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Billet de blog 28 nov. 2017

Médiapart versus Charlie : décompte des (mauvais) points

Dans cette énième querelle sur un dessin de presse, chacun des protagonistes a paru perdre pendant quelques jours son surmoi journalistique dans un feu d'artifice de dérapages et d’anathèmes et Charlie Hebdo a fini par prendre le dessus dans une compétition âprement disputée.

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Tout a commencé par le dessin de Coco à la une du Charlie daté du 8 novembre 2017. Ce dessin m’a surpris, car imaginer Edwy Plenel complotant pour couvrir Tariq Ramadan, n’est pas très vraisemblable. Mais la caricature n’en est pas moins réussie visuellement, grâce au jeu sur les moustaches, à l’humour un peu méchant asséné au marteau pilon qui s’en dégage, à l’utilisation du dessin comme chiffon rouge agité devant le museau des forcenés du premier degré, tout à fait dans l’esprit de la satire telle qu’on l’aime chez Charlie. J’avoue avoir ri. Je me suis dit aussi que cette truculence n’allait pas arranger les relations entre Charlie et Médiapart. Je n’avais pas anticipé cependant le festival de dérapages et d’anathèmes qui s’en est suivi. Chacun des protagonistes a paru perdre pendant quelques jours son surmoi journalistique et Charlie Hebdo a fini par prendre le dessus dans une compétition âprement disputée.

Le double dérapage, regretté ensuite, d’Edwy Plenel

La première bordée est venue d’Edwy Plenel, dans un tweet à double face le 7 novembre. D’un côté, une scandaleuse allusion à l’ « affiche rouge », soit la couleur de la une de Charlie assimilée à celle de l’affiche voulue ainsi par les nazis pour annoncer l’exécution de Manouchian et de ses camarades « parce qu’à prononcer vos noms est difficile ». De l’autre, une belle citation de Romain Rolland, tirée de son livre « au-dessus de la mêlée », paru en 1915, « ils peuvent me haïr, ils ne peuvent pas m’apprendre la haine ». Soit, en 140 caractères, l’ombre et la lumière.

Dans son article bien daté du 19 novembre, Edwy Plenel a l’honnêteté, pas si fréquente, de reconnaître avoir été trop loin, et s’explique comme suit : « Au-delà du fond, je n’ai pas goûté le dessin me portraiturant à la une de Charlie Hebdo, car je n’aime pas les caricatures qui affichent en gros plan un visage comme on le ferait d’un criminel recherché. Évoquer pour le faire savoir une « affiche rouge », comme cela m’est venu spontanément, n’était évidemment pas le plus adroit. »

On ne peut que croire Edwy Plenel quand il attribue sa réaction à sa mise en cause personnelle. Mais, on peut imaginer que la crainte d’une atteinte à l’image de son journal l’a amené à tirer une nouvelle salve, cette fois à l’oral. Au micro de franceinfo, le même jour, il cherche à replacer la polémique dans le cadre plus général de son combat pour les « musulmans » : « La une de Charlie Hebdo fait partie d'une campagne plus générale que l'actuelle direction de Charlie Hebdo épouse. M. Valls et d'autres, parmi lesquels ceux qui suivent M. Valls, une gauche égarée, une gauche qui ne sait plus où elle est, alliée à une droite voire à une extrême droite identitaire, trouvent n'importe quel prétexte, n'importe quelle calomnie pour en revenir à leur obsession : la guerre aux musulmans, la diabolisation de tout ce qui concerne l'islam et les musulmans. »

Cette déclaration ressortirait de la polémique la plus ordinaire si on n’y employait pas le terme « guerre ». Cette utilisation est en soi inadmissible - du moins dans l’ordre interne - car fantasmatique. La France de 2017 n’est pas la France du début des années 60, où l’État de droit, rongé par 15 ans de guerres coloniales, paraît sur le point de s’effondrer entre tentatives de golpe des militaires, répression homicide de manifestations à Paris et, en Algérie française, à la veille de sa liquidation en 1962, ratonnades répétées perpétrées par les commandos de tueurs déchaînés par l’OAS sur les Algériens. La situation actuelle des minorités en France n’est également en rien comparable à celle des autres exemples historiques d’État en guerre larvée contre une partie de leurs populations, comme les États-Unis ségrégationnistes avec ses affreux lynchages périodiques de Noirs, entre la fin de la guerre de Sécession et les années 1960 ou encore la Russie tsariste antisémite, qui multipliaient interdictions de séjour, restrictions professionnelles et pogroms contre les Juifs par délire réactionnaire.

Mais qui mène cette «  guerre » aux musulmans selon Edwy Plenel ? Manuel Valls, qui se voit ainsi retourner ses propres outrances sur l’ « islamo-gauchisme » qui polluent les médias depuis quelques mois, et non pas la rédaction de Charlie nous assure le patron de Médiapart dans son article du 19 novembre, la tête décidément bien reposée (1). Dont acte.

Toutefois, dans le passage en cause, on lit bien que Charlie « épouse » la « campagne » menée par l’ancien premier ministre laquelle est qualifiée in fine de « guerre ». On peut y voir une association indirecte et quasi incidente de la part d’Edwy Plenel du journal satirique aux violences verbales de l’ancien premier ministre. On peut aussi trouver quelque peu jésuitique cette manière d’intercaler la référence à Manuel Valls, employée ici comme une sorte de coupe-circuit pour bloquer le rapprochement hautement explosif entre les pôles « Charlie » et « guerre contre les musulmans ». Pour filer la métaphore guerrière, la succession de phrases incidentes sur Valls pourrait bien y jouer le rôle d’un talus à l’abri duquel l’auteur balance sa torpille sur Charlie sans être en vue directe. Il n’en reste pas moins qu’Edwy Plenel ne veut plus désormais que le doute plane sur ses intentions pacifiques vis-à-vis de ses confrères.

Le pétage de plomb de Charlie

Hélas, ceux-ci ont entre temps pris le mors aux dents. Sans doute, ont-ils été effarés par la violence de la tempête qui s’est abattue sur Coco après la publication de son dessin. Celle-ci l’a obligée à fermer son compte Twitter face au déferlement d’insultes et d’outrages divers dont il a été le réceptacle. On peut aussi comprendre l’allergie d’une rédaction encore sous protection rapprochée à toute parole qui les rendrait un tant soit peu responsables de leur martyr pour la liberté d’expression. Trois de ses membres ont exprimé dans le numéro suivant de Charlie, daté du 15 novembre 2017, leur dégoût face aux propos d’Edwy Plenel, dans des registres très différents.

Coco, dans une expressive colonne, parle de son métier de dessinatrice de presse, qu’elle ressent comme de plus en plus menacée par divers fâcheux dont le personnage d’Edwy Plenel, non caricaturé cette fois-ci, qui surgit du côté droit pour lui demander : « c’est ici qu’on dessine des « intellectuels respectables ? » ». La solution, esquissée dans le quart du bas ? Tout envoyer promener, ne plus rien écouter de négatif et ne plus représenter que des éléphants roses. Peut-être, prendre du champ comme Luz ? Bref, arrêter d’intérioriser la pression et soigner sa forme, comme il est recommandé à tout travailleur en situation de risques dits « psychosociaux ».

Riss, lui, se lance dans une harangue vengeresse contre Edwy Plenel. Il lui reproche de justifier par avance un nouveau massacre de la rédaction de Charlie. Il ne le lui pardonnera jamais et le maudit, par delà son propre homicide éventuel ; le ton devient presque grandiloquent et on ricane bêtement en pensant - on a les références de son âge - à la malédiction lancée par le Grand maître du Temple Jacques de Molay contre les Valois, lors de son brûlement, telle qu’elle est contée par Maurice Druon dans les Rois maudits.

Le malaise s’accroît quand on constate que ce véritable réquisitoire est bâti sur une version tronquée des propos du patron de Médiapart à Franceinfo, qui relie directement Charlie à la guerre contre les musulmans (2). Étonnamment, Riss éprouve le besoin de citer ce qu’il croit avoir lu alors que, à l’heure d’internet, tout le monde est en mesure de le contredire en revenant à la source. C’est qu’Edwy Plenel est devenu pour lui l’incarnation du mal contre lequel tout est permis. Ainsi réduite, Riss inflige à sa marionnette l’outrage suprême de nos temps réactionnaires, à savoir l’assimilation aux jacobins honnis et même aux plus haïs d’entre eux, ceux siégeant au Tribunal révolutionnaire.

Riss, ce faisant, commet un magistral contresens. Edwy Plenel se définit comme indépendant de ce que l’on pourrait appeler la gauche de gouvernement révolutionnaire, qu’elle s’intitule Montagne ou France insoumise. Si on devait le comparer à une individualité de notre grande Révolution, il faudrait se référer à des journalistes plaçant l’expression de leurs idées avant l’exercice du pouvoir, tels que Camille Desmoulins ou mieux encore Gracchus Babeuf, pour sa capacité à se tromper lourdement juste après Thermidor en qualifiant l’expérience jacobine de Salut public de « populicide », mais qui s’en est rapproché pour créer la conspiration des Égaux, matrice du mouvement ouvrier et communiste au 19e siècle.

Toutefois, le texte de Riss n’est que de la roupie de sansonnet à côté de celui de Fabrice Nicolino dont le nom en signature est suivi de la mention « avec la rédaction », laquelle l’endosse doit-on comprendre. Cette délicate épître occupe presque toute la deuxième page du numéro du 15 novembre et la moitié de la troisième. Elle se veut une critique approfondie de l’idéologie d’Edwy Plenel. Mais sa virulence prend des accents quasi maccarthystes dans deux passages dont la lecture laisse pantois.

Non content d’être un affreux coupeur de tête d’après Riss, Edwy Plenel serait en effet un stalinien d’après Fabrice Nicolino. Stalinien il le serait pour avoir cité le Romain Rolland de 1915, auteur ultra-pacifiste, mais dont l’adoration pour le « génial moustachu » aurait déjà percé sous sa haine du militarisme. Encore plus fort que Nostradamus, il aurait inconsciemment anticipé toute l’histoire russe des 20 ans à venir ! Sa visite au petit père des peuples en 1935 serait donc venu de fort loin… (3) Curieux quand même d’expliquer le passé par le futur : à ce compte-là sont vichystes tous les historiens de la Première Guerre qui rappellent que Pétain a été l’un des rares officiers supérieurs d’avant-guerre à avoir compris que « le feu tue ».

Fabrice Nicolino accuse aussi Edwy Plenel de complaisance vis-à-vis de l’Organisation Communiste internationale, cette organisation « criminelle » de « Jospin et de Mélenchon » (sic), « probablement, avec le part communiste stalinien d’antan, l’une des pires sectes politiques du siècle passé en France », utilisant « la violence physique la plus massive », bref une association de malfaiteurs bien plus dangereuse et déduit-on sanguinaire que la bande à Bonnot, le PPF de Jacques Doriot ou les autres partis collaborationnistes, la milice de Joseph Darnand ou encore l’OAS. Et en quoi, Edwy Plenel serait-il concerné ? Tout bonnement pour avoir créé Mediapart en compagnie de Laurent Mauduit et Gérard Desportes deux anciens membres « de premier plan » de l’organisation. Or, ceux-ci n’ont pas vraiment rompu avec leur passé à l’OCI, car il n’ont pas « écrit publiquement sur la part d’ombre que contient cette histoire ».

Edwy Plenel se trouve donc condamné par simple contact avec deux porteurs de la peste lambertiste, toujours contagieux, car ils ne s’en sont pas purgés à la satisfaction de Fabrice Nicolino : peut-être faudrait-il que les susmentionnés se présentassent devant lui en chemise, la corde au cou, un gros cierge à la main droite, pour faire amende honorable en tout lieu qu’il jugera bon (4) ?

À notre connaissance, ni Riss ni Fabrice Nicolino n’ont jugé bon d’exprimer des regrets d’avoir utilisé leur lectorat comme témoin forcé de leur duel avec Edwy Plenel. On note juste, est-ce vraiment un hasard, le ton exceptionnellement serein de leur production dans le numéro de Charlie du 22 novembre 2017, toutes deux centrées sur l’écologie. Le premier évoque un poème de Ronsard : « Contre les bûcherons de la forêt de Gastines » pour défendre la nature tandis que le second soutient le combat exemplaire d’un maire de Haute-Loire contre les projets de barrage délirant d’un vassal de Laurent Wauquiez.

Que penser de cette passe d’armes ?

Les optimistes diront qu’elle ne prête pas à conséquence, vu les circonstances très particulières qui l’ont fait naître. Ils se réjouiront des clarifications d’Edwy Plenel. Les pessimistes s’inquiéteront de la détestable manière utilisée de part et d’autre et déploreront la propension croissante à remplacer l’argumentation par l’excommunication dans une période de fortes tensions idéologiques à gauche.

(1) « Quant à la phrase qui m’a été prêtée à propos d’une « guerre aux musulmans », sur laquelle s’est appuyé le directeur de l’hebdomadaire dans son virulent éditorial du 15 novembre, elle est sortie de son contexte : extraite d’une brève interview radiophonique, elle visait explicitement l’axe idéologique choisi de longue date par Manuel Valls dont la tonalité guerrière est assumée par l’intéressé. » Article du 21 novembre open cit. En fait, une rapide recherche Google associant Manuel Valls et guerre fait ressortir une déclaration de 2015 selon laquelle la France est en guerre contre le terrorisme islamique, ce qui n’est pas la même chose.

(2) « La une de Charlie Hebdo fait partie d’une campagne de guerre contre les musulmans ».

(3) D’après Wikipéida, Romain Rolland aurait pris ses distances avec les dirigeants de l’URSS à partir de 1936 et des procès de Moscou.

(4) Alain Badiou est aussi convaincu de « glorification des khmers rouges », par Fabrice Nicolino et désigné comme un autre « contaminateur » d’Edwy Plenel, car il a coanimé avec Aude Lancelin l’émission Contre-courant de 2014 à 2015 sur le site de Médiapart. Il ne s’est point rédimé pour Fabrice Nicolino qui tient apparemment pour nuls et non avenus les regrets postérieurs du philosophe cf. 

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