Dans la rubrique « cinéma » du Charlie hebdo du 28 décembre 2016, Jean-Yves Camus défend un film un peu oublié de Pierre Schoendoerffer « Là-haut, un roi au dessus des nuages » (2004). Il se trouve que l’on apprécie beaucoup les œuvres de cet auteur, notamment son documentaire « la section Andersen » et surtout son film « 317e section », pour leurs qualités esthétiques et leur description quasi-naturaliste des rapports humains entre soldats confrontés aux choix cruels qu’impose la guerre.
Il n’en reste pas moins que le point de vue de Pierre Schoendoerffer est resté tout au long de sa carrière exclusivement celui des militaires français engagés outre-mer dans les conflits de la décolonisation des années 50. C’est cet enferment qui engourdit ses films postérieurs, même si la haute mer sauve le dernier opus appréciable du cinéaste, le « Crabe-tambour » (1977) en lui fournissant un décor à la hauteur des déchirements des personnages.
Étrangement, Jean-Yves Camus voudrait qu’on se mette dans la même impasse. Il écrit ainsi que « les images des squelettiques soldats français, auparavant torturés puis rescapés des bagnes de l’Oncle Hô, auraient dû, si elles avaient prises au sérieux à l’époque, éviter à nombre de progressistes de découvrir, après la défaite américaine seulement, ce qui allait devenir des boat people ou encore à comprendre dès le début la logique génocidaire des khmers rouges ».
Cette phrase est absurde à maints égards. Elle suppose que nous sommes des Dieux, capables d’anticiper du futur pour juger du présent. En vérité, nous ne pouvons nous prononcer qu’en fonction des informations dont nous disposons et uniquement pour le passé et le présent. En 1956, la réalité qui compte est que la France sort vaincue d’une escalade de violences réciproques qu’elle a elle-même déclenchée en voulant remettre la main sur son ancienne colonie par les armes, en 1945.
Face à l’humiliation subie par les soldats français et à leur supplice, tout observateur un tant soit peu lucide ne pouvait que se souvenir de la fameuse phrase écrite par Babeuf après avoir assisté à la vengeance du peuple parisien après la chute de la Bastille : « J’étais tout à la fois satisfait et mécontent ; je disais tant mieux et tant pis. … Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares, parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé. » (1)
Or, la barbarie est consubstantielle au maintien de l’ordre colonial en Indochine. Elle conduisit à une répression féroce des révoltes et des mouvements communistes au début des années 1930, qui remplit les prisons et le terrible bagne de Poulo Condor des survivants des ratissages et bombardements. Cette répression fut connue en France grâce notamment au livre « SOS Indochine » d’Andréa Vollis, publié dès 1935.
L’exemple indochinois montre que le pilier de la colonisation est non pas ses marchands, fonctionnaires civils ou médecins engagés dans « l’apport de la culture française » mais la redoutable efficacité de son appareil policier qui allie collecte efficace de renseignements et action impitoyable contre les contestataires (2). Une fois cet appareil mis temporairement hors d’état de nuire, comme après le coup de force japonais du 9 mars 1945, les vrais sentiments de la population vis-à-vis du pouvoir colonial purent s’exprimer et/ou être récupérés par ses opposants communistes.
Le bilan humain de ces exactions fut lourd pour les indignés vietnamiens. À titre d’exemple, le général Giap a vu sa première femme mourir en prison (1941), sa belle-sœur, elle même militante fusillée, à Saïgon (1941) et son père exécuté (1947). Aux dires de l’un de ses biographes, Cecil B. Currey, « S’il devient le Giap qu’il fut dans les années suivantes, il le doit pas seulement à son nationalisme ou à sa croyance fervente dans le communisme, mais au désir de venger sa famille ».
C’est cet héritage que les militaires français - tous engagés faut-il le rappeler - choisirent d’assumer en combattant pour l’Indochine française. S’en souvenir ne justifie en rien leur calvaire final dans les camps Viêt-minh mais permet d’éviter de continuer à répéter les légendes pieuses qui justifièrent ultérieurement les positions putschistes et anti-républicaines d’une partie de l’armée au temps de la guerre d’Algérie.
- Claude Mazauric « Écrits de Babeuf » Lettre de Babeuf à sa femme du 23 juillet 1789.
- Patrice Morlat « La répression coloniale au Vietnam ». L’Harmattan