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Billet de blog 28 juin 2016

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Facéties autour du devenir de la statue de la République

Redécouverte par les Parisiens après la reconstruction de la place de la République en 2013, transformée en Panthéon à ciel ouvert en 2015, désormais graphitée avec application, la statue de la République mériterait de se voir appliquer les différents traitements de modernisation habituels : la numérisation, la végétalisation ou l’emballage.

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Pendant longtemps, on l'a vu de loin, cette imposante statue, luxueux rond-point d'une place plus très populaire depuis la disparition du capharnaüm rose de Tati. Les voitures tournaient autour à toute allure tandis que les vélos devaient se garder à droite et à gauche en surveillant la chaussée plus ou moins défoncée. On ne l'approchait que lors des rassemblements de début ou de fin des manifestations.
Un beau jour, peut être parce qu'elle avait une vingtaine de millions d'euros à dépenser, dédaignant restreindre la circulation des véhicules motorisés par l'alignement bon marché de rangées de pots de fleurs comme le font les communes de peu, la Ville de Paris décida de reconstruire l'endroit. Après dix-huit mois de travaux sur ses abords, un ravalement aux petits oignons, la statue réapparut à la fin du printemps de 2013, toute noire sur son socle blanc comme une meringue, posée presqu'au bord d'une grande plate forme grise réservée aux modes de "circulation douce ».
On put alors contempler à loisir la République tout comme le lion et les hauts-reliefs à ses pieds. Ces derniers illustrent les épisodes clefs du triomphe de l'idée républicaine de 1789 à 1880, tel que le voyait les républicains dits "opportunistes" au pouvoir au moment de l'érection de la statue, en 1884. Mais, le soir en rentrant du travail, il était également agréable de regarder la foule, en tournant le dos à toute cette symbolique le cul sur l'assise ou de fermer les yeux en écoutant les skatters racler les dalles. De temps en temps, la Mairie, anxieuse de rentabiliser les espaces vides, récupérait les lieux pour des activités tantôt lucratives, tantôt militantes ou bien pour prodiguer à son bon peuple d'électeurs sinon du pain mais du moins des jeux, le plus souvent musicaux, prétextes à une explosion de la consommation de bières puis à des mictions abondantes dans les rues les plus proches transformées en urinoirs.
Ces temps tranquilles se sont interrompus début janvier 2015 pour des raisons hélas trop connues. La statue est devenue l'enjeu d'une lutte pas toujours feutrée entre les personnes voulant honorer les martyrs, les graphiteurs, les militants, les forces de l'ordre et la Ville de Paris. Les premières l'ont transformée en un mélange de Panthéon de plein air pour les humains illustres et d'autel d'un culte païen - le recueillement et la voix basse y ont été longtemps de rigueur après les massacres. Fleurs, gerbes déposées par des fédérations de commerçant, dessins, placards et surtout bougies ont masqué toute la circonférence de la base de la statue dont l'un des bras a porté quelques temps un brassard noir. Les seconds, quasi absents avant 2015, se sont peu à peu enhardis et ont maculé le blanc de la pierre de leurs marques ésotériques puis ont repeint en doré quelques uns des personnages des bas reliefs. Des slogans politiques sont également apparus, notamment après la nasse du 30 novembre 2015 menée par les CRS contre les opposants à l'interdiction de manifester contre la COP21. Aujourd'hui, les célébrants, avec l'usure du temps et du deuil, ne soumettent plus à leur volonté mémorielle que le Lion qui fait face à la rue de Temple et ont donc perdu la bataille face aux graphiteurs qui ont pris possession de tout le reste de l’édifice.
À tous ces ajouts, s'est opposée la politique qui se veut régulatrice des pouvoirs publics. Les forces de l'ordre ont ainsi fait un peu le ménage parmi les bougies le 30 novembre 2015 avec leur finesse habituelle. Surtout, la mairie a inlassablement cherché à limiter les dégâts, collectant les offrandes au fur et à mesure, nettoyant le plus gros des inscriptions sauvages et espérant le retour au calme qui lui permettrait de reprendre le contrôle de l'espace. Elle l'estime visiblement prochain car RTL a récemment annoncé que la statue sera remise dans son état d'origine, toutes les inscriptions devant être effacées et leur souvenir conservé sur un site internet ad hoc dès lors que les empêcheurs de municipaliser en rond de Nuit Debout se seront couchés (1).
On est quant à nous un peu déçu par cette plate politique de retour au statu quo ante bellum. Une telle pusillanimité est étrange de la part d'édiles municipaux qui ont successivement ordonné la démolition des fontaines d'origine de feue l'ancienne place de la République, voulu celle d'une partie des serres d'Autueil, requis le déclassement de la Halle Freyssinet de l'inventaire des monuments historiques. Quelle faiblesse de la part des chantres d'une modernité bétonnière et pataude incarnée par la tour Triangle et les bizarreries tordues mais en hauteurs de Jean Nouvel dans le treizième arrondissement ! Et puis, les graphiteurs, qui ont pris leur quartier sur la statue, ne vont ils pas céder à la tentation de colorier à nouveau la surface qu'on leur blanchirait si gracieusement ? Comment les en déloger tout en restant aimable et rassurant, attributs désormais du socialisme municipal théorisé par Anne Hidalgo avant son élection (2) ?
Nous proposons quant à nous, en toute modestie et facétie, d'appliquer à la statue de la République l'une des grands solutions de l'urbanisme "moderne" défendue par la maire actuelle, à savoir la numérisation, la végétalisation ou l’emballage.
La numérisation voudrait que l'on enlevât le pâté de bronze et de pierre et qu'on le remplaçât par une image virtuelle. La dimension "développement durable" pourrait être prise en compte en incitant les badauds à produire au moyen de dynamos installées à proximité et actionnées par des pédales l'énergie électrique nécessaire à l'apparition de l'hologramme. À ceux qui s'émouvraient de la disparition du symbole de la République, on rétorquerait que le général De Gaulle, lorsqu'il a tenu sa réunion publique par laquelle il a "proposé au peuple la constitution de la Ve République", a en réalité snobé la statue, faisant ériger une grande estrade entre elle et sa personne et préférant discourir face à la rue du Temple avec un V gigantesque en arrière plan. Depuis ses derniers successeurs, on sait au demeurant que la République ne saurait s'incarner dans une statue mais bien dans la personne du monarque en CDD qui lui sert de président. Mais, l'inconvénient de la numérisation est qu'elle repose sur l'informatique et est donc exposée à l'action des pirates. On pourrait donc craindre de voir apparaître certains soirs l'inquiétant hologramme de Darth Sidious, ce qui pourrait susciter des commentaires désagréables.
La végétalisation donne parfois des résultats étonnants. Tel mur aveugle se trouve ainsi transformé en une cascade de verdure, reposante dans des rues étroites du vieux Paris, comme au croisement de la rue d'Aboukir et de la rue des petits carreaux dans le deuxième arrondissement (3). De grands buissons d'épineux autour de la base de la statue pour décourager les scribouilleurs, peut être un nid d'oiseaux (de cigognes ? de cormorans - mais il faudrait une pièce d’eau ?) sur sa tête, des lianes pendantes, des fleurs ou autres verdures sur son corps, marqueraient la transformation symbolique de la République en divinité écologique. Plus prosaïquement, elle procurerait un peu de fraîcheur, bienvenue compte tenu du caractère très minéral de la place aux alentours à peine atténué par quelques pataugeoires. Les mauvaises langues diraient sans doute qu'il ne manque plus que le Gaffophone et des mouettes pour retrouver l'univers de Gaston Lagaffe. Cherchons donc autre chose.
L'escamotage consisterait à envelopper la statue dans un parallélépipède ou toute forme géométrique plus complexe présentant des surfaces planes suffisamment vastes pour permettre aux graffiteurs d'y accéder et de s'exprimer sans risques. La matière serait choisie de telle sorte qu'elle supporte un nettoyage au karcher pour autoriser une remise à zéro de temps à autre. Mieux, elle serait suffisamment bon marché pour être renouvelée périodiquement et vendue à la découpe aux galeries du Marais. Celles-ci, à force de se multiplier au détriment des commerces utiles à la vie quotidienne ou de l'artisanat d'art, finissent en effet pour un certain nombre d'entre elles par donner l'impression de ne plus exposer que le vide.
Mais, peut être avons nous mal compris. La statue de la place de la République pourrait être devenue si représentative de Paris qu'on ne saurait y toucher alors que l'on veut tout casser par ailleurs au nom de la lutte contre la muséification (4). De même que les villes reconstruites après la seconde guerre mondiale ont maintenu leurs monuments emblématiques pour établir un lien avec leur passé, de même garderait-on le leg des républicains opportunistes.
(1) Cf. http://www.rtl.fr/actu/societe-faits-divers/paris-les-hommages-et-tags-sur-la-statue-de-la-place-de-la-republique-vont-tous-etre-effaces-7783564986
(2) Cf. http://lelab.europe1.fr/anne-hidalgo-ressuscite-et-adapte-le-care-de-martine-aubry-7869
(3) Cf. http://www.murvegetalpatrickblanc.com/realisations/paris-ile-de-france/loasis-daboukir-paris-angle-rue-d-aboukir-rue-des-petits-carreaux.
(4) Cf. l'hallucinant projet Paris 2050, où le tissu Haussmanien est écrasé par des tours ou des barres verdies et masquées par des sortes de lianes pendantes au nom de la lutte contre le projet climatique.

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