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Billet de blog 9 déc. 2020

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De quoi le « séparatisme » est-il le nom ?

Ces dernières semaines la notion de « séparatisme » est réapparue avec acuité dans le débat politique et médiatique. Que se cache-t-il derrière l’usage intempestif de ce terme ?

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Ces dernières semaines la notion de « séparatisme » est réapparue avec acuité dans le débat politique et médiatique. Le 4 septembre dernier lors de la célébration au Panthéon des 150 ans de la Troisième République, le Président Emmanuel Macron déclarait que « La République indivisible » ne pouvait admettre « aucune aventure séparatiste ». Que se cache-t-il derrière l’usage intempestif de ce terme ? 

Selon le ministère de l’Intérieur, la France serait « malade de son communautarisme ». La France se trouverait au bord de la guerre civile. Le discours est alarmiste. Les mots sont forts. Le « remède » contre ces maux censés rendre « malade » la France se trouverait dans la proposition de loi qui vise à lutter contre les « séparatismes ».

Le choix des mots n’est pas innocent, ces derniers peuvent exagérer ou atténuer, mais surtout travestir la réalité. Dans L’Homme révolté, Albert Camus nous rappelle qu’il faut « s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel ».

L’usage du mot « séparatisme » est critiquable à plus d’un titre puisque cela floute les repères historiques, laisse supposer des liens entre des mouvances actuelles et crée un amalgame.

Il a été historiquement interprété dans le droit comme la volonté de porter atteinte à l’intégrité et à l’unité du territoire national. Il a surtout été employé dans les années 60 pour désigner les luttes d’indépendance qui agitaient les colonies françaises. Ainsi, la lutte contre le séparatisme invoque la répression coloniale française qui se traduisit par la mise en place en 1963 de la Cour de sûreté de l’État, juridiction d’exception qui jugea jusqu’à sa dissolution en 1981, les indépendantistes, qu’ils soient guyanais, guadeloupéens, corses ou basques.

Le terme « séparatisme » n’est pas sans évoquer l’imaginaire français qui s’est construit sur des valeurs unitaires et sur l’idée d’une unité de l’État-nation. Rappelons au passage que la France « une et indivisible » s’est faite au forceps, ou « à coups d’épée », pour reprendre l’expression de Charles de Gaulle. Les méthodes utilisées jadis seraient tout à fait impensables de nos jours.

Une certaine idée de la « République » est devenue le prétexte pour stigmatiser et exclure « l’autre », celui qui par son origine, sa langue et sa culture, s’écartait trop de la norme du « bon français ». La réalité culturelle et linguistique française, incarnant un temps historique légitime et officiel, est présentée comme source de progrès, puisque naît d'une révolution progressiste. Alors que les cultures et langues périphériques, telles que le basque, le breton ou l'occitan, ont été cataloguées comme des sociétés « anciennes » et « statiques », foncièrement «conservatrices» et « réactionnaires ». Ce qui a induit la construction idéologique de deux espaces antagoniques: le premier représentant la société de progrès, moderne et centralisée; tandis que le second est identifié au monde primitif, n'ayant pas pu accéder à la modernité, car supposé figé dans un passé.

Depuis, toute référence à la prise en considération des langues, des cultures ou des peuples est assimilée à la résistance au progrès. En France seule l'échelle de l’État-nation est en capacité de représenter un idéal universel de liberté, d'égalité et de justice sociale. L'unité et l'indivisibilité de la Nation sont ainsi devenues les uniques prémisses de l'émancipation.

Cette volonté visant à réduire les humains à un seul modèle de pensée et d’action s’est vue consacrée pendant la Troisième République, au nom de la supériorité de la civilisation française. L’idée de rendre les humains conformes à un modèle « idéal », aussi bon soit-il, n’a pu se réaliser que dans la souffrance et la persécution : politique d’uniformisation à l’intérieur de l’Hexagone, et politique de colonisation à l’extérieur des frontières.

La République française n’a jamais été le signifiant d’un projet inclusif et universel. C’est le centralisme abstrait, à la fois insensible et oppresseur, qui a de tout temps caractérisé l’État républicain. L’histoire de l’État républicain nous enseigne la permanence de la tentation sécuritaire et autoritaire. Nombreux sont les massacres qui ont été commis au nom de l’ordre républicain, de la Commune de Paris aux grèves ouvrières brisées dans le sang, en passant par les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie, qui débutèrent un 8 mai 1945…

Si la France est malade, c’est de son rapport complexe et conflictuel à l’altérité. Ce rapport conflictuel était jadis atténué grâce à l’ersatz de contrat social proposé par l’État républicain, au moyen duquel les citoyens français pouvaient espérer une amélioration de leur situation sociale et économique. Mais il y a belle lurette que l’État républicain a failli à ses missions de cohésion sociale et économique. Les services publics se réduisent comme peau de chagrin. L’État s’est détourné de la protection sociale de sa population. Elle veille désormais exclusivement à l’application scrupuleuse des normes économiques déstructurantes, malgré et contre la volonté de sa propre population.

Sous couvert des mots « Séparatisme », « République », « Laicité », dont nous retenons leur usage excluant et accusatoire, c’est bien à une dérive nationaliste que nous assistons. En faisant appel à la « sacro-sainte unité » de la nation française, l’État républicain espère détourner toute colère sociale légitime.

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