La joyeuse fête à Macron le 5 mai dernier

La fête à Macron, le 5 mai dernier a été une réussite, même si nous ne savons pas exactement combien nous étions ce jour-là...

La fête à Macron, le 5 mai dernier a été une réussite. Je le sais, j’y étais. Tout a concouru au succès de cette manifestation. Le temps, beau, mais pas encore chaud, était idéal. Le parcours nous faisait profiter des somptueuses perspectives du Paris Haussmanien, construites à l’origine pour faciliter la répression dans les quartiers populeux du centre, mais que l’installation de la République a rendues parfaites pour exposer la force des grands rassemblements populaires. De nombreuses organisations de gauche, de syndicats, des cheminots en gilet jaune, étaient présentes sous leurs couleurs. Quelques anarchistes distribuaient des tracts non dénués d’intérêt sur les limites de la démonstration (1). Entre ces groupes, dans la foule, des fanfares délivraient une aubade révoltée et variée. Elles donnaient envie de danser en marchant.

Malgré une intense préparation psychologique du parti de l’Ordre qui a exploité à fond le saccage du Macdo de la gare d’Austerlitz le 1er mai, l’humeur générale était au pacifisme. Les poussettes étaient de sortie. Les commerçants, fortement incités la veille par la police à fermer boutique entre 14 heures et 18 heures, se risquaient à déserter leur poste de combat dans leur magasin et contemplaient, un peu goguenards, mais quand même rassurés, la foule qui s’écoulait. Les plus audacieux avaient fait fi de la consigne et étaient trop occupés à vendre leurs articles pour se préoccuper du reste. Les forces de l’ordre, hiératiques et figées juste avant l’arrivée du cortège boulevard Sébastopol sous les quolibets de quelques jeunes leur criant le slogan « Personne n’aime la police », étaient sensiblement plus détendues place de la Bastille vers 17 heures.

Contrairement aux prophéties alarmistes des laquais du pouvoir ou de certaines mouches du coche insoumis déguisées en philosophes ou en éditorialistes sur des radios périphériques, la marche n’a pas libéré une parole homicide contre le Prince. La plupart des participants se sont satisfaits de brandir des pancartes indiquant « Stop à Macron » de la France insoumise. D’autres slogans étaient sensiblement plus mordants, comme « Élu par défaut, viré pour défauts », ou encore « Un député doit discuter pas exécuter », « Le tri sélectif c’est pour les ordures, pas pour les étudiants, non à la sélection ». Le mannequin de Macron, soutenu par deux fils partant de l’arrière du col et du haut de la tête et non pas pendu comme ont cru le voir les macronistes, s’agitait avec entrain en nous faisant des doigts d’honneur, comme son modèle sur un mode plus fleuri.

Et puis, horreur, on a aussi constaté la présence d’une porteuse de poireaux, hilare par-dessus le marché.

Je regrette de n’avoir pas aperçu la magnifique photo montage du président en Louis XVI. C’était sans doute la trouvaille de la journée, largement diffusée. M’ont également échappé les développements potaches du nom du surprésident transformé en acronyme tels que « Maquereau Anguille Crotale Oreillard Nécrophage » ou encore « Mensonge Arrivisme Crapulerie Rapacité Obscénité Nuisance » (2).

Bref, si, pour paraphraser l’aphorisme prêté à Joffre, on ne sait pas qui à gauche tirera un bénéfice politique de cette journée, on peut conjecturer que François Ruffin et la France insoumise auraient porté tout le poids d’un échec. Qu’ils soient donc bien remerciés l'un pour son initiative et les autres pour leur organisation.

Mais au fait, combien étiez-vous vraiment, m’ont demandé, non sans malices, mes collègues de travail le lundi matin qui suivait? Et bien ….. un certain nombre, sans doute important. On en veut pour preuve notre incapacité à rejoindre à pied le point de rassemblement en remontant le cortège, car parti un peu en retard. Sur le trajet entre République et Bastille, sur lequel il est facile d’établir des comparaisons tant il est pratiqué en ces occasions, la manifestation débordait largement sur les trottoirs tout en laissant bien compacte la foule sur la chaussée. Certes, on n’était pas tassé au point de ne plus pouvoir bouger de longues heures, comme le 11 janvier 2015, mais l’affluence était visiblement importante, plutôt dans la fourchette haute des manifestations auxquelles j’ai participé ces dernières années.

Si l’on veut absolument établir un chiffre, une certaine sagesse conduirait à retenir la moyenne entre l’estimation de la police (40 000) et celle des organisateurs (160 000), soit environ 100 000 personnes. C’est d’ailleurs celle finalement diffusée par la France insoumise. Mes collègues, un peu taquin, m’ont opposé le fameux comptage « indépendant » commandé par une association de médias dont Mediapart, qui fixe la participation à très exactement 38 900 bipèdes, soit un niveau sensiblement plus faible. Cet écart a permis aux baveux habituels dans les médias de conclure à l’échec de la manifestation.

On ne négligera pas l’apport de ce nouveau venu dans cette discipline ô combien polémique. Sa force commerciale est de reposer sur un comptage scien-ti-fi-que, par laser, s’il vous plaît. Il aboutit au résultat déjà remarquable de confirmer les évaluations établies par la police selon des méthodes artisanales. On peut donc espérer que l’usage en séries chronologiques de ces dernières, pour autant qu’elles existent depuis assez longtemps, pourrait donner une assez bonne idée de la variation des mobilisations au fil du temps.

Mais, le laser fournit-il pour autant la Vérité sur le nombre de manifestants le 5 mai dernier? Je n’y verrais pour ma part que le résultat d’une foi assez naïve, mais très à la mode aujourd’hui, dans la donnée produite par la technologie. 

Tout d’abord, la précision au centième de la statistique produite fait sourire. Elle apparaît assez illusoire et il serait plus prudent de communiquer sur une fourchette d’estimation qui permettrait de donner une idée de la marge d’erreur de la mesure.

Ensuite, ses fabricants  devraient être placés dans des conditions garantissant leur intégrité professionnelle - et cela ne se limite à l’indépendance vis-à-vis des organisateurs des manifestations. Le degré de sûreté maximale à cet égard serait offert par le recours à l’une des composantes de la statistique publique. Il paraît bien plus difficile à atteindre pour un cabinet qui dépend par ailleurs de donneurs d’ordre eux-mêmes éventuellement sujets à contestation dans la rue. Enfin, il faudrait s’accorder sur ce que l’on va mesurer, car une manifestation n’est pas un spectacle où l’on devrait prendre un billet pour y être admis, ni non plus un défilé militaire où le flux entrant égal par construction le flux sortant.

Se baser sur le nombre de passages devant un point fixe est à cet égard réducteur, car pourquoi exclure celles et ceux qui sortiraient avant ou celles et ceux qui entreraient après? Comment traiter les spectateurs qui prenaient des photos samedi dernier avec, bien apparents, les auto-collants de la campagne de la France insoumise de 2017 collés sur les vêtements? Ne serait-il pas plus pertinent de se baser sur la surface maximale occupée par le cortège et d’évaluer sa densité moyenne, par exemple au moyen de photographies aériennes? Ne faudrait-il pas mieux enfin utiliser plusieurs méthodes pour mieux cerner les marges d’erreur

Il me semble que le Conseil national de l’information statistique - CNIS pourrait être utilement saisi pour obtenir la définition d’une méthode reconnue par tous les acteurs des manifestations.

(1) Le tract de l’alternative libertaire souligne ainsi assez justement que « L’initiative d’une manifestation un samedi laisse par ailleurs penser que la bataille se joue dans l’opinion et que le principal défi, c’est de faire descendre les gens dans la rue. Bien sûr, les manifestations sont importantes, mais ce n’est hélas pas le nombre de manifestant-es qui fait reculer le gouvernement. Car la seule loi qu’il connaît, c’est la loi des patrons tant que l’argent rentre, tout va bien. Alors pour vraiment construire un rapport de force, c’est là qu’il faut taper. Il faut installer la résistance dans les entreprises, dans les services publics, en lien avec les lieux d’études et les lieux de vie. » Tout dépendra aussi de la capacité de la démocratie à reconnaître et prendre en considération la contestation. On a le droit d’être dubitatif vu les pratiques autoritaires du pouvoir actuel.

(2) Je n’ai pas vu la pancarte au fort relent antisémite dont la photo se trouve sur Twitter. Y voir autre chose qu’un acte isolé relèverait de la calomnie pure et simple.

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