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Billet de blog 13 avr. 2020

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L’après se joue maintenant

La déflagration que le Covid-19 vient de provoquer pourrait devenir l’étincelle d’une crise économique et financière de grande échelle, aggravant de manière exponentielle la crise sanitaire et sociale. Comment alors penser ce qui nous arrive ? Et surtout, sommes-nous susceptibles de produire une proposition alternative à la hauteur des enjeux que la crise révèle ?

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L’APRÈS SE JOUE MAINTENANT

Il aura fallu d’un organisme vivant microscopique pour que toutes les certitudes inhérentes au monde dans lequel nous vivons s’effondrent. Une vision du monde, par ailleurs, présentée comme seul horizon possible par les théoriciens du néolibéralisme débridé, lesquels dès la fin des années 80 prédisaient le point final de l’évolution idéologique de l’humanité, « la fin de l’histoire »[1].

Le coronavirus Covid-19 vient de bouleverser l’ordre en vigueur régi par la finance. Il pourrait être l’étincelle d’une crise économique et financière de grande échelle, aggravant de manière exponentielle la crise sanitaire et sociale.

De quoi cette crise est-elle le nom ? Le propre d’une crise, c’est de faire émerger un élément de nouveauté inattendu. L’événement en soi n’est pas tant la pandémie que la faillite de l’État qui était censé nous protéger. La défaillance de l’État est de taille. Le contrat social à l’origine de l’asservissement volontaire du citoyen à l’État est définitivement rompu. Comment alors penser ce qui nous arrive ? Et surtout, sommes-nous susceptibles de produire une proposition alternative à la hauteur des enjeux que la crise révèle ?

L’effet papillon du néolibéralisme

Tout semble avoir commencé en Chine, dans un marché alimentaire. Les théories divergent peu sur les modalités de la transmission du virus d’un animal sauvage à l’être humain. Le virus a trouvé un lieu propice pour se développer dans l’être humain qui est à la fois devenu le vecteur de sa diffusion. En quelques semaines, il s’est répandu d’une région de Chine au pays tout entier. Puis, les mécanismes de la mondialisation néolibérale ont fait le reste. La rapidité avec laquelle a eu lieu l’expansion de ce nouveau virus à l’échelle planétaire est à l’image de la généralisation mondiale du néolibéralisme, la financiarisation de l'économie-monde, et la connexion instantanée des acteurs du capitalisme.

La pandémie au cœur de la société du spectacle

Il ne s’agit pas de la première pandémie meurtrière de l’époque contemporaine, loin de là. Les pandémies de 1918 (la grippe espagnole) ou celle de 1968 (la grippe de Hong-Kong) avait défrayé la chronique en leur temps, la première ayant provoqué plus de 20 millions de morts et la dernière le décès de plus d’un million de personnes. Ce virus diffère surtout par le traitement médiatique auquel nous assistons. Jamais auparavant une pandémie n’aura provoqué un tel emballement politico-médiatique.

La hantise de ce monde ouvert, où les épidémies semblent circuler aussi facilement que les marchandises, alimente les scénarios les plus apocalyptiques. Et la vitesse avec laquelle le Covid-19 s’est propagé vient donner raison aux prédictions de l’apparition d’une pandémie incontrôlable. Un terreau fertile pour instaurer la peur, puissant anesthésiant qui fait perdre la raison.

Dans ce contexte d’incertitude où la peur et l’ignorance se suivent et se chevauchent, la Chine vient d’inaugurer une nouvelle approche spectaculaire des pandémies. Les images diffusées par la Chine nous ont d’abord surpris puis déconcertés : les visages des habitants masqués, les protections des soignants dignes d’une catastrophe nucléaire, la construction d’hôpitaux de fortunes, les drones de l’armée qui réprimandaient les passants ne respectant pas les consignes du gouvernement, des mégapoles totalement confinées, surveillance électronique généralisée…  Il faut dire qu’ils ne sont pas au premier essai. Mais que s'est-il vraiment passé pour que la stratégie façonnée par une dictature devienne la règle à suivre par un État qui se dit démocratique ? 

De la politique de l’autruche à l’état d’urgence « sanitaire »

Dans un premier temps, le gouvernement français (tout comme ses homologues occidentaux) a pris à la légère l’annonce de la découverte par les autorités chinoises d’un coronavirus, cousin du SRAS, sévissant dans une province chinoise. Il ne s’agissait ni plus ni moins que d’une crise sanitaire asiatique. Souvenons-nous du fameux arrêt à la frontière du nuage de Tchernobyl… Circulez, il n’y a rien à voir !

Puis les mesures extrêmes de confinement dans certaines provinces de Chine ayant enrayé la machine productive chinoise, l’économie mondiale a commencé à toussoter avant que les signaux d’alarme commencent à clignoter. Délocalisation de la production oblige, les entreprises européennes ont dû ralentir la cadence par manque d’approvisionnement des pièces et des objets … manufacturés en Chine. C’est alors que le gouvernement français a commencé à s’inquiéter. Les premières mesures précises répondent à une seule préoccupation : celle de minimiser la casse économique. Car pour le reste, le Gouvernement n’a cessé de tergiverser. Le summum ayant été atteint avec le maintien du premier tour des municipales.

Acculé, le gouvernement français n’a pas tardé à dégainer l’état d’urgence … « sanitaire ». La « loi d’urgence pour faire face à l’épidémie de Covid-19 » accorde au gouvernement les pleins pouvoirs pour gérer non pas la crise sanitaire, mais les « conséquences économiques, financières et sociales de la propagation de l’épidémie de covid-19 et les conséquences des mesures prises pour limiter cette propagation ». Le titre exclusivement consacré aux « mesures d’urgence économique » prévoit un contournement provisoire d’un code du travail moribond (passage de la semaine de travail à 60 heures, …), sans qu’aucun délai n’ait été fixé pour s’assurer que ce provisoire le sera effectivement.

Si l’état d’urgence sanitaire vient d’être adopté, c’est aussi parce que l’État n’est pas en mesure de protéger la vie de ses citoyens face à une pandémie pourtant mille fois annoncée depuis plusieurs décennies. Le caractère exceptionnel de la crise sanitaire est accentué par l’état exsangue des services publics et par la déconstruction des outils d’organisation de la vie collective. Lorsque l’espace collectif se réduit comme une peau de chagrin et les services publics sont mis à mal, les libertés fondamentales disparaissent.

Confinement et distanciation « sociale »

La manière dont Emanuel Macron a annoncé le 16 mars le confinement de la population a de quoi nous laisser perplexes. Nous avons assisté à un véritable exercice cynique de retournement de responsabilité. Pas un mot sur le scandale sanitaire et politique du maintien obstiné des élections municipales. C’est l’incivilité des personnes qui auraient accouru aux parcs et aux terrasses pour s’aérer un dimanche ensoleiller qui aurait contraint le gouvernement à agir. Par une pirouette sémantique, le pouvoir est exonéré de ses responsabilités propres, et c’est la sociabilité qui devient mortifère.

À défaut d’anticiper, l’État « gère » la crise par la contrainte pour s’assurer que les services publics de santé mis à mal par une politique criminelle ne soient pas saturés. Les hôpitaux sont partout sous pression victimes de la gestion libérale : manque de lits, de respirateurs, de personnels soignants, de médicaments et de tests en nombre suffisant. Et que dire du scandale d’État de la pénurie de masques. Nous assistons à l’incapacité d’un système politique et économique façonné par plusieurs décennies de casse du service public et de privatisation.

Il est d’ailleurs frappant de constater que tout en ordonnant le confinement de la population, l’État ait favorisé les déplacements pour la poursuite de l’activité économique des grands groupes. Ou qu’il ait imposé la fermeture des marchés de producteurs locaux alors que, les grandes surfaces, elles ont pu fonctionner à plein régime.

Les mesures de confinement ne font que circonscrire les effets de la pandémie, et n’agissent en rien sur les causes de la crise actuelle. Elles aggravent la situation des plus démunis et des plus fragiles, ceux et celles qui sont laissés pour compte par le système économique et politique qui nous régit. Elles divisent au lieu de rassembler. Elles opposent celles et ceux qui sont confinés, à celles et ceux qui doivent aller travailler tout en mettant en péril leur vie. Elles alimentent un climat de suspicion et de délation.

Pour l’heure, les mesures censées nous protéger reposent sur le renforcement des forces de l’ordre par d’importants moyens militaires et sur un surcroît de surveillance et de contrôle des populations. Mais que sera-t-il du jour d’après ?  À défaut d’un changement radical des politiques publiques et une réorganisation de la société, assisterons-nous à un maintien de la distanciation « sociale » par la contrainte ?

Dérive autoritaire et sécuritaire

L’adoption des lois d’urgences et les injonctions autoritaires deviennent nécessaires là où les États ont failli. Ainsi, la crise actuelle est le révélateur d’une modification des fonctions de l’État-nation. À partir de la fin des années 80, les États-nations ont initié des politiques de dérèglementation au profit du libre-échange, et ont progressivement mis fin au contrat social qui accordait des droits aux citoyens et justifiait les rapports de subordination de la population au pouvoir institué, ce dernier devant en retour les protéger et garantir les libertés fondamentales.

La fonction première des États-nations est désormais celui de maintenir l’ordre et la sécurité pour que la pompe à finances puisse poursuivre son activité. Une activité qui consiste à tirer profit de tous les aspects de nos vies, de la naissance jusqu’à la mort, au mépris du coût humain que cette politique dévastatrice provoque.

Face à la colère qui monte et piégé par une crise aggravée par son intervention, la tentation est grande pour le gouvernement de resserrer le contrôle policier sur la population. Il est difficile de prévoir l’évolution de la situation. Mais le risque que les normes qui régissent l’état d’urgence sanitaire soient intégrées dans la législation ordinaire est réel. Dans la manière dont l’État se repositionne face à la pandémie, présentée comme un ennemi d’ordre nouveau, se joue la configuration politique de la nouvelle ère. Une certitude, il n’y aura plus de retour en arrière.

Et maintenant ?

La déflagration que la pandémie vient de provoquer peut également devenir le point de basculement d’un système absurde qui nous mène contre le mur. La pandémie souligne combien nos sociétés sont devenues vulnérables. Elle révèle les dysfonctionnements du système et permet de déconstruire les dogmes de la doctrine néolibérale. Ni la croissance, ni la liberté d’entreprendre, ni les vertus supposées de la concurrence ne permettent d’enrayer la pandémie. D’une manière inespérée, le champ des possibles s’est ouvert devant nous. Ce qui se joue là est un débat de nature stratégique comme, finalement, nous en tenons assez peu. Que voulons-nous pour nos vies et pour nos peuples ?

L’après se joue maintenant. La manière dont nous nous positionnons par rapport à l’injonction du confinement marquera la phase d’après. Nous tolérons le confinement, car il permet de soulager les services sanitaires qui tentent d’endiguer la pandémie. Il s’agit d’une distanciation civique et non sociale. Cependant, il ne faut pas consentir au renforcement de notre surveillance. Une surveillance qui cible à la fois nos libertés, notre sociabilité et notre corporalité.

Il n’est d’autre issue que la solidarité pour sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Nous devons redoubler d’efforts pour mettre en place des réseaux locaux de solidarités et d’entraides auprès des plus démunis. Un autre mode de vie, une autre sociabilité est non seulement possible, mais désormais en construction. Une nouvelle sociabilité qui repose dans la capacité d’action collective, de coopération et de mobilisation de toutes les forces disponibles au service des plus faibles.

Sortir du cadre économique et monétaire néolibéral est indispensable. La poursuite obstinée des politiques sociales et économiques qui sont à l’origine de la crise actuelle annonce une nouvelle vague de régression sociale. Refusons que ce gouvernement au service des pouvoirs économiques et financiers décide de nos vies. Restituons la démocratie au peuple pour qu’il puisse décider des moyens économiques, sociaux et culturels dont il a besoin. Établissons les règles du contrôle démocratique de l’économie, pour que celle-ci soit au service de la vie et non pas l’inverse. Construisons une nouvelle gouvernance qui repose dans la conjonction de la réciprocité de la liberté, entre les femmes et les hommes, et entre les peuples souverains.

Réfléchissons sur notre train de vie et sur ses conséquences : les inégalités et les injustices qu’il génère, les conséquences environnementales qu’il produit. Refusons que le marché et ses lois dictent nos vies et détruisent la planète.

Ce sont des pans entiers de nos sociétés qui doivent être modifiés en profondeur au service du sensible et du bien commun. Relocalisons nos vies, enracinons notre sociabilité, construisons l’autonomie politique, alimentaire et énergétique de nos territoires. Délaissons les grandes surfaces pour nous fournir chez les producteurs locaux. Privilégions les circuits courts. Organisons-nous afin de devenir autonome face aux marchés internationaux. Réfléchissons à la manière la plus appropriée d’inscrire chaque territoire, à partir de leurs spécificités, dans la voie de la transformation écologique et sociale des activités vitales.

À ceux qui détruisent nos vies et à ceux qui spéculent avec notre santé nous leur disons : plus jamais ça !

[1] FUKUYAMA, Francis, La Fin de l'histoire et le Dernier Homme, Paris, 1992.

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