L'attentat de Nice, le 14 juillet dernier, est le cinquième à ensanglanter la France depuis janvier 2015, le troisième à présenter un caractère de crime de masse. Ni les autres pays européen, ni les États-Unis ne subissent actuellement une répétition aussi horrible ou n'en ont connu au cours des vingt dernières années. D'aucuns en concluraient que la sécurité publique présente en France des défaillances structurelles ou, à tout le moins, que des fautes ont été commises par les autorités locales lors de la préparation de ce fatal 14 juillet. Ils auraient pu espérer des "responsables" sinon des explications impartiales, du moins l'assurance d'en obtenir un jour via une commission d'enquête. Certains desdits responsables auraient même pu entamer un mea culpa voire démissionner. Les braves gens n'ont rien entendu de la sorte mais des accusations réciproques entre le ministre de l'intérieur et une fonctionnaire municipale, des menaces indécentes de procès en diffamation et enfin des bruits furieux sortant de la bouche du premier adjoint de Nice, vrai faux maire, démagogue brouillon, anxieux de sauver sa peau politique et de couvrir les sifflets à lui destinés par la population niçoise comme au Premier ministre (1).
Bref, à force d'empiler polémique sur polémique, nos gouvernants brouillèrent les pistes grâce à quoi plus personne ne devint responsable de rien. Il fallait cependant éviter que les électeurs en conclussent que leur dispendieuse classe politique ne servait à rien. Celle-ci eut recours à ses vieilles recettes pour les détromper, en recherchant le spectaculaire à défaut de l'efficacité. On prolongea donc l'état d'urgence une nouvelle fois, on donna encore un peu plus de pouvoirs aux barbouzes par une loi votée à la quasi unanimité, et on décida enfin de bombarder un peu plus fort Daesh. On se trouva un moment embarrassé par une abominable bavure commise contre des civils syriens par des avions occidentaux à la cocarde indéterminée. Mais, aucun contre-pouvoir n'ayant exigé la position des aéronefs français à ce moment, le chef des armées put s'abriter derrière cette indétermination moralement et pénalement commode. Les touristes étrangers, eux, sans doue guère rassurés, décidèrent qu'il était temps de faire trempette ailleurs que dans notre beau pays.
Le 19 juillet, on apprit la mort d'Adama Traoré, alors qu'il avait été arrêté par des gendarmes. Les circonstances troubles de l'arrestation révélées au compte goutte, les déclarations erronées du procureur interprétant de travers la première autopsie pour faire de la victime un malade, son refus manifeste d'informer contre les militaires, l'obstination héroïque de la famille à connaître malgré tout la vérité firent de cette affaire une nouvelle illustration des brutalités policières. Le gouvernement se tut, peut être par crainte d'affronter la colère des forces de l'ordre, en surrégime depuis de longs mois à cause de l'état d'urgence, puis de l'euro et troublée par le massacre par un fanatique de deux des leurs à leur domicile. Ce silence, cette inaction sont cependant moralement et politiquement intenables. La peine de mort n'existe plus, le code pénal punit la résistance à la police, mais le soi-disant état de droit devrait s'accommoder d'une zone grise où des châtiments seraient infligés en dehors des tribunaux. Son extension devrait il être laissée par dessus le marché à l'arbitraire administratif ou politique et à la "faute à pas de chance" ? Certes, la police française ne tue pas que des jeunes hommes des "minorités visibles" ; les tourments infligés à la famille d'Adama Traroé sont les mêmes que ceux vécus par celle de Rémy Fraisse. Certes, les forces de l'ordre tricolores occissent moins souvent, proportionnellement à la taille de la population, que leurs homologues états-uniens. Mais, néanmoins, ne pourrait on pas espérer que cela n'arrive pas du tout - en laissant de côté le cas particulier des fanatiques psychopathes - dans un pays moins inégalitaire, moins violent, moins armé qu'outre-atlantique et où le gros des forces de l'ordre sont sous l'autorité directe du pouvoir central ?
Et puis, il y eut comme une respiration bouffonne après ces orages tragiques. Des polémiques se déclenchèrent d'abord à propos de la prolifération de Burkini virtuelles sur les plages, lesquelles se sont multipliées comme les Pokémon sur les mobiles, avant que la machine médiatique ne s'empare des arrêtés tentant de les interdire. Elle passa à autre chose après l'autodafé final des susdits sur le bûcher préparé par le Conseil d'État. À chaque étape, la classe politique alimenta la boîte à gifles par ses délires identitaires et ses impatiences vis-à-vis de la laïcité .
Avec l'ouverture des sociétés, la circulation de plus en plus aisée sinon des personnes du moins des idées, l'être humain doit plus que jamais choisir entre le particulier et le général, la communauté qu'ils se construit et l'universel. Mais, peut être est il dans sa nature de préférer osciller entre ces deux pôles. En France, en tout cas, après une longue période de valorisation de l'assimilation (1), l'humeur est plutôt à la quête d'une identité rêvée, basée sur un territoire ou un passé mythifié et en tout cas mue par un fort ressentiment contre la République et ses principes universalistes. Ce ressentiment est d'autant plus impossible à assouvir qu'il est basé sur des faits historiques décontextualisés, lointains et irréversibles. Différents groupes sont donc constitués par opposition aux vils "français", "jacobins", "colonialistes", "criminels gaullistes", "blancs" selon une logique finalement très proche. Face à cette fracturation de la société, il serait du devoir de la classe politique de chercher son dépassement en rassemblant les électeurs sur des projets de transformation égalitaire pour faire face aux urgences sociales, écologiques, économiques. En fait, le conservatisme conduit une partie d'entre elle à accepter de facto la communautarisation, qu'elle voit comme un levier pour gérer la paix civile et obtenir des voix. Une autre faction, qui ne craint pas de friser avec le racisme, souhaite donner à la majorité le ressort idéologique pour en imposer aux minorités, surtout musulmane, grâce à la fiction d'une histoire commune aux français autochtones, donc forcément catholique, bâtisseurs de cathédrales etc. Des esprits un peu pervers s'amusent des contorsions auxquelles elle doit se livrer pour faire entrer l'égalité homme femme dans ce roman historique...
La laïcité a été une nouvelle fois bien malmenée. Alors qu'elle ne s'applique qu'aux rapports entre l'État et les différents cultes pour les rendre chacun "maître chez lui", elle a servi de justifications aux arrêtés anti-Burkini. Alors qu'elle doit traiter toutes les religions sur un pied d'égalité, elle a été incorporée de force dans les délires religio-identitaires de la droite contre l'Islam, jusqu'à en être rendue incompréhensible. Un de ses députés a même soutenu que "la France est une république laïque d'influence et de valeur chrétienne" et souhaite que la constitution fasse référence à ce principe. Surtout, alors qu'elle a été construite après l'échec de la vie commune entre l'État et l'Église catholique organisée par le concordat entre 1804 et 1905, la classe politique insista sur l’urgence à créer un "Islam de France". À cet effet, le gouvernement sortit de sa retraite un ancien ministre de la Défense puis de l’intérieur dans les années 1990 pour animer une « fondation pour l’Islam », en déshérence. L'idée serait de subventionner la construction d'édifices religieux en échange de la mise en conformité "républicaine" de la formation des imams voire de l'Islam lui-même. On voudrait de la sorte imposer un aggiornamento aux musulmans comme Napoléon, alors au sommet de sa puissance dictatoriale l'avait fait aux Juifs en 1808 (2). Mais est-ce vraiment envisageable dans un cadre démocratique ? Comment un État, qui refuse de connaître Dieu, dont la grande majorité de la population est incroyante, pourrait-il réussir à transformer un clergé dispersé en une bureaucratie religieuse nationale alors que le sunnisme s'en passe partout ailleurs ? Pourquoi les fidèles la suivrait-elle y compris contre les interprétations reçues dans certains pays musulmans ? Comment empêcher l'interférence du politique sur le religieux et réciproquement dans ce cadre ?
Reconnaissons le, nous sommes en France largement fatigués, meurtris, dégoûtés par toutes les religions, leurs obscurantismes, leurs fanatiques. Quoiqu’elles puissent apporter individuellement dans le mystère des perceptions et des consciences, elles sont toutes un obstacle au progrès social et scientifique, hier comme aujourd'hui. Que certains d'entre nous reviennent à la foi nous indiffère pourvu qu'elle se manifeste avec une ostentation minimale. Les mystiques nous ennuient moins à cet égard que les tartuffes et autres dévots prosélytes. Leur liberté religieuse doit s'arrêter là où commence celle de leurs concitoyens fort heureux de ne croire pas. On interdira donc sans états d'âmes les manifestations religieuses trop voyantes mais avec parcimonie car une démocratie pleine d'interdits n'est plus une démocratie. À des politiques dignes de ce nom de gérer cette injonction contradictoire.
(1) L'empressement des responsables des LR à se montrer à la messe donnée en la cathédrale de Nice en mémoire des victimes de l'attentat relève elle du ridicule voire du grotesque.
(2) Peut être est on d'autant plus nostalgique du temps où les français étaient "parqués dans leur province" selon le mot de Victor Hugo dans "Napoléon le petit" que l'on a oublié le caractère étouffant des "petites patries" (cf. un rare témoignage ce ces sociétés vues d'en bas : "Mémoires d'un paysan bas breton" Jean-Marie Déguignet).
(3) Rappelons que Napoléon 1er prit simultanément un décret discriminatoire contre les Juifs, valable dix ans mais non prolongé par Louis XVIII ....