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Billet de blog 28 févr. 2018

Lettre ouverte à Anne Hidalgo sur sa gestion municipale et les voies sur berge

J’avoue n’avoir pas voté pour vous aux dernières élections municipales. Je voulais certes manifester mon rejet définitif du parti socialiste et de son idéologie. J’avais surtout compris qu’il y a du Pompidou en vous. Mais, je vous soutiens totalement dans votre décision de maintenir la fermeture des voies sur berges aux motorisés.

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J’avoue n’avoir pas voté pour vous aux dernières élections municipales. Je voulais certes manifester mon rejet définitif du parti socialiste et de son idéologie. J’avais surtout compris qu’il y a du Pompidou en vous. Comme lui, vous êtes fascinée par une pseudo-modernité architecturale, qui vise à substituer à la plaine haussmannienne la verticalité des tours se dressant à l’horizon de la ville comme autant de statuts dédiés à la mégalomanie de celles et ceux qui les ont conçues et autorisées.

Politiquer pour bétonner et bétonner pour politiquer

Dans l’équipe du votre prédécesseur, Bertrand Delanoë vous avez rodé le discours visant à les justifier sous des prétextes divers, comme la densification d’une ville qui est déjà très tassée, voire, les communicants osent tout, l’écologie. Tout vous est bon pour vendre à une opinion locale rétive depuis les délires des années 60 ces monstrueux phallus : les faire construire en bois, de guingois ou bien encore les couvrir de lianes ou de gazon.

Mais, ces fariboles ne changeront rien aux tonnes de CO2 que l’on devra déverser dans l’atmosphère pour amener les matériaux de construction, dégager les gravats des bâtiments sacrifiés, ou aller chercher de plus en loin le sable indispensable au béton des structures. Elles ne changeront rien non plus à l’inefficacité congénitale des tours en termes de dépense énergétique et d’occupation de l’espace.

Mais, au fond, peu vous importe. Votre politique municipale se résume en fait à ce que proclamait déjà le maçon devenu député Martin Nadeau en 1850 : « Quand le bâtiment va, tout va ». Favoriser le marché immobilier, permettre la circulation et la monétisation du gisement de plus-values enfouies dans le sol parisien, c’est en effet obtenir les ressources pour exister vis-à-vis de ses administrés sans trop accroître les impôts locaux.

Bertrand Delanoë a pu ainsi faire prendre en charge par le secteur privé la pharaonique opération de réaménagement comme des Halles, quitte à obérer les revenus futurs de la ville pour de longues années. Vous entendiez systématiser la démarche pour vous donner les moyens financiers d’un programme d’investissement ambitieux qui comportait notamment l’engagement d’accroître fortement la construction de logements sociaux.

Cela vous a suffi pour l’emporter face à une droite locale particulièrement rétrograde.

J’ai constaté avec inquiétude que vos premières années de mandat vous ont vu pousser les feux de la bétonisation. Tout autour du périphérique, tout à côté de la gare d’Austerlitz et ailleurs, des immeubles parfois bien étranges poussent comme des champignons et bouchent les perspectives, comme à la porte Dorée. L’abominable projet de la tour triangle a été mis sur les rails. Tout un quartier de tours est prévu porte de Bercy.

Divers concours d’architecture ont été lancés dont certains pourraient avoir des impacts graves sur le centre historique de Paris : on envisage ainsi froidement d’ériger divers immeubles aux coins du bassin de l’Arsenal ou bien de lancer trois ponts — centres commerciaux — jardins publics (avec une roue ?) sur la Seine dont un entre le IVe et le Ve arrondissement. Cerise sur le gâteau, l’obtention de l’organisation des Jeux olympiques, dont vous êtes si fières, malgré quelques hésitations avant de vous engager, va être le prétexte d’une formidable orgie de travaux divers et de constructions soi-disant provisoires, en franchise des règles qui s’y appliquent normalement.

Tous ces projets ne font bien entendu qu’aiguiser l’appétit des capitalistes de l’immobilier. Il ne manque plus qu’une étincelle, qui pourrait être l’arrivée des banksters fuyant le Brexit, pour déclencher une spirale spéculative infernale et transformer Paris en copie de Londres ou de New York, avec usage quasi obligatoire du baragouin globish en prime. La capacité de la municipalité parisienne à lui résister, après avoir donné tant de gages sur le plan intellectuel à la « modernité » prédatrice, sera sans doute le grand enjeu de la vie politique locale des prochaines années.

Le triomphe du moche

En attendant, vous assurez le triomphe de l’esthétique du mastoc par le dépérissement des autres.

Le patrimoine de Paris, ses monuments, le décor de ses rues, ses perspectives, forment le cadre de se vie de ses habitants et des touristes, lesquels sont l’un des poumons de l’économie parisienne. On ne saurait leur imposer ses goûts, même si on en est la maire et surtout s’ils sont mauvais. On aurait pu à cet égard nous épargner le remplacement systématique des vieux bancs par des espèces de tas de traverses SNCF à l’apparence prégraffité. De même, les nouveaux abris de bus, coiffés d’une sorte de soucoupe volante, sont un outrage à la vue.

Je suis également ahuri par l’état globalement délabré des vieilles églises parisiennes. Au lieu de tout restaurer monument par monument selon un plan raisonné, en s’aidant éventuellement de personnalités qualifiées pour justifier ses priorités, on pare au plus pressé, sans jamais offrir au promeneur curieux la satisfaction d’un ensemble intégralement remis à neuf. La pourtant si célèbre église de Saint-Sulpice est un triste exemple de cette négligence. La munificence du contribuable parisien a pu ici permettre de sauver l’extérieur du bâti ; celle du mécénat une magnifique restauration des fresques de Delacroix ; mais les services de la Ville n’ont pu reprendre l’ensemble de l’intérieur qui mettrait en valeur ce joyau de l’architecture religieuse du XVIIIe siècle.

Malheureusement, vous ne vous contentez pas de laisser le patrimoine se défaire. Vous n’hésitez pas non plus à envisager sa destruction. Le projet de transformer le lac de Daumesnil en pataugeoire urbaine en est un triste exemple. Ce lieu paisible, cette vue si rare à Paris d’une étendue d’eau calme au pied d’un temple venu d’ailleurs, de cygnes naviguant au milieu des barques pilotés par des marins d’eau douce, serait irrémédiablement gâché. Que l’on creuse donc ailleurs un trou dans le bois de Vincennes pour y mettre des bains.

La rédemption par la lutte contre la pollution ?

Vous me rétorquerez avec raison que vous ne faites pas que brutaliser en permanence vos administrés. Vous entendez également leur rendre la ville plus confortable.

À cet égard, je vous suis très reconnaissant des efforts que vous prodiguez pour soulager mes tracas de cycliste du quotidien. Petit à petit, les travaux font disparaître les points noirs ou les coupures dus à l’accaparement de la circulation par la voiture dans les années soixante. Votre action est d’autant plus méritoire qu’elle doit compter avec la mauvaise volonté des services de la préfecture de police, à la capacité de nuisance heureusement bien rognée par les derniers aménagements du statut de Paris, et l’absence d’empathie de la région pour le vélo comme moyen de transport.

En cette fin de mandature, on a aussi le bonheur de voir apparaître, à un rythme certes désespérément lent, de véritables voies rapides cyclables sur les grands axes. On sent que l’on n’est plus très loin du déclic qui étendrait la pratique du vélo à celles et ceux qu’effraie la promiscuité avec les motorisés.

Vous avez cependant quelque peu vidé ces voies en détruisant Vélib. Votre prédécesseur vous avait laissé un système de vélo-partage assurant un service de base très apprécié des Parisiens grâce à des engins certes lourds, mais robustes, présents partout et raisonnablement entretenus. Vous avez voulu le transformer en un espèce de couteau suisse capable de satisfaire tout le monde avec des bicyclettes, plus légères, électriques, géolocalisables, disponibles en banlieue comme intra-muros, résistantes aux vandales, indéracinables quand ils sont attachés aux stations et surtout pas gris souris, cette abominable couleur qui vous rappelle trop celle des toits en zinc du Paris historique. Par-dessus le marché, la mutation devait s’opérer sans accroc, en quelques semaines.

Vous avez ainsi commis une erreur de débutante dans la gestion de projets qui consiste à vouloir tout tout de suite. Le résultat est que rien ne marche comme prévu et que ce sont les abonnés qui testent contraints et forcés les nouvelles fonctionnalités qu’ils n’avaient pas vraiment demandées. On ose espérer que le concessionnaire aura les reins assez solides pour tenir compte de leurs retours et offrir un service complet d’ici à la fin de l’année.

Mais, toutes mes réticences cèdent à votre courageuse décision de fermer les voies sur berge de la rive droite au nom de la lutte contre la pollution. L’air, dans nos villes, n’est plus, comme le notait Jean-Pierre Lefebvre au forum Marx du 17 février à La Belleviloise, cet exemple cité par Marx de chose à forte valeur d’usage, mais sans valeur d’échange, car inépuisable. L’air, ou plutôt ce qu’on y met, tue désormais, comme le montrent les études sérieuses.

Vous avez eu donc cent fois raison de nous débarrasser de cet aspirateur à voitures, de ce cloaque puant et bruyant, en pratique principalement emprunté, n’en déplaise aux beaufs et aux propagandistes, par une minorité aisée qui se moque de la santé de son prochain comme d’une guigne et a un peu trop beau jeu de vouloir protéger la sienne en résidant dans les banlieues huppées de l’ouest tout en continuant à circuler à son aise intra-muros.

Et puis, à utiliser quotidiennement le parc des rives de Seine pour ses déplacements, on découvre aussi de nouvelles sensations : la grâce de profiter de la lumière du couchant se réfléchissant sur l’eau de la Seine devant l’Institut de France en dévalant la rampe quai de la Mégisserie, les envies de s’attabler guidées par les odeurs de grillades vers le pont Marie puis par la vue des bistrots accueillants dans la courbe qui suit, la tentation de se perdre dans la contemplation, au ras de l’eau, de l’enfilade impressionnante des ponts entre la rive droite et les îles Saint Louis et de la cité. On se demande bien de quel droit les Parisiens non autophiles en ont été privés si longtemps, depuis toujours en ce qui me concerne !

C’est pourquoi j’irai manifester le 10 mars prochain pour le maintien de la fermeture des voies sur berges, nonobstant l’annulation de votre arrêté par le tribunal administratif.

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