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Billet de blog 27 novembre 2016

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Le pari follement polluant de Valérie Pécresse

Dans un entretien publié dans le Journal du dimanche du 18 septembre 2016, Valérie Pécresse préconise de faire un «pari» sur le « progrès et l’innovation » grâce auxquels « les voitures de demain seront silencieuses et non-polluantes ». Ce pari n'a cependant aucune chance d'être gagné durant le mandat de Valérie Pécresse qui se livre en fait à un exercice de démagogie pas très subtile.

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Dans un entretien publié dans le Journal du dimanche du 18 septembre 2016, Valérie Pécresse précise sa doctrine en matière de transports pour l’Île-de-France. Elle s’oppose à celle de la majorité précédente qualifiée de « dépassée et idéologique » car elle n’aurait vu dans la route qu’un « aspirateur à voiture, générateur de pollution » et donc comme un mode de déplacement à ne plus développer. Au contraire, remarque-t-elle « les trois quarts des déplacements franciliens » ne sont ils pas réalisés « sur les infrastructures routières, notamment en bus » ? 

Dès lors, selon elle, il faudrait faire un « pari » sur le « progrès et l’innovation » grâce auxquels « les voitures de demain seront silencieuses et non-polluantes ». Elle  est dès alors fort aise de dérouler un programme mirobolant de résorption des bouchons grâce à la suppression des bandes d’arrêt d’urgence, à la relance des travaux autoroutiers, au développement des futurs « train de bus » notamment entre les gares d’Austerlitz et de Lyon (camarades cyclistes garez vous) et à l’inévitable application pour assurer un « guidage intelligent en temps réel, dans le cadre de la « Smart Région » » qui consistera à « relier la route au tableau de bord des véhicules connectés : si vous êtes coincé dans les embouteillages, on vous indiquera la présence d'un parking relais ». Elle ne va pas cependant jusqu’à nous expliquer ce qui passera si tout le monde suit en même temps les indications du calculateur.

On pourrait tout d’abord faire remarquer que, en attendant le monde merveilleux promis par Valérie Pécresse la pollution détruit la vie vraie de vraies gens. L’étude publiée par le réseau « Santé publique » sur « l’Impacts sanitaires de la pollution de l'air en France : nouvelles données et perspectives », estime le surcroît de mortalitéà Paris lié à l’écart dans les concentrations de particules fines dans l’air par rapport aux communes les moins polluées compris entre 907 et 3685 décès par an avec une probabilité de 95 % (1). Autrement dit, la probabilité que le « vrai » chiffre soit nul est infinitésimale. Même en supposant qu’il soit plus proche de 900 que de 3600, cela représenterait quand même un peu moins de 20 fois le nombre apparents de tués sur la route constatés tous les ans dans la Capitale, soit environ cinquante personnes !

Toutefois, admettons que l’on puisse se passer de respirer quelques temps et attardons nous sur nos chances de gagner ce fameux « pari ».

Elles sont minimes.En effet, l’avènement de la voiture propre n’est pas pour demain et en tout cas pas pour la fin du mandat de Valérie Pécresse. La part des voitures électriques dans les nouvelles immatriculations s’établit aujourd’hui à environ 1 %. Certaines études prévoient qu’elle devrait fortement augmenter dans les années à venir pour s’établir à environ 35% en 2040 (2). 

On peut certes imaginer que, à force d’investissements et de recherches dans les batteries, l’industrie finira par trouver la formule qui permettra à ce type de véhicules de s’imposer. Il est possible que la voiture électrique sera d’un point de vue écologique bien plus soutenable si la part de la production d’énergies renouvelables s’accroît fortement et compte tenu des ressources beaucoup plus importantes de notre bonne vieille terre en minéraux nécessaires à la confection des batteries qu’en carburants fossiles (3).

Mais la dure réalisé est que le moteur à explosion garde aujourd’hui encore et pour une durée encore indéterminée de nombreux avantages. Sa technologie est mûre, le pétrole reste pour le moment une matière première relativement abondante, dont le prix est de surcroît actuellement bas. L’évolution de celui de l’électricité est en revanche beaucoup plus incertaine, du fait de l’impact de la libéralisation du secteur de l’énergie, du vieillissement du parc nucléaire, qui vont restreindre l’offre.

Le plus étonnant est que Valérie Pécresse ne propose dans le JDD aucune mesure qui permettrait d’accélérer et d’amplifier la montée en puissance du moteur « propre ». Pire, en favorisant globalement la route, elle aide également les véhicules polluants comme non polluants.

En fait, le pari de Valérie Pécresse ne se comprend que si on suppose qu’elle raisonne en « espérance » c’est-à-dire qu’elle multiplie implicitement la probabilité d’occurence de l’événement qu’elle souhaite avec l’évaluation de ses bienfaits. Si la première est faible, alors on doit en déduire que, dans son esprit, ceux-ci sont suffisamment grands pour justifier de faire l’impasse sur les ravages présents de la civilisation automobile.

D'où vient cette préférence aussi déraisonnable de la part de Valérie Pécresse ?

On écartera d’emblée son argument selon lequel « la route et l’innovation automobile » serait pour l’Île-de-France des « enjeux économiques » et des « source d’emploi » voire des moyens de produire « de l'électricité – grâce à des panneaux photovoltaïques intégrés dans le bitume – et de la chaleur pour chauffer l'eau ou les immeubles alentour  ». 

Investir dans des modes de déplacement alternatif ou bien dans les énergies renouvelables aurait au moins le même effet sur l’activité économique et serait même d’un bénéfice supérieur si l’on tenait compte de l’amortissement des infrastructures routières, que l’on devrait déduire de la croissance, de la perte de bien-être lié aux effets délétères pour la croissance du détournement des ressources productives vers le BTP au détriment d’autres secteurs économiques ou bien encore de l’affaiblissement de la démocratie due à la montée en puissance extravagante du corporatisme du BTP en France qui sont devenus les fermiers généraux de notre temps (4).

Faut il alors incriminer une croyance aveugle, à l’instar de la droite des années 1960, dans le progrès et la modernité incarnés par l’automobile dont le triomphe devait assurer, pour Pompidou parlant lors de l’inauguration des voies sur berge alors nouvellement construites, celui d’une nouvelle esthétique de la Ville (5) ? 

Mais, du moins cette droite-là investissait aussi massivement dans les transports communs, créait le RER et n’avait pas peur de gérer des services publics.

Valérie Pécresse devrait aussi se souvenir que son premier patron, Jacques Chirac, quoique pur produit du pompidolisme, avait compris, face à la colère des habitants, au début de son mandat, que l’on ne pouvait sacrifier la ville et la banlieue à la voiture et avait renoncé aux projets délirants d’autoroutes urbaines (6). 

Peut être lui faudrait-il prendre le temps d’admirer la perspective des ponts de la Seine de ces si disputées voies sur berge, au ras de l’eau, à pied ou en vélo. Un peu de sensibilité la conduirait à se demander pourquoi les non automobilistes, dont les touristes aux dépenses si importantes pour l’équilibre du solde des transactions courantes françaises, ont été si longtemps privés de ce plaisir esthétique là.  

Ou bien le pari de Valérie Pécresse ne relèverait-t-il au fond d’une pas très subtile démagogie, consistant à promettre l’impossible - éradiquer les bouchons - pour mieux élargir ses pouvoirs au détriment de Paris, qui a le tort de ne pas être de son bord politique ? En témoigne sa proposition d’attribuer à la Région la tutelle sur tous les grands axes afin de créer « un véritable réseau routier d'intérêt régional (RRIR), comprenant les autoroutes, les nationales, certaines départementales, ou encore le périphérique ou les voies sur berge à Paris. » Ce projet a d’ailleurs été repris par le Sénat dans un amendement au projet de loi portant réforme de Paris, présage peut être d’évolutions législatives majeures si la droite regagne une majorité à l’Assemblée nationale - mais c’était avant que Valérie Pécresse ne commette une belle bourde en reniant, à quelques jours du premier tour des primaires, François Fillon pour rallier Alain Juppé (7).

L’urgence ne serait-elle pas plutôt d’assurer la continuité du réseau de pistes cyclables en Île-de-France, qui s’interrompent trop souvent quand l’on passe d’une commune à l’autre et quand on sort de Paris ? 

(1) Page 116 du rapport. Cf. http://www.santepubliquefrance.fr/Accueil-Presse/Tous-les-communiques/Impacts-sanitaires-de-la-pollution-de-l-air-en-France-nouvelles-donnees-et-perspectives Référence citée dans l’excellentissime article de Mediapart https://www.mediapart.fr/journal/france/250916/paris-les-morts-de-la-pollution-se-comptent-par-milliers

(2) http://www.objectifeco.com/entreprendre/tendances-sectorielles/le-futur-marche-des-vehicules-electriques-les-dernieres-previsions-du-secteur.html

(3) http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2185

(4) https://www.mdb-idf.org/spip/spip.php?article575

(5) https://www2.deloitte.com/fr/fr/pages/immobilier/articles/european-powers-of-construction-2015.html

(6)http://lezephyrmag.com/libre/cold-case/paris_autoroute_ecologistes_transport_delarue/

(7) http://www.senat.fr/enseance/2016-2017/83/Amdt_2.html

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