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Billet de blog 24 sept. 2017

Indépendantistes et autorité centrale en Catalogne : «piège à con»?

Pour reprendre la célèbre conclusion de Jean-Patrick Manchette, indépendantistes et pouvoir central pourraient bien être, en Catalogne, «les deux mâchoires du même piège à con».

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L’escalade délirante du pouvoir central
Le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, s’est résolu cette semaine à faire appliquer par la force les décisions de la cour constitutionnelle espagnole constatant l’illégalité du processus de séparation enclenché par les indépendantistes catalans. Il leur a coupé les vivres en cessant les reversements aux administrations locales, fait saisir les bulletins imprimés en vue du scrutin d’autodétermination et commencer à poursuivre les élus impliqués dans cette aventure.
Certes, il faut faire la part du calcul dans ces mesures de rigueur. La brusque montée aux extrêmes engagée par un pouvoir sans majorité absolue aux Cortès a la vertu, au sens machiavélique du terme, d’obliger les autres groupes à faire bloc derrière le Parti Popular, ou bien s’ils s’y refusent à apparaître comme des fossoyeurs de l’unité nationale. PODEMOS éprouve, semble-t-il, des difficultés à sortir de ce dilemme, comme le montrent les atermoiements de la municipalité de Barcelone, coincée entre les injonctions de Madrid et celles de la Catalogne.
Il est également possible que les indépendantistes catalans baissent finalement pavillon en l’absence de tout soutien des autres États européens. Une nouvelle république catalane créé sans l’accord de l’Espagne devrait en effet affronter une quasi-paralysie financière et économique suite à sa sortie immédiate de l’Union européenne et de la zone euro, ne serait-ce qu’à cause de la fermeture des accès des banques catalanes au refinancement de la BCE.
Néanmoins, Mariano Rajoy n’a pas, évidemment, les moyens de franchir une étape supplémentaire dans l’escalade, sauf à revenir aux méthodes franquistes de maintien de l’ordre, si ses adversaires sont assez déterminés et soutenus par l’opinion locale pour répondre par d’autres faits accomplis aux siens. Que faire par exemple, si les autorités catalanes organisaient un boycott de l’impôt ou bloquaient les remontées de flux financiers vers l’État central ?
De ce point de vue, le Premier ministre a eu grand tort de préférer l’affrontement au vote d’un référendum sur l’indépendance, comme l’ont choisi les autorités britanniques. Un tel vote lui aurait donné l’occasion de faire sanctionner par l’opinion l’unilatéralisme et l’imprévoyance des indépendantistes catalans, dont on peut se demander si la démocratie passe avant ou après leur projet messianique, au vu de leur obstination à se satisfaire d’un résultat positif à leur référendum, quel que soit le taux de participation.
Les mauvais arguments des indépendantistes
Sur le fond, en effet, dans une perspective de gauche, on ne peut qu’éprouver de la méfiance face à cette exacerbation du régionalisme catalan motivée par un refus de la solidarité et l’affirmation d’une logique identitaire.
Les indépendantistes s’appuient en effet largement sur la volonté d’une partie de l’opinion catalane d’échapper à la redistribution des revenus des régions riches vers les régions pauvres. Elle est l’expression brutale d’un égoïsme que l’on peut certes comprendre, mais certainement pas admettre. Il a été exacerbé par la terrible cure d’austérité subie par l’Espagne en rémission de l’extravagante bulle d’endettement qu’a connu ce pays tout au long des années 2000.
La masse de la population a chèrement payé les miettes qui lui avaient été laissées dans la phase de boum tandis que d’autres, proches souvent des partis de gouvernement ou de la famille royale, s’en mettaient plein les poches comme le montre la révélation de divers scandales qui troublent profondément la vie politique espagnole.
Les autorités locales, auxquelles avait été transférée la gestion d’une partie substantielle des services publics de proximité dans la phase ascendante du cycle économique, ont été contraintes de les réduire sous la contrainte des restrictions décidées par le pouvoir central relayant les injonctions de la Troïka dans le cadre des plans d’ajustement. Ce pouvoir central s’est comporté comme un courtier malhonnête quand il a cherché à faire oublier sa soumission à l’ordolibéralisme en mettant les difficultés économiques sur le compte de la mauvaise gestion des régions - il est vrai que certaines d’entre elles comme celle de Valence ont maquillé leurs comptes pour masquer l’ampleur des déficits.
Aussi, les autorités catalanes peuvent voir dans l’indépendance une manière radicale de se débarrasser d’une tutelle devenue insupportable et de se refaire à bon compte une virginité politique.
Mais ce calcul est dangereux et voué à l’échec, car il néglige le coût économique de la séparation avec l’Espagne en restant dans une logique capitaliste. Ce que les contribuables pourraient gagner en taux d’imposition sera largement mangé par la contraction de l’activité à laquelle il faudra consentir pour que la nouvelle entité soit jugée viable par les marchés financiers et la Commission européenne dans la perspective d’une adhésion.
La Catalogne sortira bien plus sûrement de l’austérité en appuyant les forces politiques des autres régions ou centrales pour tirer parti du poids politique et économique de l’Espagne toutes nationalités réunies et forcer un allégement substantiel des contraintes imposées par l’Eurogroupe. L’Espagne conforterait au surplus la voie ouverte par le Portugal d’une relance budgétaire assise sur davantage de justice sociale. Et tant pis, si, pour sauver la population espagnole, on prenait par l’impôt davantage du superflu des riches catalans pour fournir le nécessaire aux pauvres andalous ou asturiens.
Par ailleurs, le régionalisme à la catalane comme d’autres y compris en France fonctionne selon une logique identitaire qu’il n’y a pas de raison de trouver plus sympathique dans son cas que dans celui des autres partis d’extrême droite comme le Front national.
De deux choses l’une en effet. Soit le nouvel état sera ouvert à tous, catalan ou non, mais à quoi bon alors quitter l’Espagne, sachant que la région bénéficie d’ores et déjà d’une large autonomie. Soit, on veut créer une structure étatique unitaire, la tête pleine de références exaltant une « catalinité » mythifiée, la haine au cœur contre les autres Espagnols réduits à des franquistes conscients ou inconscients. On voudra appuyer cette structure sur l’usage que l’on veut le plus exclusif possible d’une langue utilisée comme marqueur identitaire. On souhaiterait alors en quelque sorte faire tourner les horloges en arrière, revenir sur la modernité qui a brassé les populations, autrefois « parquées dans leurs provinces », pour reprendre une expression de Victor Hugo dans Napoléon le Petit.
Que des partis de gauche se réclamant de l’internationalisme prêtent la main à des chimères aussi lourdes d’oppression et destructrices des premiers pas concrets de l’humanité vers la libération des déterminismes sociaux et culturels sur le continent européen est pour moi un mystère.

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