Sauvetage critique

Choisir de laisser les migrants à la mer: une question de vie ou de mort. Récit à la première personne d’un sauvetage vécu.

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On voit des trucs de dingue et on en parle pas.

On ne dit plus rien.

Au début, quand on se frotte à la situation, on est bouleversé, ça sort tout seul, on raconte pour se libérer, pour que les autres sachent ce qu’on traverse.

Il y a des gens qui réagissent, beaucoup en bien, et d’autres qui nous balancent des mots qui nous blessent.

On fait de notre mieux, on porte un bout de la misère du monde et on reçoit des critiques.

Mais on se résigne, ils ne comprennent pas.

Et puis, un jour de merde, on se retrouve en enfer. 

C’est tellement énorme qu’à ce moment-là, on se rend instantanément compte que même les gens qui nous soutiennent ne pourraient pas mesurer le poids de ce qu’on leur dirait… Si on leur disait. 

Mais on ne le dit pas.

Qu’est-ce qu’on peut dire ? Et comment ?

Et pourquoi ?

On ne va pas faire revenir les disparus.

On ne va pas consoler leurs proches.

On ne va pas se sentir flatté par les éloges de ceux qui nous perçoivent comme des héros.

Parce que ça ne devrait pas arriver, on ne devrait pas avoir besoin de héros.

On était là, et malgré toutes les meilleures raisons qui nous ont poussées à devenir sauveteurs, on se sent juste minable d’avoir été fiers de venir se placer en première ligne, comme pour dire « moi je l’ai fait, j’ai pris position, j’ai agi ». 

Ça ne nous a pas demandé des aptitudes de champion. N’importe qui d’un peu motivé en aurait fait autant, s’il avait été là, devant cette catastrophe.

On était là, comme des cons d’européens nantis voulant sauver des vies, devant des gens en train de mourir par dizaines.

On était là, en train de se dire : « merde ».

Le sang s’est figé dans nos veines pendant une très longue seconde.

Le son des hurlements d’agonie qui sature nos oreilles.

La forêt de mains qui se tend hors de l’eau.

Ces têtes qui remontent à la surface, une fois, deux fois, puis plongent définitivement.

On balance tout, tous les gilets de sauvetages du monde, toutes les bananes gonflables, les rafts…

On fonce de tous les côtés à la fois, on crie pour communiquer, et en français en plus, preuve que le cadre s’est décomposé. 

On slalome entre les ombres de corps qui flottent sous la surface.

Je n’arrive pas à me souvenir des détails. Je ne peux pas dire combien. 

Je ne me rappelle plus les visages, à part un ou deux, que j’ai gardé en vue quelques minutes de plus, dans l’espoir de les atteindre, avant de les voir succomber.

Je vois une adolescente qui se dissous dans le grand bleu, les limites de son corps se confondent avec les vaguelettes, les reflets du soleil, les vêtements qui flottent, là un sac plastique, ici un bidon d’essence vide. 

C’est une tête qui s’incline vers les profondeurs, dans une confusion de bras et de jambes entre-mêlés, les contours et les couleurs s’estompent et laissent place à un bleu plus sombre qu’alentour, une tâche foncée. 

Trente personnes. Trente flammes soufflées.

Estimation d’après notre humble expertise.

En quelques minutes fulgurantes, quelques minutes qui fracassent le peu d’illusions qu’il me reste.

Je ne peux pas vomir, je ne peux pas pleurer, c’est bloqué.

Il y en a partout autour de nous, sous chaque vague un corps qui descend doucement vers les profondeurs.

C'est comme si tout mon sang affluait vers mon crâne pour que je garde les yeux ouverts.

Je suis en alerte, tendu, et je me sens tellement impuissant.

Un moment ma main se dirige machinalement vers mon gilet auto-gonflant. J’ai envie de sauter pour attraper un type qui se noie, il n’est pas loin, je suis bon nageur.

Mais si je saute je risque de mourir avec lui, je mets en danger mon équipage.

« Ok. Bouge pas ». J’attends mon moment.

Baz gueule à Panda : « le bébé, là !!! ». Il le pointe du doigt.

Je l’ai vu, depuis 5 minutes au moins qu’on fait des allers-retours pour distribuer des moyens de flottaison.

C’est mon cauchemar.

Je l’ai vu et depuis le premier moment, je me suis dit : « c’est foutu pour lui, regarde pas ».

Mais voilà qu’on arrive dessus.

« Je le prends !».

Voilà c’est dit, je me couche sur le boudin du canot, je tends le bras, je plonge ma main dans l’eau. Puis tout l’avant-bras, pour attraper la barboteuse molletonnée du bout des doigts.

Je tire un peu dessus pour le faire remonter, je lui donne une pichenette pour le faire se tourner de façon à le prendre à pleine main par le dos de sa combinaison.

Je tire à nouveau dessus, je le soulève hors de l’eau, il est lourd, plein de flotte. 

Je ne peux pas me retourner dans cette position sans le passer au-dessus de moi. Quelque chose m’effraie là-dedans, alors je le passe à Baz dans mon dos.

L’espace d’une seconde, je lui avais filé un bout de la responsabilité de ce corps, un peu lâchement, comme si je ne pouvais pas faire le geste entier tout seul. 

Mais le répit fût de courte durée.

Lui doit reprendre la direction des opérations. Dès que je me retourne, il me rend le bambin.

« Panda, tu traces à l’Aquarius ! Doudou CPR !!! »

J’ai bien reçu le message, mon cerveau décode, je dois lui faire un massage cardiaque.

Easy2 se cabre quand Panda pousse la manette des gaz au taquet. 

Le moteur gueule, on entend plus que ça et Baz qui essaie de gueuler plus fort dans sa radio pour prévenir les équipes médicales.

Ça bouge dans tous les sens, la mer ne ressemble pas à un lac au mois d’août aujourd’hui. C’est janvier en Méditerranée, fait pas si beau que ça.

J’essaie de trouver une position stable au milieu des big-bags vides avec cette petite chose dans les mains.

Il est mort, j’en suis certain. Son teint est presque blanc, lui qui devrait avoir la peau noire. 

Ses yeux sont horriblement fixes, une mousse épaisse sort de sa bouche à chaque fois que je comprime sa poitrine.

Foutu pour foutu, je n’y vais pas de mains mortes.

Je veux évacuer toute cette saloperie qui obstrue ses poumons, et avec un peu de bol oxygéner son cerveau avec ce qu’il reste dans son sang.

Si seulement il pouvait redémarrer !

Baz va devoir faire le boat landing tout seul, je dois rien lâcher.

Je me rends compte que je masse un peu vite alors je cherche les paroles de la chanson qu’on nous donne pour bien faire.

Et je me retrouve à chanter « staying alive » en pleurant à moitié, et je le regarde, je chante pour lui. « Écoute-moi garçon ! » 

C’est du délire, mais qu’est ce qui se passe là ? 

L’espace d’un instant, je me visualise en train de faire ce que je fais, et va savoir pourquoi ça rend la chose encore plus dramatique. 

Bizarrement, je me rappelle ces films sur le Vietnam où on voit des soldats qui perdent la boule au milieu des combats. 

Sauf que ce n’est pas un film, faut que je garde les yeux ouverts, j’ai pas le droit de pleurer ou de penser à autre chose.

Et faut pas que je perde la boule.

On arrive le long de la coque, je le vois dans ma vision périphérique, je sens le canot qui ralenti… Pas beaucoup, ça va secouer…

Mais Panda est dans son moment de grâce, Easy2 embrasse l’Aquarius comme une fleur.

Baz m’annonce : « c’est quand tu veux Doudou ! ».

« Ok je me place, on fait ça bien ! »

J’écarte les jambes et je cherche mes appuis pour assurer ma position avant de me lever.

Je lance le décompte, en continuant de masser, comme à l’entraînement.

10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1 !

Les mains de Baz sont juste là, parfaitement placées.

Je lui passe le bébé, il le passe à d’autres mains tout aussi bien placées.

En quelques secondes le corps parvient sur le pont de l’Aquarius, entre les mains d’un médic de MSF qui l’emmène dans le Shelter pour poursuivre la prise en charge. 

Mais ce qu’il se passe alors on le saura plus tard.

On le saura après avoir sorti de l’eau deux autres bébés dans le même état à bord d’Easy2, puis plus de 90 personnes en tout avec les équipages d’Easy1 et Easy3, dont plus de la moitié arrachée directement dans l’eau, au prix d’efforts harassants. Trois d’entre eux mourront après avoir été secourus, leur cœur n’a pas voulu repartir.  

Combien de doigts on a dû ouvrir un par un pour détacher une main crispée sur un cordage, combien de regards terrifiés on a dû croiser avant de dire « fais-moi confiance, donne tout ce qu’il te reste, on y va à 3 », combien encore ont été attrapés in extremis par un bout de leur vêtement... 

Plusieurs fois, j’entends Baz qui marmonne : « Putain mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? »

On était brisé moralement. Après ça il a fallu un temps infini pour ramasser tous les équipements déployés et dispersés à la ronde.

On ne se parlait plus, on évitait de croiser les regards.

De temps en temps l’un de nous commençait à laisser échapper une larme en vidant ses poumons dans un souffle retenu, les yeux exorbités. 

Une fois revenu à bord on a demandé comment allaient les bébés. 

On a eu un petit temps avant de croire qu’ils étaient tous revenus à la vie.

On a pleuré, on s’est pris dans les bras, mais on n’a rien dit de plus.

Je ne me souviens plus ce qu’on a fait après, si on a débriefé, si on a lavé les canots…

Je me souviens que je suis descendu dans les entrailles de l’Aquarius, que je me suis lavé, que j’ai mangé un peu, et que j’ai dormi.

Mais je n’ai pas pu écrire, raconter vraiment ça. 

J’ai bien envoyé un message à mon père, et à un ami, pour dire je ne sais quoi, qu’on en avait chié mais que ça allait. 

Ça n’avait pas un sens très clair.

Mais depuis je n’ai pas vraiment témoigné de ce jour.

Une partie de moi était comme vissée sur un truc du genre : « y’a rien à dire ».

Comme si on ne pouvait que trahir la réalité en essayant de la raconter. 

Le calvaire des migrants est indicible.

Mais il faut le dire pourtant.

Il faut le dire pour que les gens réalisent le fond de ce qu’il se passe. 

Ils doivent savoir que ce à quoi on assiste ici est probablement une des pires tragédies maritimes de toute l’histoire.

Et il faut que les gens comprennent que les migrants fuient l’enfer au péril de leur vie, et que nous allons à leur secours pour diminuer autant que possible le nombre de morts.

Des deux côtés, nous nous battons pour la vie, sans intérêt matériel, sans qu’on puisse chiffrer, quantifier l’investissement et le retour sur investissement.

Voilà notre plus grande valeur : la Vie.

Voilà ce qui nous accable, voilà ce qui nous réjouis. 

Il n’y a pas de cours à Wall Street pour cette valeur. 

Elle ne suppose aucune caractéristique physique, aucune culture, aucun document administratif, aucun statut social, aucune autre définition. 

Elle se mesure en un éclair dans la profondeur d’un regard, qu’il soit terrifié ou rempli de joie.

Elle se révèle à travers le temps dans la volonté de se dresser contre le destin, de faire ce qu’on peut avec les moyens du bord, aussi minuscule que l’on soit face à la fatalité qui s’abat avec une violence inouïe. 

Quoi de plus sensé que ce refus de la mort, quoi de plus beau que cette lutte corps et âme contre la souffrance ?

Tout a été dit, écrit, maintes fois. 

Ce que je dis là traduit les pensées de tous ceux avec qui je bosse, avec qui j’aime vivre.

 Au bord de l’abîme, à toucher les ténèbres, suspendue à un fil, ne reste qu’une évidence.

 

C’est arrivé le 27 janvier 2018

À 40 Milles nautiques au Nord-Nord-Ouest de Zouara 

Coordonnées géographiques :

33°20’N, 11°57'E

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De gauche à droite : Basile Fisher (dit Baz), Anthony Luca-Tassel (dit Panda) et Edouard Courcelle (dit Doudou), respectivement Chef de bord, Pilote, et Second pour le compte de SOS Méditérranée devant « Easy2 », second canot de sauvetage du navire humanitaire « Aquarius ».

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Ben Salem Moez, médiateur culturel pour le compte de Médecins Sans Frontières, présent à bord d’Easy2 le 27 janvier 2018, dont nous souhaitons rappeler qu’il fût un sauveteur à part entière durant cette opération.

 

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