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Billet de blog 27 mai 2016

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Doit on haïr la police ?

Il y a eu la folle répression d’une manifestation à Nantes contre le grand projet inutile d’aéroport à Notre Dames des Landes le 22 février 2014, qui s’est traduite par des mutilations sévères pour trois manifestants, éborgnés par des tirs de gomme cogne. Il y a eu la mort de Rémy Fraisse le 25 octobre 2014.

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Il y a eu la folle répression d’une manifestation à Nantes contre le grand projet inutile d’aéroport à Notre Dames des Landes le 22 février 2014, qui s’est traduite par des mutilations sévères pour trois manifestants, éborgnés par des tirs de gomme cogne. Il y a eu la mort de Rémy Fraisse le 25 octobre 2014, tué par une grenade offensive lancée par des moblos et la panique des gouvernants et élus locaux, escamotant le corps, dépréciant l’action du défunt à l’aune de leur vie de nantis, retardant l’annonce du décès et finalement embrouillant le bon peuple de telle sorte que, dix-huit mois après, les responsabilités ne sont toujours pas sanctionnées malgré l’action en justice engagée par la famille à ses frais.
Il y a, depuis le démarrage de la contestation de la loi sur le travail, sur les réseaux sociaux, une multitude de témoignages, de photos, de vidéos sur les brutalités policières : photos de jeunes gazés à bout portant dans la figure par des robocops tenant leur bombe de gaz lacrymogène avec la tranquillité du chasseur de moustiques, photos encore d’énormes hématomes ou de perforations profondes causées par des tirs de projectiles divers, visions fugaces de personnes interpellées puis sournoisement frappées à terre place de la République à Paris, insupportable vidéo d’un jeune de 16 ans immobilisé par deux cerbères tandis qu’un troisième le frappe en mettant tout son poids dans son coup de poing, renversant ainsi sa victime qui aurait pu se casser la tête n’était l’épaisseur de son sac-à-dos ou encore, tout dernièrement, horrible vidéo d’un journaliste frappé à la tête par une grenade de désencerclement lancé à « la dérobade ».
Et à Rennes, autre ville martyrisée par les innovations policières, encore un jeune qui perd un œil suite à un tir de gomme cogne le 28 avril 2016.
En filigrane, se joue la survie de notre modèle démocratique. Pour nos gouvernants sarkozystes ou hollandais, la démocratie doit se réduire à la représentation des électeurs par les élus et cette représentation aux chefs des exécutifs nationaux ou locaux, qui disposent des moyens institutionnels de la discipliner (le fameux article 49.3 ou les ordonnances). L’expression directe de la contestation par la manifestation, qui est traditionnellement le contrepoids au monopole de la représentation et à l’absence de démocratie directe, n’a pas sa place pour ces gouvernants. Elle constitue un manque de « respect », une « violence » (1).
Dès lors, on dirait bien que, faute d’être en mesure de supprimer le droit de manifester, le pouvoir cherche à affaiblir, voire à dissoudre, la volonté de l’exercer par les citoyens. Si la guerre est un duel qui vise à imposer sa volonté à son adversaire (Clausewitz), alors c’est une vraie guerre qu’il mène contre une partie de la population. Grâce à la large panoplie que lui offre la technologie des armes non létales (gomme cogne, gaz, grenades etc), au détournement sans vergogne des dispositions liberticides votées au prétexte de la lutte anti-terroriste, à la remise en cause du principe d’auto-organisation des manifestations (tronçonnage des cortèges, ramassage à la nasse des contestataires), la police peut en effet désormais espérer l’emporter sans empiler les cadavres dans les rues comme au 19e et au 20e siècle. C’est d’ailleurs pourquoi, à certains barrages, des policiers zélés vont jusqu’à confisquer les équipements défensifs improvisés (lunettes de plongée, casque voire sérum physiologique) dont le port aurait pour effet de diminuer la supériorité des moyens des « forces de l’ordre ».
Alors, avouons le, quand on a assisté dernièrement, juste avant l’arrivée à la place de la Nation, à l’intrusion violente d’un commando d’une vingtaine de CRS dans un cortège où rien ne se passait d’autres apparemment que ce que l’on veut faire en manifestation, c’est à dire s’exprimer et occuper physiquement la voie publique, on a crié avec les autres notre rage et notre dégoût.
Mais, dans le même temps - assumons nos contradictions -, on n’oublie pas que les casqués ne sont pas toute la police. Pour une bonne part, elle est aussi un service public en contact direct avec la société et ses misères. Dans la vie ordinaire, elle n’est ni pire ni meilleure que cette société - certaines images du documentaire « Faits divers » de Raymond Depardon le font bien comprendre (1983). En outre, dans la logique hiérarchisée et élitiste de cette administration, au fonctionnaire de base revient la responsabilité du tout venant dans le contact avec la population, par opposition aux unités censément spécialisées dans la chasse aux vrais méchants. Mais, cela n'empêche pas l'institution de demander à Pinot simple flic le prix du sang quand ses surhommes/sufemmes défaillent, comme on l'a vu en 2015.
Or, la violence générée par l’escalade de la répression frappe aussi en retour cette base policière, comme en atteste deux épisodes récents abondamment diffusés. L'opinion a ainsi mal ressenti les avanies subies par un gendarme - jets de bouteille, insultes diverses, képi enfoncé par un jet de bouteille - dont le seul tort a été de fermer une grille pour empêcher une intrusion forcée aux Invalides, lieu occupé par des musées, des bureaux et un hôpital. Elle a encore moins bien accepté l'agression subie par une patrouille ordinaire, quai Valmy, en plein Paris et le spectacle d'un vacataire en fin de contrat recevant successivement sur lui une vitre explosée par un fanatique du kung-fu puis une invraisemblable flagellation. Dans les deux cas, soit obéissance à la consigne soit intelligence de la situation développée par la pratique du terrain, les agents agressés ont pris la bonne décision de laisser passer l’orage sans tirer dans le tas.
On ne peut donc pas à notre sens ramener toute la corporation à un type unique, d'essence maléfique, valable en tout lieu et de tout temps, décrit dans le mot d'ordre vu sur la place de la République : « Ils ont déporté nos grand-parents, ils ont noyé nos parents, tout le monde déteste la police » (2).
La police fait bien ou mal en fonction des instructions qu'elle reçoit car elle a toujours fait preuve d’une obéissance totale au pouvoir civil, comme prévue par les lois et décrets qui la régissent. Pour reprendre les allusions du slogan, la police parisienne met la main à la rafle du Vel d´Hiv mais lance la libération de Paris ; sous Papon elle réprime sauvagement les manifestations du FLN et des partis de gauche à la fin de la guerre d'Algérie mais sous Grimaud encaisse le choc de mai 68 sans se vautrer dans la violence homicide.
Ne haïssons donc point la police mais remettons plutôt en cause cette obéissance invétérée, y compris au pire.
Ne serait il pas temps, dans le cadre d’une VIé république, d’exiger de la police obéissance non seulement aux ordres de l’exécutif mais aussi à la Constitution et en particulier à la déclaration des droits, qui interdit l’application de peines non prévus par le code pénal comme la mutilation, afin d’éviter qu’elle ne soit utilisée comme aujourd’hui pour assurer la survie d’un gouvernement sans majorité parlementaire ?
(1) Cf. l’entretien accordé par Bernard Cazeneuve à Libération le 12 novembre 2015. « La fermeté, cela signifie que l’on ne transige pas avec les principes de droit, avec le respect que l’on doit à l’autorité publique et que celle-ci doit aux citoyens en retour. La fermeté, ça veut dire qu’on ne peut pas accepter que certains puissent s’abstraire de toutes les règles sous prétexte qu’ils estiment avoir raison, par exemple sur des sujets environnementaux. »
« Les formes de violences qui montent dans la société reposent sur la contestation d’un certain nombre de règles, alors même que le droit a parfois été dit par le juge. C’est un problème fondamental de comportement et d’éthique républicaine. »
Il résume sur le sujet sa position par une formule très révélatrice : « Le problème, encore une fois, c’est la violence, ce n’est ni la police ni l’Etat. »
(2)https://twitter.com/s_assbague/status/732970849507127305 Il est vraisemblable que cette inscription soit le fait d’un adhérent au discours essentialiste des indigènes de la République qui utilisent la rhétorique anti-policière comme appât.

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