Où veut-on en venir en Syrie ?

Les derniers bombardements des occidentaux sur les forces armées de Bachar El Assad posent plus de questions qu'ils n'apportent de réponses.

Depuis les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, bien imprudents seront ceux qui contesteront que tout être humain a droit au bonheur et qu’il existe par voie de conséquence un droit naturel des individus opposable à la puissance des États. On peut discuter de son contenu, estimer la Charte universelle des droits de l’homme un idéal en pratique impossible à respecter dans son intégralité, préférer se référer à une sorte de moyenne empirique des réalisations des différents pays, mais, quel que soit l’aune retenu, la situation en Syrie ne peut être considérée que comme catastrophique.

 

De ce désastre, le régime de Bachar El Assad est en grande partie responsable, car il a choisi de se lancer dans une montée aux extrêmes contre son opposition et n’a pas hésité à utiliser tous les moyens répressifs à sa disposition contre sa population, y compris les armes chimiques. Il a ainsi déclenché une effroyable guerre civile. Celle-ci a été alimentée par les puissances extérieures trop heureuses ou inquiètes de l’effondrement d’un État clef dans un Proche-Orient en permanent conflit larvé. La Syrie est dès lors devenue le lieu de toutes les dévastations, où s’affrontent les impérialismes de la région, comme se battaient ceux de l’Europe dans une Allemagne mise à feu et à sang par la guerre de Trente Ans. Les victimes de ces violences sont les civils syriens menacés dans leur existence physique soit directement par les cruautés des spadassins barbus ou non, soit indirectement par la disparition de toute vie économique.

 

Si tout le monde s’accorde sur l’idée qu’il faut mettre un terme à cette barbarie, qu’il serait juste que les dirigeants du pays soient traduits devant un tribunal international pour répondre de leurs crimes éventuels, il n’en demeure pas moins que la solution du conflit passe par la diplomatie, car rien ne se fera sans accord entre les puissances qui règlent leur compte par l’intermédiaire des factions syriennes. C’est ainsi que les traités de Westphalie ont mis fin en 1648 à la guerre de Trente Ans, après quatre ans de négociations difficiles entre catholiques et protestants, lesquelles ont progressé peu à peu au fur et à mesure que chaque camp perdait l’espoir d’écraser l’autre militairement.

 

Mais si le but paraît clair, le choix des moyens pour y parvenir ne l’est pas. Pour faire simple, le débat oppose les défenseurs d’une morale internationale s’appliquant en permanence y compris aux moyens utilisés pour la faire respecter aux partisans d’un certain machiavélisme au nom duquel, peu importe le chemin pourvu que les fins soient bonnes.

 

Les premiers se voient opposer le risque d’impotence, car, pour utiliser la force conformément au droit international, il faudrait soit être agressé, ce qui ne peut être le cas s’agissant d’une guerre civile, soit obtenir un mandat des Nations unies, qui se heurte aux veto répétés de la Russie au conseil de sécurité, car celle-ci est en fait partie au conflit.

 

Les seconds se heurtent aux réalités de la dissuasion nucléaire : à partir du moment où la Russie est sur le terrain, une guerre totale, la seule qui pourrait venir à bout d’Assad, est difficile à imaginer. De toute façon, les forces armées des pays occidentaux ne sont pas prêtes à un tel effort, notamment celles des États-Unis, usées par plus de quinze années de d’expéditions ininterrompues en Irak et en Afghanistan.

 

En bombardant quelques installations, les États-Unis, la France et le Royaume-Uni ont refusé d’affronter ce dilemme et préféré une cote mal taillée. Ils ont choisi la voie de la force et de l’illégalité internationales. Mais, pour pas grand-chose finalement, à part une démonstration in concreto du haut degré de technologie atteint par leur appareil militaro-industriel : il est en effet douteux que la centaine de missiles de croisière envoyée sur Damas ait significativement affecté le stock d’armes chimiques dont dispose encore le régime syrien, qui a eu le temps de les mettre à l’abri. 

 

Et puis, la justification des représailles par le franchissement de « lignes rouges » est bien ambiguë : doit-on comprendre que l’on peut tout faire, comme l’Arabie Saoudite au Yémen, à partir du moment où l’on n’utilise pas d’armes chimiques? Bachar El-Assad en est-il quitte pour le reste de son action destructrice alors qu’il est sur le point de l’emporter grâce à ses alliés russes et iraniens, pour le temps que lui laisseront les Furies?

 

Quitte à choisir l’efficacité à tout prix pour obtenir la paix en Syrie, n’était-il pas plus rationnel et finalement moins dangereux pour la pérennité du droit international de tenter de détacher la Russie du régime syrien en lui offrant des concessions ailleurs, par exemple en revenant sur les sanctions qui n’ont manifestement pas atteint leur but. De même, pour être écoutés, les États-Unis ne pourraient-ils offrir quelques satisfactions à l’Iran au lieu de maintenir leurs sanctions malgré l’accord sur le nucléaire?

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