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Billet de blog 5 décembre 2016

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François Fillon, un repoussoir mais aussi un défi à relever pour la gauche radicale

François Fillon s'est fait élire contre Alain Juppé sur un programme à la fois réactionnaire et économiquement délirant.Je ne pourrais donc pas me « rassembler » derrière un tel candidat, à un second tour de l’élection présidentielle qui se résumerait à un débat sur la meilleur moyen d’étrangler l'Etat social.Si lui ose, pourquoi pas nous et pourquoi pas l'éco-socialisme de Jean-Luc Mélenchon?

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La victoire de François Fillon sur Alain Juppé sanctionne le mauvais choix stratégique de ce dernier. Sans doute intoxiqué par des sondages flatteurs pratiquement jusqu’aux derniers jours précédant le scrutin et par une presse complaisante, le maire de Bordeaux est apparu trop sûr de l’emporter. Il n’a pas voulu choisir entre la modération et le conservatisme absolu et a été perçu trop à droite sur le terrain économique pour attirer les électeurs du centre ou de gauche et trop à gauche sur les questions de société pour la base des Républicains, dont la dérive vers la démarche identitaire néo-catholique du Front national s’est brutalement amplifiée suite aux attentats monstrueux de 2015 et 2016 (1). La différence d’âge, les mauvais souvenirs laissés par le pragmatisme chiraquien à droite dont Juppé est l’un des héritiers directs ont aussi vraisemblablement joué.

La renaissance réactionnaire de François Fillon

De son côté, François Fillon a réussi à redevenir un politicien de droite neuf quoiqu’il ait été le premier ministre tout au long du quinquennat de Nicolas Sarkozy, 6 fois ministres et élu parlementaire depuis 1981, et donc bien davantage coupable des errements qu’il dénonce aujourd’hui. Ce miracle a été accompli grâce, nous semble-t-il, à un retour aux sources de la droite autoritaire, à l’image d’autres politiciens européens dont Viktor Orbán qui est l’archétype.

De multiples saillies antérieures, comme celle consistant à rendre le Font populaire responsable de la défaite de 1940 (2002) ou bien à déclarer l’État en faillite (2007) puis, plus récemment, au début de la campagne des primaires, sa caractérisation de l’Université française comme étant « marxiste » étaient sans doute des signes précurseurs et l’indice d’un bouillonnement interne en contradiction avec une image plutôt lisse et technocratique. Depuis sa renaissance à la droite de la droite lors de la primaire, sa posture politique et son moi profond se sont enfin alignés, lui donnant une terrible force d’attraction pour les électeurs de la droite la plus obtuse. Plus rien n’arrête François Fillon qui égrène avec une jubilation de plus en plus apparente, pour le plus grand ravissement de ses aficionados, les clichés les plus réactionnaires sur, la morale personnelle et la filiation, la colonisation ou l’histoire nationale. Sa position sur l’avortement reste pour le moment un modèle de tartufferie que la présence parmi ses proches d’anti IVG fanatiques dévoile.

Enfin, dans son livre « vaincre le totalitarisme », il propose une sorte de mise sous tutelle de l’islam de France, qui rappelle furieusement celle pratiquée en Algérie avant l’indépendance. On peut y voir un « impensé colonial ». Mais, on croit plutôt à une forte appétence à une gestion concordataire des religions et l’espérance d’une opportunité pour transformer la laïcité en vague tolérance entre théocraties sous la domination bienveillante du catholicisme.

Il serait trop facile de se contenter de se moquer de tout ce fatras car il est fortement toxique pour la société. Victor Hugo le refusait dans les Contemplations (livre 5 poème « En marche »…) dans des vers à nouveau hélas d’actualité :

Parce que j’ai vagi des chants de royauté,

Suis-je à toujours rivé dans l’imbécillité?

Dois-je crier: Arrière! à mon siècle;–à l’idée:

Non!–à la vérité: Va-t’en, dévergondée!–

Comme le souligne William Naudin : « Entre références au catholicisme et au récit national et amalgames entre islam et totalitarisme, il semblerait bien que le projet de François Fillon soit non seulement conservateur mais aussi dangereusement identitaire. » (2) On peut ajouter que le danger ne vient décidément pas du lecteur de Charlie, athée, laïc et se moquant bien d’être en « risque métaphysique » mais de celui du Figaro, tenté par le retour au catholicisme le plus oppresseur, frappé de déclinisme et obsédé par les immigrés.

Un thatchérisme délirant

Dans ce discours, la référence à Margaret Thatcher est lourde de significations. Comme elle en 1978, dans la même position de candidat, il promet la restauration de la grandeur de son pays et l’arrêt de l’immigration dans les termes de l’extrême droite nationales (3). Le prix à payer pour y parvenir, annoncé et assumé, est celui d’une véritable guerre contre l’égalité - une « blitzkrieg » déclamait François Fillon au forum de la fondation Concorde devant un parterre de patrons le 10 mars 2016 - à mener à marche forcée durant l’été de son hypothétique élection en abusant de tous les pouvoirs qui assurent la domination du pouvoir exécutif dans notre Constitution : vote bloqué, article 49.3, ordonnances, peut-être réforme constitutionnelle ? (4).

La singularité de François Fillon est d’imaginer pouvoir imposer la réaction en quelques mois alors que la Dame de Fer n’y est parvenue qu’à l’issue d’un processus long et tumultueux entre 1979 et 1982 qui aurait pu tourner court si elle n’était sortie par miracle victorieuse de la confrontation armée imposée aux Malouines par des généraux argentins encore plus à l’agonie qu’elle.

Sans doute a-t-il conscience que la purge libérale qu’il envisage s’opèrera dans des conditions beaucoup plus contraintes que celles dont bénéficiait sa Sainte Patronne ès cruauté sociale. Pour anesthésier le patient en cours d’amputation, il ne pourra pas comme elle utiliser la politique monétaire, le change - entre les mains de la BCE - ou les privatisations comme Margaret Thatcher qui en avait fait un élément clef de ses deuxièmes et troisièmes mandats - tout a été pratiquement déjà vendu par lui ou ses prédécesseurs (5) -. Il espère pouvoir obtenir des souplesses budgétaires de l’Union européenne mais est-ce crédible sans « plan B » ?

François Fillon paraît croire que la solution semble résider dans une fuite en avant dans un programme économique « contre-révolutionnaire ». Assénées sous la forme d’une évidence, dans le style inauguré par Nicolas Sarkozy, les propositions phares de ce programme n’en sont pas moins pour beaucoup d’entre elles des sophismes. Les plus lourds de conséquences portent sur la durée du travail, la réduction des effectifs du secteur public et la privatisation de la santé.

Dans une économie moderne, la « compétitivité » globale ou la valeur de la production ne dépendent pas de la durée légale de la journée de travail mais de multiples facteurs comme notamment l’insertion dans le commerce international, ou la facilité avec laquelle on peut obtenir des profits plantureux dans les activités de rente ou dans l’immobilier au détriment des activités productives. Les entreprises allemandes, avec une durée de travail effective inférieure de leurs employés et un droit du travail protecteur, font ainsi bien mieux que leurs homologues françaises.

La vraie question politique, au lieu de la réaffirmation aux relents pétainistes de l’ « effort », ne serait elle pas plutôt de savoir si les salariés ne consacrent pas d'ores et déjà trop de temps à gagner leur vie, entre multi-activités pour compenser le temps partiel contraint, heures supplémentaires, extension du régime du forfait où les heures ne sont plus comptées en règle générale et temps de trajet interminables notamment en région parisienne ? Leur en demander davantage n’est ce pas réduire à rien leur disponibilité à la vie familiale, sociale ou citoyenne sur laquelle repose la démocratie ? 

François Fillon voudrait réduire les effectifs du secteur public de 500 000 postes et s’étonne que l’on en fasse tant d’histoire, étant donné que, « depuis 1995 on en a embauché 1 million » (6). Mais, c’est que, monseigneur, la population française, et, partant, la demande de services collectifs, s’est notablement accrue, de 7 millions de personnes d’après l’INSEE, soit une hausse de 12 %. La population âgée de plus de 65 ans, aux besoins en termes de santé les plus importants, a même augmenté de 43 % (de 8,5 millions à 12,2 millions) soit une progression supérieure à celle des effectifs de la fonction publique hospitalière entre 1996 et 2015 (+ 33,5 %, soit de 0,8 à 1,1 million). 

François Fillon devrait savoir que l’on ne supprime pas impunément des postes de fonctionnaire, lui qui, premier ministre de Sarkozy, a déstabilisé l’appareil de sécurité et de défense entre 2007 et 2012 par des réductions et des réorganisations intempestives et est donc en partie responsable des malheurs de 2015 et 2016. En fait, dans des fonctions essentielles de l’État - santé, justice, éducation nationale, finance -  on manque de monde et les incantations « yakafoconesques » ne seront que cautère sur jambe de bois et provocation pour les agents qui devront affronter le gâchis humain qu’elles promettent.

En réalité, l’effort à produire porte sur les collectivités locales, dont l’organisation est devenue coûteuse et opaque à cause de réformes territoriales où les présidents successifs, dont au premier chef François Hollande, ont voulu faire plaisir à tout le monde. Mais, sur ce point, le pouvoir central devra négocier avec les collectivités locales, qui sont libres de s’administrer comme elles l’entendent ainsi que le prévoit la Constitution. Or, celles-ci préfèrent pour le moment sacrifier l’investissement plutôt que l’emploi pour faire face à la baisse des dotations de l’État (7).

François Fillon voudrait « désétatiser » la santé, c’est à dire laisser les mains libres aux assureurs et aux médecins libéraux, au moins pour les affections « non graves ». Les comparaisons internationales et notamment le contre-exemple absolu que sont les États-unis montrent à l’inverse qu’une santé publique efficace, c’est à dire celle qui procure l’espérance de vie la plus longue au moindre coût pour le plus grand nombre, suppose au contraire la nécessité d’une coordination entre les acteurs donc une présence active de l’État.

La privatisation revient en effet à ce que le coût de la santé soit fixé par les classes supérieures, qui ont les moyens de payer, et se traduit donc par un rationnement massif des besoins du reste de la population. On peut remarquer que celui-ci a été d’ores et déjà entamé suite à la bascule d’une partie de la couverture vers la protection sociale vers les assurances mutualistes complémentaire, accentuée par Nicolas Sarkozy et non remis en cause par son successeur.

Persévérer dans cette voie funeste aurait des conséquences d’autant plus dramatiques que la population française est appelée à vieillir très fortement : la part de la population d’un âge supérieur à 60 ans passerait ainsi de 17,5 % en 2013 à 21,8 % en 2025 selon les dernières projections de l’INSEE (8).

Que faire de François Fillon ?

Pour un électeur de gauche, le programme de François Fillon se situe clairement en dehors du consensus sur lequel ont été bâties les républiques depuis la seconde guerre mondiale. Celui d’une « République indivisible, laïque, démocratique et sociale » qui « assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion », qui « assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion » et «  respecte toutes les croyances ».

Je ne pourrais donc pas me « rassembler » derrière un tel candidat, à un second tour de l’élection présidentielle qui se résumerait à un débat sur la meilleur moyen d’étrangler la « gueuse ». Il avait été difficile de voter pour Jacques Chirac le 5 mai 2002. On a eu en retour l’opposition flamboyante aux folies américaines en Irak. Il n’y a rien à attendre de tel de François Fillon sinon des coups de bâton et une ambiance de pré-guerre civile.

En même temps, la contre-révolution préconisée par François Fillon est un défi à relever. pour la gauche. Si lui ose, pourquoi pas nous ? pourquoi rester engoncé dans le corset social-libéral et immobilisé par le finalisme européiste ? Il nous faut une réponse qui prenne à bras le corps des problèmes de notre temps et de notre futur et soit capable de créer librement en parlant exclusivement la langue du présent sans s’encombrer des fantômes du passé, pour paraphraser Karl Marx. De ce point de vue, la candidature de Jean-Luc Mélenchon, de par l’audace de son programme, son insistance sur l'éco-socialisme, constitue un excellent point d’appui pour échapper à la nuit que voudrait nous imposer François Fillon.

(1) Sur le tournant identitaire de la droite, cf. le très bon article de Florence  Hægel http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/11/29/une-primaire-qui-accentue-le-tournant-identitaire-de-la-droite-francaise_5040012_3232.html.

(2) http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/11/23/un-projet-conservateur-et-dangereusement-identitaire_5036215_3232.html

(3) http://www.versobooks.com/blogs/1282-thatcher-the-pm-who-brought-racism-in-from-the-cold

(4) http://linkis.com/www.youtube.com/Iq4Ly

(5) Il reste 100 milliards d’euros inscrits aux comptes de l’agence des participations de l’État, soit l’équivalent de 4,5 % du PIB en valeur. Certaines, comme EDF, paraissent difficilement vendables vu les risques qui pèsent sur le parc nucléaire. Margaret Thatcher a vendu en 11 ans de mandat l’équivalent de 34 % du PIB moyen sur la période soit 3 % du PIB par an (source : http://researchbriefings.files.parliament.uk/documents/RP14-61/RP14-61.pdf)

(6) https://twitter.com/FrancoisFillon/status/801327206463115264

(7) http://www.boursorama.com/actualites/france-championne-du-monde-des-fonctionnaires-video-52462dcc5c3638fa1f9e612ce7dc0e91

(8) https://www.insee.fr/fr/statistiques/2496228

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