Le monde vraiment pas libre d'Aude Lancelin

Le livre d'Aude Lancelin se recommande tout d'abord par sa série de portraits, tantôt rudes, tantôt gracieux.Ce livre sur l’obsolescence de la presse de gauche, par bien des côtés nécessaire, n’en pose pas moins un certain nombre de questions.

Le livre d'Aude Lancelin se recommande tout d'abord par sa série de portraits, tantôt rudes, tantôt gracieux. Ceux des différents directeurs de la rédaction qu’elle a côtoyés - Jean Joël (Jean Daniel ?), Laurent Môquet (Jules Joffrin ?), Matthieu Lunedeau (Matthieu Croissandeau ?) son chef direct de 2014 à son éviction de l’hebdomadaire, des actionnaires successifs du journal dont Claude Perdriel déformé en Claude Rossignol, un « Cyrano des sanibroyeurs »,  sont d’autant plus réussis qu’il s’attachent à rendre compte des ressorts psychologiques de leur comportement parfois déroutants. L'emploi épisodique de noms d'emprunt donne parfois une pointe de mystère. L'auteure n'a-t-elle pas voulu ainsi attribuer à une même personne des anecdotes se rapportant à d’autres ?

 

Pour ne rien gâcher, elle ne recourt pas uniformément au noir pour peindre sa galerie et les élus ne sont pas forcément de son camp - l'extrême gauche, pour simplifier. Elle sauve ainsi Michel Houellebecq, qu’elle juge incompris, et Jacques Julliard tout à la fois pour son érudition et pour lui avoir ouvert la porte de Marianne, où elle a effectué un passage.

 

On saluera encore sa vigoureuse protestation contre les manœuvres détestables du pouvoir actuel qui ont conduit à son éviction. Elle raconte de manière convaincante comment François Hollande l’a obtenue par le truchement de ses actionnaires. Ceux-ci auraient agi soit par proximité idéologique - le social-libéralisme - pour Claude Rossignol soit par connexité - l’actionnaire majoritaire, « l’Ogre », - Claude Niel étant dans la dépendance de l’État pour obtenir les accès aux fréquences nécessaires à ses juteuses activités dans les télécoms. Elle s’en venge par deux bordées bien ajustées sur François Hollande. La première quand elle raconte que son apparition physique suffit à faire perdre, dès qu’il paraît, toute solennité aux bureaux de l’Élysée où il reçoit la direction de l’ « Obsolète ». La seconde quand elle rapporte que le président « normal » s’avère incapable, dans sa conversation, de dépasser les histoires de personne pour parler de politique en termes généraux.

 

Elle nous donne enfin une description fort intéressante des réseaux de personnalités qui enserrent le Nouvel Observateur - Obsolète et en font, dès l’origine, un insupportable agent de la normalisation de vie intellectuelle français, la tribune permanente des « intellectuels contre la gauche » (1), le refuge de l'anticommunisme le plus borné au nom d'un "anti-totalitarisme" fumeux. Aude Lancelin raconte comment les dominants du champ intellectuel parisien, l’« axe anti-totalitaire », Pierre Nora, François Furet et Bernard Henri Lévy, du relativement sérieux au totalement bouffon, ont été les véritables prescripteurs du journal face à JeanJoël/Jean Daniel et ses successeurs à la tête de la rédaction, tous incapables de leur résister par connivence personnelle, conformisme absolu et manque d'épaisseur intellectuelle.

 

Englué dans sa routine moralisatrice et au bout de toutes ses compromissions, voyant peu à peu son lectorat s’éroder, l’ « Obsolète » est finalement devenu « un vieux porte-avions rouillé, désespérément aligné, au milieu des autres vaisseaux fantômes à quoi se résumaient désormais les médias français que d’autres géants du CAC40 détenaient ». Plutôt que de prendre la mer et se mettre face au vent des grandes évolutions en cours - parmi lesquelles Aude Lancelin met en avant la crise de la zone euro, celle des migrants - afin de lancer ses aéronefs contre le social-libéralisme, les actionnaires et le directeur actuel - Matthieu Lunedeau - préfèrent occuper l’équipage par de « l’imitation de travail » et inventer la « réunion perpétuelle ». Pour elle, l’ambiance dans le journal, à ce point de son histoire, est proche de celle décrite par Alexandre Zinoviev pour les organisations soviétiques des années 70 dans son « chef-d’œuvre » les Hauteurs béantes (2).

 

Aude Lancelin décrit sa découverte de ces contraintes, ses tentatives pour y échapper afin d’exercer ce qu’elle croit être le métier de journaliste et la réaction indignée de ses chefs qu’elles suscitent. Ils les lui font payer par diverses tracasseries dont plusieurs passages devant une espèce de cour martiale journalistique qui lui laisse un souvenir cuisant. Elle en ressort blanchie ou du moins dispensée de peine grâce à un zeste de paternalisme qui disparaîtra quant le journal passera sous le contrôle de l’ « Ogre » en 2014.

 

Ce livre sur l’obsolescence de la presse de gauche, par bien des côtés nécessaire, n’en pose pas moins un certain nombre de questions.

 

La moindre est celle de la sincérité. Non contente de n'être pas poussée vers la porte malgré ses frasques, Aude Lancelin réussit à devenir chef de service puis adjointe au directeur de la rédaction en 2014, après un passage à Marianne. Son livre n’est-il pas alors le récit d’une ambition déçue, d’une Rastignac ayant échoué à franchir la dernière marche avant l’entrée dans le monde des puissants ? Mais, au fond, peu importe au lecteur ce qui a déclenché ce besoin de portraiturer ses prochains du moment que cela lui donne l’agrément de lire un bon livre. On continue bien à se référer aux perdants de la société de cour que sont le cardinal de Retz ou le duc de Saint-Simon, le premier pour avoir été un fauteur de guerre civile et le second un affreux rétrograde, même pour son époque.

 

On a en revanche trouvé étrange sa relation des événements qui ont ensanglanté l’année 2015. Sur un ton où toute empathie ou finesse ont disparu, Aude Lancelin nous parle des trahisons de Philippe Vall en 2011, de Charlie, ce « journal aux postures libertaires », où certains se livraient à de « troubles opérations intellectuelles » sous couvert de « défense intraitable de la laïcité », des récupérations patriotiques du gouvernement, qualifie les manifestations du 11 janvier 2015 de « marches blanches », rage contre l’occasion manquée de « tout repenser à de nouveaux frais » et cherche à nous faire comprendre, que, au fond, toute cette tragédie était prévisible car la « gauche intellectuelle avait forclos toute prise en compte du religieux pour peuples à tirer de leur arriération mentale ». Elle cite le philosophe Jean Baudrillard pour qui la seule manière de lutter contre le capitalisme post-moderne serait de « Défier le système par un don auquel il ne puisse pas répondre, sinon par sa propre mort et par son effondrement. »

 

À ce point, on a eu une pensée pour les insurgés irlandais grévistes de la faim, de Thomas Ashes à Bobby Sand qui ont effectivement mis en jeu leur vie pour le triomphe de leurs idées, mais sans attenter à celle de leurs frères humains. On s’est ensuite demandé s’il valait mieux vivre dans une société fondée sur la Raison et majoritairement non croyante ou dans une société théocratique et laquelle de ces deux sociétés était la mieux armée pour affronter les défis notamment écologiques des années à venir. Et puis, on s’est souvenu du personnage exalté qui, dans l’Étoile mystérieuse annonce à Tintin la fin du monde, en rémission de nos péchés, de sa déconvenue après que la météorite passe à coté, et on a bien ri.

 

Surtout, on relève chez Aude Lancelin une certaine incohérence dans son traitement des essayistes. Ainsi, elle qui, en 2010, révèle l’incroyable référence au philosophe imaginaire Jean-Baptiste Botul par Bernard-Henri Lévy qui voulait démolir Kant, ne trouve rien à redire, en 2015, à l’ouvrage sous certains aspects tout aussi fumeux d’Emmanuel Todd « Qui est Charlie », dont elle fit la promotion en une du Nouvel Observateur qui proclamait que « le 11 janvier est une imposture » (2) (3). Mieux ou pire, elle se félicite du pic dans les ventes qui en résulta et succombe ainsi à l’ivresse du sensationnel qu’elle flétrit par ailleurs (4).

 

On admet bien volontiers qu’une journaliste chargée du suivi du débat intellectuel puisse se prononcer en fonction de l’inscription de tel ou tel auteur dans ce que l’on pourrait appeler le paradigme critique, qui vise à « la mise au jour des structures du monde social, et tout particulièrement des faits dominants » afin de « connaître le monde hors de la perception directe et immédiate de celui-ci », mais « par reconstruction de la réalité à partir d’un ensemble de données collectées, critiquées organisées et mises en forme de différentes manières » (5).

 

Mais, on apprécie surtout ceux d’entre ces journalistes qui ne sont pas tellement des combattantes ou combattants idéologiques, que des vérificateurs, pour le compte de leurs lecteurs, sachant séparer sans exceptions le vrai du faux dans les données rassemblées par les auteurs, au moins pour celles qu’un non expert peut contrôler.

(1) Pour reprendre le titre de l’excellent ouvrage de Michael Christofferson sur le climat « anti-totalitaire » dans la France des années 70 et 80.

 

(2) Chapitre « Back in USSR » pages 187-193.

 

(3) Au delà de son style flamboyant, de sa construction soignée et d’une approche statistique originale des manifestations du 11 janvier 2015, malheureusement incomplète et non conclusive car uniquement synchronique, cet ouvrage d’Emmanuel Todd se caractérise par de multiples distorsions de sources pour appuyer une thèse qui aurait pu être énoncée comme une simple interprétation personnelle. Pire, parfois, Emmanuel Todd va trop loin et abuse son lecteur, notamment quand il écrit, à propos de Voltaire, que : 

 

« Mais si nous nous replongeons dans son Dictionnaire philosophique, ce que nous y trouvons est surtout une excellente mise en boîte du catholicisme, religion des pères de l’auteur, et du judaïsme, source unique de cette religion. Le dictionnaire s’intéresse très peu à l’islam ou au protestantisme. Il contient des articles sur Abraham, David, Jésus, Joseph, Julien, Moïse, Paul, Pierre et Salomon, aucun sur Mahomet, Luther ou Calvin. Voltaire, au contraire de Charlie, ne dénonçait pas la religion des autres. Il blasphémait sur la sienne et sur celle dont elle était issue. » (page 17 du chapitre II dans l’édition électronique).

 

Or, une recherche par mot-clef dans le dictionnaire philosophique trouve 107 occurrences du terme « Mahomet », 4 pour Luther et le luthéranisme, 29 pour Calvin (version électronique édition Arvensa). Voltaire dénonce les méfaits de ce dernier contre Servet en ces termes :

 

« On connaît sa malheureuse dispute avec Calvin ; ils eurent quelques temps ensemble un commerce d’injures par lettre. Servet fut assez imprudent pour passer par Genève, dans un voyage qu’il faisait en Allemagne. Calvin fut assez lâche pour le faire arrêter, et assez barbare pour le faire condamner à être brûlé à petit feu, c’est-à-dire au même supplice auquel Calvin avait à peine échappé en France. Presque tous les théologiens d’alors étaient tour à tour persécuteurs ou persécutés, bureaux ou victimes » (article arianisme - souligné par moi).

 

Sur le Coran, Voltaire blasphème ouvertement (article « nécessaire ») :

 

« Rien n’est plus évident: il serait ridicule de penser qu’on n’eût pu remplir ses devoirs d’homme avant que Mahomet fût venu au monde ; il n’était point du tout nécessaire à l’espèce humaine de croire à l’Alcoran: le monde allait avant Mahomet tout comme il va aujourd’hui. Si le mahométisme avait été nécessaire au monde, il aurait existé en tous lieux ; Dieu, qui nous a donné à tous deux yeux pour voir son soleil, nous aurait donné à tous une intelligence pour voir la vérité de la religion musulmane. Cette secte n’est donc que comme les lois positives qui changent selon les temps et selon les lieux, comme les modes, comme les opinions des physiciens, qui se succèdent les unes aux autres ».

 

ou encore dans le dialogue qui suit, toujours au même article :

 

 « Osmin.

Faire un crime, c’est agir contre la justice divine, c’est désobéir à Dieu. Or Dieu ne peut désobéir à lui-même, il ne peut commettre de crime ; mais il a fait l’homme de façon que l’homme en commet beaucoup: d’où vient cela ?

Sélim.

Il y a des gens qui le savent, mais ce n’est pas moi. Tout ce que je sais bien c’est que l’Alcoran est ridicule, quoique de temps en temps il y ait de bonnes choses. Certainement l’Alcoran n’était point nécessaire à l’homme ; je m’en tiens là: je vois clairement ce qui est faux, et je connais très-peu ce qui est vrai. »

 

Bref, Voltaire critique bien la Religion en général et les religions du Livre en particulier. Quoi d’étonnant pour quelqu’un qui a vécu en Angleterre, en Prusse, puis tout à coté de la Suisse, terres non catholiques ? Le Dictionnaire philosophique a d’ailleurs été condamné par les autorités religieuses chrétiennes que ce soit à Paris, à Berne ou à Genève.

 

(4) Aude Lancelin a la loyauté d’indiquer qu’elle est « amie depuis des années d’Emmanuel Todd,  souverainiste de gauche et polémiste redoutable… » (page 168 du « Monde Libre »).

 

(5) « Les journalistes vivaient du sang des autres, chaque jour ils étaient aimablement perfusés au malheur collectif, mais à la différence des innocentes sangsues, il était prudent de le faire oublier. il était plus important de dissimuler le fait que, répercutant des exploits sanglants de quelques misérables n’ayant que cette réclame pour vecteur, ils avaient à maints égards partie liée avec cette terreur » (page 167) du « Monde libre ».

 

 

(6) Bernard Lahire « Ceci n’est pas qu’un tableau - essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré ». pages 544-545

 

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