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Nous vous proposons de découvrir une autre histoire de l’éducation pour comprendre comment l’éducation a été un instrument privilégié dans la lutte pour les droits des femmes. Il nous semblait essentiel de mettre en avant ces « femmes pédagogues » qui ont laissé, au cours de l’Histoire, des empreintes très fortes sur les idées et outils pédagogiques, en ayant été parfois invisibilisées à la suite de leur combat. Pourtant, même si certaines choses nous semblent évidentes aujourd’hui, il est indispensable de revenir sur ce qui fait notre école et nos luttes actuelles, locales et internationales.
Nous allons donc traverser le monde et le temps, de la Russie aux États-Unis, en passant par la France, l’Italie ou encore le Pakistan, du 19e siècle à nos jours, à la rencontre d’une dizaine de femmes qui ont agi en éducation et pour les droits des femmes. Et c’est bien sûr une liste non-exhaustive.
Évidemment, ce n’est pas ce « sacré Charlemagne » qui a inventé l’école. Tournons-nous plutôt vers certaines qui ont, en revanche, largement mis leur pierre à cet édifice.
Élisa Lemonnier ou une autre histoire de la formation professionnelle des filles
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Tout d’abord, partons vers le 19e siècle, période de la révolution industrielle, où prend forme le capitalisme. Française, née en 1805 et décédée en 1865, Elisa Lemonnier est au cœur de systèmes économiques et politiques en plein chamboulement. Face aux hommes qui souhaitent garder les pouvoirs, Elisa Lemonnier milite pour que les femmes aient au moins les mêmes libertés et qu’elles puissent profiter de formations professionnelles de haut niveau afin de ne pas rester dans les rôles qui leur sont assignés, ne pas être des mères et des épouses sous-payées.
Elisa Lemonnier fonde plusieurs associations et écoles où les filles peuvent bénéficier d’une éducation physique, intellectuelle et manuelle. En effet, elle ne doute pas du fait que les capacités intellectuelles des filles et des garçons soient similaires. C’est le début de la théorie de « l’égalité radicale des intelligences ». Elisa Lemonnier prône que l’enseignement, les savoirs, la qualification ainsi que le travail sont les plus grandes sources d’émancipation.
Peu avant sa mort, Elisa Lemonnier nommera directrice des « écoles Lemonnier », Julie Toussaint, qui, elle aussi, aura une grande influence sur l’éducation des filles et le féminisme français.
Cette vision de l’éducation sera le fer de lance des luttes contre la division sociale du travail, sexiste, capitaliste ou encore raciste, cela irriguera alors toutes les pensées pédagogiques révolutionnaires.
Paul Robin ou une autre histoire de filles et de garçons dans une même salle
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C’est dans cet esprit que Paul Robin (dont nous avons déjà parlé sur notre page Insta !) devient directeur de l’Orphelinat de Cempuis, dans l’Oise, en 1880, afin d’être l’un des premiers à expérimenter et penser la « coéducation des sexes », mélanger filles et garçons dans des mêmes salles et pour la même éducation. Une évidence aujourd’hui. Pourtant la discrimination des sexes à l’école n’a été abolie en France qu’en 1969 !
Élisa Lemonnier et Paul Robin nous posent déjà une question aussi simple que complexe : comment faire pour que, grâce à l’éducation, les filles et les garçons soient pareil·les ou du moins, considéré·es sur le même pied d’égalité, leur permettant d’avoir enfin des chemins similaires ?
Pauline Kergomard ou une autre histoire de l’école maternelle
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Restons au 19e siècle, une autre femme française œuvre grandement pour l’éducation, particulièrement pour la petite enfance dès les années 1860 : Pauline Kergomard. Pauline Kergomard est une ancienne communarde et est la femme qui pose les bases de l’école maternelle contemporaine. C’est encore aujourd’hui, une institution modèle dans le monde, à l’inverse, de l’école élémentaire et secondaire française.
L’école maternelle, pour Pauline Kergomard, c’est la possibilité de réfléchir autrement à la place que l’on doit donner à l’éducation pour les enfants âgés de moins de 6 ans. Elle milite pour les jeux libres et collectifs, pour retarder l’apprentissage des « savoirs fondamentaux » et pour une hygiène irréprochable (bien manger, bien dormir, être pleins et pleines de force et d’adresse, c’est la condition de l’apprentissage et de l’émancipation. Car, oui, le courant hygiéniste est révolutionnaire !).
Pauline Kergomard est ensuite nommée en 1881, « Inspectrice Générale des Maternelles » où, pendant presque 40 ans, elle fait le tour de France afin de former au mieux les instituteurs et institutrices. Elle est pionnière sur cette question et influence grandement Maria Montessori.
Maria Montessori ou une autre histoire du développement de l’enfant
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Maria Montessori, ce nom vous dit certainement quelque chose… Oui, elle est très certainement la pédagogue la plus célèbre au monde. L’une des premières femmes médecins italienne en 1896, elle est très vite aiguillée vers la pédiatrie et pédopsychiatrie. Elle réfléchit à l’apprentissage des enfants atteints de déficiences mentales en se basant aussi sur les travaux des Sœurs Agazzi. Ce qui fit le succès de Montessori, c’est l’étendue extraordinaire des objets pédagogiques qu’elle a utilisés avec les enfants afin de mêler les questions sensorielles et l’apprentissage.
Rappelons toutefois que les croyances et pratiques catholiques de Maria Montessori ont largement infusé ses idées pédagogiques notamment ses visions de l’enfant, de son apprentissage, du monde ainsi que sa cécité face aux questions sociales. Il est donc de bon ton qu’elles puissent être remises en cause, au même titre que le système économique des écoles et de « l’Association Montessori Internationale » qui perdurent aujourd’hui, souvent réservées aux classes sociales les plus élevées.
Nous n’en dirons pas plus aujourd’hui, grâce à sa notoriété, il vous sera facile de se procurer des informations sur elle !
Nadejda Kroupskaïa ou une autre histoire de l’éducation soviétique
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Sortons de l’Italie, pour aller en Russie à la rencontre de Nadejda Kroupskaïa. Née en 1869 à Saint-Pétersbourg, elle est sûrement la personne, à son époque, la plus renseignée sur les questions d’éducation. Elle a suivi plusieurs années la pédagogie à l’université. On connaît peu son nom car, parfois, de nombreuses femmes sont victimes de l’effet Matilda, les hommes de leur entourage effacent parfois leur mémoire. En effet, Nadejda Kroupskaïa est l’épouse de… Lénine.
Nadejda Kroupskaïa est avec lui dans les nombreux voyages ou exils, elle a alors la possibilité de découvrir les idées et œuvres pédagogiques à travers l’Europe. Elle est une intellectuelle marxiste très reconnue et spécialisée sur les questions d’éducation. A la Révolution Bolchévique, Nadejda Kroupskaïa est une des architectes de la mise en place du système d’éducation soviétique, elle y défend politiquement toutes les avancées du féminisme (le droit à l’avortement, de vote, etc.) et pédagogiquement l’alphabétisation des masses, la mise en place d’espaces pour l’éducation populaire, l’autogestion au sein des établissements scolaires et le croisement didactique des sciences naturelles, sociales et techniques, qu’elle appelle « éducation polytechnique ».
Élise Freinet ou une autre histoire de la « Pédagogie Freinet »
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Retournons en France où une femme a peut-être connu, dans un moindre mesure, l’effet Matilda, il s’agit d’Élise Freinet institutrice communiste né en 1898 et décédé en 1983. Femme de Célestin Freinet, Élise permet à son époux de construire une pédagogie connue internationalement : « La pédagogie Freinet », une expérience française qui a défendu les travaux en groupe ; le « tâtonnement expérimental » ; apprendre en faisant des essais ; aller apprendre hors la classe, dans la forêt ou dans la ville ; les activités artistiques ; utiliser l’imprimerie pour exprimer librement son avis en créant un journal local ; etc, le nombre d’outils mis en place par le couple Freinent est assez gigantesque…
Élise Freinet, après la mort de Célestin, publie la fin de l’œuvre des Freinet puis forme nombre d’instituteurs et institutrices par-delà les frontières. Cette pédagogie politique continue encore aujourd’hui de vivre au sein des associations départementales, les Instituts Coopératifs de l’École Moderne.
bell hooks ou une autre histoire de la conscientisation politique
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Maintenant, voyageons et traversons l’Atlantique, parlons d’une femme, connue, très connue, dont la notoriété en France est toujours croissante. Il s’agit de bell hooks…
Intellectuelle africaine-américaine, pionnière de l’analyse des discriminations de sexe, de race et de classe, que Kimberlé Crenshaw nomme « intersectionnalité ». Pour faire court, selon le concept, il est différent d’être un homme noir ou une femme noire, d’être une femme blanche ou une femme noire, d’être une femme bourgeoise ou une femme pauvre. Il existe en effet, non pas une accumulation des stigmates et des violences mais bien des rapports de domination qui leur sont propres.
bell hooks, née en 1952, grandit dans une famille noire pauvre, dans le Kentucky, à ce moment, un état encore ségrégationniste. Dans son essai pédagogique « Apprendre à transgresser » publié en 1994, elle critique parfaitement, la place de l’école dans le système patriarcal, raciste et capitaliste des États-Unis d’Amérique. Elle y retrace d’abord son histoire personnelle et sensible. Elle raconte comment, jeune élève brillante, pour éviter de reproduire le schéma typique de la femme noire destinée à être mariée, ouvrière ou domestique, ses institutrices la poussent à faire des longues études. bell hooks est alors obligée de se confronter à la fin de la ségrégation, à l’éducation scolaire et universitaire des jeunes garçons blancs, issus des classes bourgeoises. Elle termine ses études comme docteure et enseignante en littérature en 1983.
Dans son ouvrage, elle retrace ensuite son expérience d’enseignante et décrit ses théories pédagogiques. Là où son œuvre pédagogique est révolutionnaire, c’est que pour bell hooks, le savoir doit être une conscientisation politique où l’on apprend lorsque les sujets analysent et transforment leurs façons de vivre et leurs conditions d’existence. bell hooks met alors au cœur de sa classe, la « passion », comme un endroit autant de plaisir, d’amour, que de colère, de conflit et de tension. Elle oblige ses étudiants, rituellement, à prendre la parole et à débattre avec les autres. Ses étudiants doivent constamment se demander ce qu’il s’est passé dans leur vie, les semaines, les années passées. L’expérience sensible est alors le meilleur terreau des apprentissages.
En bref, en plus d’être une intellectuelle de grande renommée, bell hooks, en tant que pédagogue, a permis de développer tout un pan en pédagogie, celui de considérer le sujet, comme un être politique et de se servir des thèses en sciences sociales pour apprendre et penser la pédagogie.
Nicole Mosconi, Marie Duru-Bellat et Alexia Morvan ou une autre histoire des sciences sociales au service de la pédagogie
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C’est ainsi que pour parler sciences sociales, nous allons justement parler succinctement de trois chercheuses françaises contemporaines en Sciences de l’éducation : Nicole Mosconi, décédée en 2021, de Marie Duru-Bellat et Alexia Morvan. Nicole Mosconi a été à l’initiative du développement du concept particulièrement pertinent de « Rapport au savoir ».
Marie Duru-Bellat est reconnue internationalement pour ses travaux sur les inégalités scolaires. Pourquoi les enfants issus de milieux privilégiés réussissent-ils mieux à l’école ? Pourquoi les filles sont aussi minoritaires dans les filières scientifiques ? Qu’est-ce qui prédestine les filles et les garçons à prendre des chemins différents ? Elles expliquent ainsi comment, par exemple, le système scolaire français est extrêmement inégalitaire et genré et comment les inégalités atteignent les élèves jusque dans leur expérience scolaire et leur sensibilité.
Alexia Morvan est une chercheuse qui a travaillé sur les questions d’éducation populaire afin d’en faire un historique et une redéfinition. Elle propose alors des outils afin que les individus, notamment les femmes, puissent retrouver une capacité d’apprentissages collectifs, de luttes contre les formes de domination, pour transformer la société, loin de la démocratie représentative et le capitalisme.
Malala Yousafzai ou un autre monde pour l’éducation des filles
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Pour terminer cette introduction, partons vers l’Asie, car il nous tient à cœur de vous parler de Malala Yousafzai. Jeune pakistanaise née en 1997, qui, à 11 ans, a tenu un blog pour dénoncer les talibans pakistanais qui voulaient interdire l’école aux filles. Attention, violence, ils ont tenté de l’assassiner à l’arme à feu dans un bus scolaire, elle reçoit une balle dans la tête mais s’en sortira miraculeusement sans séquelles. Depuis, elle s’engage internationalement pour l’éducation des filles et a reçu le prix Nobel de la Paix en 2014.
Profitons de l’esprit de Malala et d’un regard international, pour rappeler que dans le monde, le nombre estimé de filles enfants-soldats, pour beaucoup, esclaves sexuelles est de plusieurs centaines de milliers ; que 2 personnes analphabètes sur trois sont des femmes ; ou encore que les mariages forcés avant 18 ans entraînent largement la fin des études pour les jeunes filles.
Élisa Lemonnier, Julie Toussaint, Pauline Kergomard, les Sœurs Agazzi, Maria Montessori, Nadejda Kroupskaïa, Élise Freinet, bell hooks, Malala Yousafzai, Marie Duru-Bellat, Nicole Mosconi, Alexia Morvan et tant d’autres… sont des femmes, qui par leurs actions et leurs pensées pédagogiques, peuvent être des modèles et nous inspirer dans les combats à mener en éducation et sur le reste de la société.
(Retrouvez-nous sur Instagram ou sur notre podcast "Histoires de pédagogues féministes" . Le 2e épisode avec Danaé Castro, animatrice-coordinatrice d’une structure d’éducation populaire, arrive bientôt.)