Sans-abris, soyez proactifs !

Après les gens dans les gares « qui ne sont rien » (1), « les pauvres qui voyageront plus facilement » grâce aux lignes de bus discount (2), les gens qui touchent les allocations chômages « pour partir deux ans en vacances » (3) et, à l'opposé, la difficulté de vivre avec un salaire de député de seulement 5000€ mensuel (4), la nouvelle sortie choc d'un membre de LREM a comme un goût de continuité

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Le Président Macron l'avait affirmé haut et fort, plus personne ne couchera dans la rue avant la fin de l'année 2017. Loin de l'avoir cru sur le moment, les sceptiques n'avaient pourtant pas vu venir la cause de l'échec cuisant de son gouvernement. Un grand merci donc à M. Christophe Castaner de nous avoir dévoilé ce vendredi 29 décembre, à deux jours de la fin du temps réglementaire, la raison fortuite de cet insuccès. Car figurez vous,  s'il y a encore des gens dans la rue, c’est parce que certains « refusent d’être logés » (5).

De la responsabilité des personnes sans-abris

Loin d’être anecdotique du côté de LREM, ce genre de sortie a de quoi nous inquiéter sur l’irresponsabilité du système de pensée dominant au sein du mouvement du Président Macron. Car, si des échecs collectifs sont imputés aux individus, pourtant les derniers maillons de la chaîne qui tient ensemble le tout, alors, pourquoi pas, en dernière instance, laisser à l’abandon ceux qui sont les plus précarisés ? - personnes isolées, fragilisées économiquement, en souffrance physique ou mentale, sans-abris, migrants, etc.

À raison, cette sortie fait froid dans le dos et blesse au plus profond ceux qui, par humanité et simple bon sens, refusent que soient culpabilisés les individus laissés de côté par un consensus social tacite. À raison également, elle a de quoi faire bondir ceux qui, à contre-courant de l’air du temps, sont encore attachés à un semblant de pensée vraiment complexe. Car en une seule phrase, voilà d'un seul coup Bourdieu, Durkheim, Freud, Marx et Spinoza - les 5 en même temps, et bien d'autres - renvoyés dans les tréfonds de l'histoire, toutes situations, aussi tragique soient-elles, pouvant apparemment s’expliquer par la simple volonté des individus.

Plus de place donc pour la sociologie, l’économie et la psychologie, non ! l’État a mis à disposition des places, libre aux gens de les accepter, sinon, à eux de devoir supporter les conséquences de leur misère. Peu importe que certains refusent un hébergement d’urgence au risque de perdre leur place dans la rue ou d’abandonner leur animal de compagnie. Peu importe qu’ils refusent un hébergement d’urgence pour cause d’insécurité pour eux ou leur famille, ou que, depuis trop longtemps, certains se sentent délaissés, trop en marge des normes sociales, et refusent les solutions d’urgence qu’on leur propose, car, l’urgence, c'est déjà leur quotidien. Oublions aussi qu’à Paris seul 25% des demandes aboutissent, qu’en Seine-Saint-Denis 17%, que dans le Rhône nous tombons à 8%, pour finir au triste record de 6% détenu par le Nord (6). Mettons de côté que Ian Brossat, adjoint PCF au Logement de la mairie de Paris, a proposé au gouvernement deux sites pour accueillir les personnes SDF (7) et, qu’à ce jour, rien n’a été fait en ce sens, ou, pour finir, qu’en coupant de 1,5 milliards le budget des organismes HLM, le gouvernement condamne par là des millions de personnes à : soit la rue, soit l’insalubrité à défaut de logements abordables.

Du manque de proactivité des personnes sans-abris

Si le manifeste de cet affaire est sans doute la bêtise de M. Castaner, le latent serait l’application la plus froide d’une pensée entrepreneuriale à l’une des situations les plus insupportables dans un pays aussi riche que le nôtre.

Plus qu’insupportable, cette situation se trouve, en réalité, être triplement violente. En première instance, violente pour ceux dont l’errance est le quotidien ; ensuite, violente pour ceux qui, chaque jours, doivent supporter le spectacle de cette misère dans les gares, les rues, les forêts, les parkings, et se sentent résignés, coupables, ou, pire, ont peur de sombrer dedans ; et enfin, violente pour ceux qui donnent un peu ou beaucoup de leur temps pour essayer d’inverser la tendance, et voient que ce scandale ne fait qu’empirer.

Mais dans la tête des leaders de la « Start-up Nation France », visiblement déconnecté du quotidien de beaucoup, pas de place pour cela. L’échec de l’action publique ne saurait être autre chose que l’échec des individus dans leur sphère privée ; de même que l’échec d’une entreprise à atteindre les résultats fixée par la direction est imputé aux salariés - trop chers, si peu actifs, insuffisamment compétitif, etc. -, mais en aucun cas à la conjoncture économique ou tout autre fait de l’environnement.

Aux sans-abris de vouloir, mais vouloir quoi ? on ne sait pas. L’important ici étant surtout l’utilisation d’un verbe d’action dans une forme de discours managérial creux. Au même titre que M. Macron nous parle sans cesse de « la France qui fait », « de la France qui veut » - sans jamais nous dire ce qu’elle fait, ni ce qu'elle veut -, aujourd’hui, après les chômeurs, c’est désormais au tour des personnes sans-abris de devoir vouloir un peu plus. Voici dans toute sa splendeur l’illustration du système de « pensée Linkedin » du gouvernement en place, car, au fond, si tu échoues : ce n’est pas que tu ne peux pas, mais que tu ne veux pas !

La proposition est binaire, à l’image du langage informatique, c’est soit oui, soit non, soit tu veux, soit tu ne veux pas. Si des gens trouvent du travail, c’est que certains veulent et que d’autres ne le veulent pas ; dans les gares, il y a ceux qui veulent réussir, ceux qui ne veulent pas et qui ne sont rien ; dans la rue, il y a ceux qui veulent l’hébergement d’urgence, ceux qui ne le veulent pas et qui, bien entendu, comptent rester dans cette situation, puisqu'ils l'ont choisi.

Un seul conseil, donc, à donner en ce début d’année 2018 aux personnes sans-abris, sous l'ère Macron, soyez plus proactifs, plus volontaires et dynamiques dans votre désir de vouloir sortir de votre situation, au risque, sinon, de voir le gouvernement dans l'obligation de vous abandonner à votre sort, si ceci n'est pas déjà fait.

 

 

(1) Jade Toussay, « Emmanuel Macron scandalise avec ses propos sur "les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien" », Huffington Post, mis en ligne le 2 juillet 2017, <http://bit.ly/2tzRH4n>.

(2) « Grâce aux autocars, "les pauvres voyageront plus facilement", déclare Macron », France Info, mis en ligne le 6 octobre 2014, <http://bit.ly/2lF4QEp>.

(3) « Toucher le chômage pour "partir en vacances" : les propos polémiques de Castaner », Le Point, mis en ligne le 18 octobre 2017, <http://bit.ly/2yuVMsE>.

(4) « Avec 5000 euros par mois, une députée LREM se plaint de "manger pas mal de pâtes" », BFM TV, mis en ligne le 13 décembre 2017, <http://bit.ly/2j0oAke>.

(5) R. Bx, «Promesse de Macron sur les SDF : les propos de Castaner jugés "indécents" », Le Parisien, mis en ligne le 30 décembre 2017, <http://bit.ly/2CFV10j>.

(6) Nathalie Birchem, « Nouvelle alerte sur l’hébergement d’urgence », La Croix, mis en ligne le 27 décembre 2017, <http://bit.ly/2CKm2zZ>.

(7) « Paris propose à l'Etat deux sites pour les SDF », Le Figaro, mis en ligne le 3 décembre 2017, <http://bit.ly/2lKEmkT>.

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