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Billet de blog 8 mai 2017

Revue des arguments contre le vote blanc, nul ou l’abstention le 7 mai 2017

XY est effaré que l’on n’envisage pas de se rallier à Macron contre Le Pen au nom de la lutte antifasciste. XY a décidé de vous convaincre de bien voter. XY peut être un des membres de votre famille, souvent ceux dont on a peu de nouvelles, mais qui se permettent de faire une apparition dans votre vie pour vous remettre dans le droit chemin.

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XY est effaré que l’on n’envisage pas de se rallier à Macron contre Le Pen au nom de la lutte antifasciste. XY a décidé de vous convaincre de bien voter. XY peut être un des membres de votre famille, souvent ceux dont on a peu de nouvelles, mais qui se permettent de faire une apparition dans votre vie pour vous remettre dans le droit chemin. Il peut être aussi un collègue de travail, une connaissance, un éditorialiste, un patron de presse en ligne ou une personnalité dont vous lisez la prose. Le ton quelque peu prosélyte de XY vous agace un peu, mais vous vous dites que, au moins, les intentions sont pures. Vous sentez la trouille poindre derrière bon nombre des arguments que l’on vous assène. Mais, n’est-elle un mécanisme de survie de notre espèce ? Collectivement partagée, n’a-t-elle pas parfois produit des résultats positifs comme la Grande Peur de 1789, qui a poussé nos ancêtres paysans à brûler châteaux et titres féodaux et débouché sur l’abolition des privilèges le 4 août 1789 ? Vous vous dites cependant qu’elle a obscurci bien des jugements dans les tristes années 1930. En tout cas, de cerveau reptilien à cerveau reptilien, la discussion s’avère souvent difficile, voire impossible. Une fois la bourrasque passée, vous ressentez - j’ai en tout cas ressenti - le besoin de séparer le bon grain de l’ivraie de tous ces échanges.

Voici une tentative de mise au net. 

XY : Admettez donc qu’une abstention ou un vol blanc équivaut à un demi-vote pour Marine Le Pen. D’où l’on tire que deux abstentions donnent un vote plein à Marine Le Pen.

Moi : À quelle étrange transsubstantiation vous procédez, digne d’une alchimie pratiquée par des shadocks, d’un vote « neutre » en vote « pour ». Point n’est besoin d’être Lavoisier, pour comprendre que Marine Le Pen ne peut pas gagner grâce aux gens qui l’ignorent ; pour qu’elle triomphe, il faudra bien que des électeurs se décident positivement pour elle. Au surplus, la validité du scrutin ne dépend pas du pourcentage du corps électoral s’étant présenté aux urnes. Qu’il n’en reste que 3, dont 2 pour Emmanuel Macron et le voilà élu conformément à l’article 7 de la Constitution.

XY : Vous m’avez mal compris. On doit voter Macron, car cela accroîtra l’écart avec son adversaire exprimée en pourcentage. Partant, cela découragera l’électorat du Front national de continuer à le soutenir et donc refrénera les ardeurs de ce dernier à poursuivre ses œuvres maléfiques.

Moi : Je ne sache pas que la déroute infligée au père en 2002 n’ait en rien dissuadé la fille de reprendre l’entreprise familiale puis de la faire prospérer élection après élection durant les calamiteux quinquennats des frères en eurolibéralisme Sarkozy et Hollande. Et puis, à force de voter Emmanuel Macron, ne risque-t-on point de diviniser un peu vite une créature politique quasi-neuve ?

XY : Rassurez-vous, me susurre-t-il. Fermez les yeux, servez vous un verre d’un breuvage ambré ou pétillant et savourez le paradoxe d’un éminent économiste selon lequel plus le score réalisé par le nouveau président sera élevé, moins il aura de signification.

Moi, quelque peu dérouté : Mais, que se passera-t-il s’il fait semblant de croire que tous ces suffrages sont autant d’adhésions à sa Parole Réformatrice ? Comment l’en faire démordre durant son mandat ? Par quels mécanismes constitutionnels ? Devrons-nous faire la révolution ? N’est-il plus raisonnable de ne lui laisser aucun doute sur la fermeté de notre opposition en s’abstenant au lieu de lui faire accroire que nous allons souffrir ses folies ?

XY, un peu de rouge aux joues, le rythme cardiaque en phase d’accélération : quelque  chose m’intrigue et me révolte un peu, je dois dire. Cela ne vous gène-t-il pas de laisser les autres se salir les mains en votant pour Emmanuel Macron pour éviter, à vous aussi, l’oppression promise par Marine Le Pen ?

Moi : vous faites comme si l’électeur devait prendre sa décision tout seul, sans écouter personne sinon la propagande des candidats. Dans la vraie vie, il se détermine aussi en fonction des choix anticipés de ses congénères. On a assez glosé sur les candidats, dont Emmanuel Macron, qui ont été favorisés par le vote opportuniste au premier tour. Que cela joue contre lui au second ne serait que justice.

Si l’on veut éviter ce mimétisme, que l’on retrouve d’ailleurs ailleurs et notamment sur les marchés financiers, on devrait réfléchir à d’autres manières de sélectionner les candidats, par exemple en demandant aux électeurs de les classer par ordre de préférence. Il existe alors des algorithmes simples dans leur principe, mais induisant un dépouillement plus long, qui permettent d’éliminer à coup sûr les plus clivants (1).   

XY, l’air grave, roulant des yeux et adoptant une voix de commandement : Sachez  qu’Emmanuel Macron ne représente pas seulement les milieux d’affaires, mais aussi la Démocratie, laquelle vaut toujours mieux que le Fascisme. Ne pas s’abstenir c’est mettre l’extrême finance et l’extrême droite sur le même plan, revenir aux apories marxistes sur l’impossible distinction entre les droits formels de la démocratie bourgeoise et les droits réels de la Parousie communiste ; bref renouer avec les dangereuses théories du XXe siècle. Comment les insoumis peuvent-ils oublier qu’elles ont fait le lit de tous les totalitarismes ayant affligé ce siècle de fer ? Comment osent-ils mettre aux orties l’œuvre sacrée de la génération soixante-huitarde qui est parvenue dans les années 80, à grands frais d’écrits et de postillons, à débarrasser la société française de son surmoi marxisto-guesdiste ? Veulent-ils retourner à l’âge de pierre et abandonner le cours de la bienheureuse mondialisation euro-occidentale ?

Moi : Oh, je suis bien plus modeste dans mes considérations. J’observerais que n’aimer pas deux choses n’implique pas qu’on les tienne pour semblables. Dire que je n’apprécie ni les topinambours ni le chou de Bruxelles ne veut pas dire que je suis ignorant des différences entre ces deux aliments exécrables à mon goût. Je me refuse simplement à les manger l’un et l’autre ; la société ethnicisée comme la société de marché. 

Pour cette dernière, je ne puis me satisfaire de cette fameuse démocratie post-totalitaire mise au pinacle dans les années 80, mais dont les promesses s’agissant des libertés publiques, sociales et politiques ont toujours été perçues comme étant moins urgentes à concrétiser que les obsessions sécuritaires, le recours systématique au marché comme mode de régulation sociale et l’avènement de l’Europe unie.

Or, il est clair qu’Emmanuel Macron n’a nulle intention de cesser cette dérive. Pire, il va en toute probabilité la prolonger, car il se situe dans la droite ligne de l’ordo-libéralisme partagée par les dominants des pays du nord de l’Union européenne. Son programme comporte d’ailleurs quelques propositions qui vont renforcer la verticalité du pouvoir notamment lorsqu’il annonce vouloir contourner le Parlement dans le vote des lois nécessaires aux « réformes » ou encore étatiser l’assurance chômage au détriment des partenaires sociaux. 

XY, encore plus agressif : dans le fond, si vous refusez de voter contre Le Pen, c’est que vous n’êtes pas convaincu de la nécessité de la lutte antiraciste, voire que vous l’êtes.

Moi : Si j’étais raciste, je voterais Le Pen qui revendique ouvertement sa xénophobie. Ce n’est pas le cas. Tout autre choix est antiraciste, logiquement, par contraposition. Au demeurant, en aggravant les inégalités économiques, Emmanuel Macron ne va-t-il pas attiser le racisme d’en bas et donc renforcer à terme le Front national ? Quand allons-nous sortir de l’instrumentalisation de ce parti par les médias et la classe politique pour se construire une opposition alibi ?

Mais XY ne lâche pas son affaire. Soudainement, il prend l’air triomphant du duelliste qui pense porter l’estocade et me dit : le mot d’ordre "ni Macron, ni Le Pen" n’est-il pas un écho retardé de la désastreuse stratégie stalinienne de l’internationale communiste résumée par le slogan "classe contre classe" (1928) dont tout le monde sait qu’elle a facilité l’accès au pouvoir de Hitler ? Prenez donc la leçon de l’un de vos maîtres, Léon Trostky, tout révolutionnaire de salon que vous êtes, qui disait qu’il fallait choisir ses priorités et régler ses comptes au danger fasciste immédiat avant de s’attaquer au moins pressant, c’est-à-dire capitaliste.

Moi : Pour être instructive, la comparaison historique ne doit pas reposer sur une distorsion des faits. Or, ce ne sont pas les seules divisions de la gauche et encore moins uniquement l’hostilité des communistes allemands vis-à-vis du SPD, qui expliquent l’arrivée d’Hitler au pouvoir (2). Par ailleurs, il est très contestable de transformer un choix tactique de Trostky, valable dans des circonstances données, en un principe intangible à respecter partout en tout temps et en tout lieu, sans définir son domaine de validité. Si on examine le cas allemand, on pourrait dégager deux conditions qui définiraient une zone de danger et justifier un Front républicain automatique : (i) quand les politiciens de droite et les milieux d’affaires voient dans les fascistes comme un recours pour maîtriser les tensions sociales (ii) quand les fascistes sont très haut électoralement parlant (autour de 40 % pour les nazis).

Dans le cas de la France de 2017, ces deux conditions ne sont pas remplies, même si on s’en approche peu à peu. D’une part, le parti dominant de la droite se refuse pour le moment à appeler à voter Le Pen. D’autre part, le score du Front national du premier tour, à 21 %, est loin des 30 % espérés en début de campagne. Toutefois, le ralliement de Dupont Aignan entre les deux tours, la mise en tension réactionnaire de l’électorat des LR par le discours démagogique de François Fillon, la forte progression du front national de scrutin en scrutin constituent autant d’éléments d’inquiétude pour l’avenir.

  1. http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/04/27/david-chavalarias-le-premier-tour-de-l-election-presidentielle-a-tourne-au-concours-de-beaute_5118605_3232.html?xtmc=concours_de_beaute&xtcr=2

(2) cf. l’excellente vidéo de Mathilde Larrère sur ce point : http://www.arretsurimages.net/chroniques/2017-05-04/Les-communistes-allemands-responsables-du-nazisme-Allons-donc-id9834.  

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