À propos de "Terreur de jeunesse" de David Vallat

David Vallat nous donne dans ce livre un témoignage très prenant sur son parcours dans le djihadisme des années quatre-vingt dix, qui apparaît à posteriori comme une répétition de celui qui nous a endeuillé l'an dernier.

Après une enfance dans une famille unie par le dévouement et l'amour d'une mère seule, vivant dans un environnement pauvre et rural dans la région lyonnaise, David Vallat abandonne assez vite sa scolarité et se lance dans une quête existentielle ayant pour fil conducteur l'Islam.

Issu d'un milieu sans religion, il devient en effet musulman par empathie pour le milieu d'origine maghrébine dans lequel il vit, pour s'y intégrer plus parfaitement - il a déjà commencé à apprendre l'arabe - mais aussi, explique-t-il, parce que l'Islam ne culpabilise pas le croyant par le péché originel. Les autres étapes de son cursus s'apparentent également à des conversions, causées par un événement extérieur, qui le pousse à changer de cap pour retrouver une certaine cohérence psychologique. 

Il fuit ainsi la délinquance comme mode de vie après avoir frôlé la mort lors d'un accrochage avec la gendarmerie puis avoir subi une première condamnation. La découverte dans les médias des massacres des musulmans de Bosnie, la rencontre à la mosquée d'un combattant revenu d'Afghanistan, la vision de cassettes de propagande en VHS - Internet n'existe pas encore - le convainquent de se lancer dans le djihad. Il commence pour lui par une tentative infructueuse de rejoindre les combattants étrangers au côté des musulmans de Bosnie, qui manque de finir sous les balles croates, puis se poursuit par un long détour dans un camp d'entraînement pour étrangers  géré par Al Qaïda en Afghanistan. Revenu en France, il s'intègre à des réseaux préparant la guerre à l'étranger au nom de l'Islam, acceptant de jouer les porteurs de valise pour le GIA, mais rompt avec ce dernier en 1995 quand il comprend que les islamistes algériens veulent en réalité mobiliser leurs soutiens en France pour attaquer des objectifs civils sur le sol national, perpective insupportable pour lui. 

Pour marquer sa rupture, il adresse à ses ex acolytes un livre de compte, paraphé par lui et des témoins, justifiant de l'emploi des fonds reçus du GIA. Comme il le note lui-même “C’est une manière de marquer notre distance et d’éviter tout malentendu futur. Un faux prétexte financier pourrait être utilisé contre nous. Les bons comptes évitent les ennemis.” Ce geste étonnant le sauvera car ce livre, tombé entre les mains de la police, constituera la preuve matérielle de sa séparation avec l'organisation.

Désormais isolé, se sentant pris entre deux feux, ne survivant que grâce à des cambriolages, il finit par tomber entre les mains des enquêteurs aux trousses des tueurs des attentats de l'été 2015.

Sa réinsertion réussie dans la vie civile sera obtenue au bout d'une série d'épreuves : son arrestation - musclée raconte-t-il sans aigreur -, l'acceptation d'une peine réduite à cinq ans en appel, durée maximale pour que l'emprisonnement ne laisse pas de traces indélébiles comme lui dit un codétenu de l'ETA, puis l'isolement de la prison, propice à la reprise d'étude. Des expériences positives comme celle d'une médiation réussie avec un détenu désespéré par la dureté d'une décision de l'administration pénitentiaire ou bien l'amitié nouée avec un codétenu gitan non musulman l'aideront également à mettre à distance ses engagements antérieurs. 

Après avoir retrouvé la paix de la vie civile, le choc des massacres de janvier 2015 le poussera à devenir un témoin pour raconter son expérience et plaider pour une répression qui laisse place à l'espoir, notamment en dispersant les djihadistes dans les prisons pour leur laisser une chance d'évoluer. Il rappelle à cet égard que les prisons ne sont pas le principal lieu de radicalisation (seulement 16 % des djihadistes incarcérés l'ont déjà été au cours de peines antérieures selon le contrôleur des prisons).

L'histoire de David Vallat, qui reconnaît n'avoir été victime d'aucune discrimination due à sa religion, relativise les explications mécanistes du djihadisme l'attribuant à l'"islamophobie". Lui-même admet la part de hasard qui lui a fait refuser en 1995 la voie fatale qu'a empruntée Khaled Kelkal, au profil similaire et qu'il a croisé peu de temps avant sa  brouille avec le GIA. Dans ce dernier cas, même s'il n'a pas d'explications complètes à donner, il sait de ses confidences que Khaled Kelkal a mal ressenti un refus d'admission au cours de ses études, perçu comme injuste et discriminatoire et qui l'a poussé vers la délinquance.

Enfin, l'exemple de David Vallat illustre concrètement la différence entre responsabilité et libre arbitre. Responsable, David Vallat l'est pénalement et moralement dès ses premiers mauvais pas dans la délinquance, comme le lui rappelle très vite la société. Libre, il le devient peu à peu en portant un regard critique d'intensité et d'acuité croissante sur ses choix et leurs déterminants.

David Vallat "Terreur de jeunesse" Calman-Lévy

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