Critique de l’idéologie du réalisme en politique, religion du temps présent

L’utopie ou la mort, tel était le titre du livre-programme de René Dumont, premier candidat écologiste, pour les élections présidentielles de 1974. Malgré le peu d'engouement qu’a rencontré à l’époque sa candidature, ce titre original soulevait déjà une question : pourquoi l’utopie, plus que le réalisme, ne pourrait pas servir de programme politique ?

Nuit Debout ainsi que les manifestations contre la loi El Khomri ont rythmé politiquement cette première moitié de l’année 2016. Si ces deux mouvements s’inscrivent dans une position défensive à leur origine, ils ont évolué par la suite dans une direction tout autre, dépassant le stade enfantin du « non » - nécessaire pour se définir et s’autonomiser, mais insuffisant néanmoins - pour atteindre celui de la revendication. Cette tendance, peut-être signe d’un renouveau démocratique et d'une maturité politique revigorée, s’oppose toutefois à un courant contraire ne datant pas d’hier, celui du réalisme, qui fait de l’instant une fin, refusant de penser l’avenir en dehors du cadre du présent.

L’idéologie du réalisme, une critique de la « raison » politique

S’il peut être politique dans l’art - Honoré de Balzac, Gustave Courbet, Émile Zola, et d’autres nous l’ont prouvé - le réalisme en politique devient tout son contraire. « Ceci n’est pas une pipe » disait Magritte, indiquant par là que l’image n’est jamais le réel. De la même manière, le réalisme n’est jamais la réalité. Il n’est que langage de celle-ci, soit une codification normée, préétablie, reposant sur une base historique matérielle, et par conséquent, amené à changer, comme toutes choses.

René Magritte, La Trahison des images, 1928–29, huile sur toile, 59 × 65 cm René Magritte, La Trahison des images, 1928–29, huile sur toile, 59 × 65 cm

Le réalité est un fait, mais elle est aussi une idéologie. Elle est ce que François Brune appelle « le culte de l’époque », à comprendre comme étant« un mythe commode, une divinité quotidienne qu’on invoque pour soumettre l’individu aux impératifs de lamodernité. Les chantres du conformisme [récitant] la même litanie : il faut s’adapter à l’évolution,suivre son temps”, “être de son époque” » (1). Ces mots vieux de près de 15 ans résonnent encore aujourd’hui. Car la modernité a bien des caprices, et le dernier en date se trouve être de recycler le passé. Peut devenir alors profondément réaliste, et en accord avec l’ère du temps, de repenser le contrat de travail comme une convention entre deux être libres et égaux - retour idéologique au XIXème siècle - en mettant de côté le rapport de domination hiérarchique et économique qu’il implique (2)

« Le réalisme en politique n’est pas une insulte, et la gauche du réel n’a pas de leçons à recevoir de la part des théoriciens nostalgiques d’une gauche idéaliste qui, juchée sur l’Aventin de ses certitudes, regarde avec mépris la gauche de gouvernement qui agit sur le concret de la vie de ses concitoyens. » (3) Il y aurait donc selon François Rebsamen, ancien ministre du travail, une gauche du réel, et une gauche idéaliste, dont la pensée serait hors sol. Cette citation, loin d’être épiphénomènale, traduit un discours récurrent, déclarant une scission entre le camp de ceux qui font - les réalistes, ceux dans la pratique, ceux dans l’action - et les autres, entendus comme le camp des rêveurs, des utopistes et des théoriciens du vent.

La première question qui se pose à nous serait comment peut-on, en soi, être déclaré hors de la réalité ? Le principe même de celle-ci étant que tout ce qui existe en fait partie. On ne peut refuser de faire parti du réel, mais, on peut toutefois en refuser certains aspects. Ceci pose alors une deuxième question qui serait : quels sont les critères de définition de ce réel, par quelle convention celui-ci a-t-il été défini, et qui en détermine les limites ? Vaste projet.

Le réalisme étant idéologie dominante, il est logiquement idéologie des dominants. L’inconscience du discours idéologique, qui se présente par définition à son locuteur et à son récepteur comme non idéologique, ne lui enlève pas pour autant son caractère prescriptif, dangereux, et pernicieux. Il est intéressant de voir que le réalisme en tant que vision du monde réductrice, repose sur trois dimensions fondamentales et complémentaires : il est présentisme, il est croyance, il est sacrificiel. Ces trois dimensions étant les trois côtés d’un même triangle, nous pouvons même dire que le réalisme est en ce sens une croyance en un présent sacrificiel.

Le réaliste est un croyant

L'histoire est une grande machine à créer des conventions. Mais le réaliste ne regarde pas le passé et lit l’avenir avec la même grille d’analyse qui lui permet d’envisager le présent. Peu lui importe que son époque soit au final en cours de réaliser les utopies d’hier - la démocratie, le marché, l’informatique, l’industrie, l’internet, l’aviation, la conquête spatiale, etc. - pour lui, le présent est indépassable.

Le réaliste peut fêter en trombe le 14 juillet, alors qu’un mois avant, quasiment jour pour jour, il a voulu interdire une manifestation. Il ne s'embarrasse pas de la cohérence, elle n’est pas son problème. Que la prise de la Bastille ait été un événement qui a marqué la fin d’une époque - date symbolique illustrant le passage d’une société féodale à une société capitaliste industrielle - ne l’empêche pas de sacraliser ce qu’il juge aujourd’hui inimaginable. Car pour lui, l’histoire est finie, les idéologies sont mortes, la lutte des classes est obsolète et le temps est figé. Les événements se présentent alors à lui comme une simple suite de spasmes cadavériques, symboles d’un passé révolu, archaïque, d’une « nostalgie » nous dirait Rebsamen.

Pourtant, l’histoire aurait bien des leçons à donner au réaliste. Comme une leçon vieille de moins d’un siècle qui serait celle des accords de Munich de 1938. Pour mettre fin à la crise des Sudettes et éviter une seconde guerre mondiale, la France, le Royaume-Uni et l’Italie ont permis à l’Allemagne d’Hitler, au nom du réalisme, d'annexer une partie de la Tchécoslovaquie. « Mes amis, c’est la seconde fois dans notre histoire qu’est venue d’Allemagne la paix dans l’honneur », déclara Chamberlain une fois rentré à Londres. « Ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur, et ils auront la guerre » répondit Churchill. L'histoire prouva qui des deux eût raison. D’ailleurs le même spectacle se joua lors de la capitulation « réaliste » de 1940. Car s'il peut être défini comme croyance du présent, le réalisme peut se comprendre négativement comme aveuglement de l'avenir. De Villepin eut beau prévenir en 2003 à l’ONU des conséquences de l’intervention d’une coalition en Irak, le monde suivit les États-Unis, et la suite nous la connaissons. Le réalisme n'est pas une idéologie abstraite un peu sotte. Elle est idéologie profondément dangereuse, conservatrice, et ce, pas seulement en politique extérieur. 

Retournons en France, en cette année 2016. Le réalisme, comme à chaque époque, est l'argument favori des réformateurs en tout genre. Cette croyance s'appuie d'ailleurs sur un champ lexical loin d'être anodin, car  profondément religieux, à savoir celui de la souffrance et du sacrifice. En ce sens, la thématique de l’effort est inhérente au discours politique et médiatique dominant. « Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur » pourraient-ils tous psalmodier à l'unisson. Mais n’ayez pas peur, le salut vous sera offert dans l’au-delà, dans un monde merveilleux de croissance à deux chiffres, d’équilibre budgétaire, de marché du travail totalement flexible et d’attractivité du territoire exceptionnelle… Pendant ce temps, travailleurs, travailleuses, souffrez, demain est un autre jour.

Le réaliste a cette force de persuasion impressionnante, il peut vous dire que si aujourd’hui est mieux qu’hier il faut tout de même l’améliorer en ne changeant rien. Car si ce réel pourtant si précieux n’est pas aussi mirifique que promis, c’est que nous ne sommes jamais allés assez loin, que nous n’avons pas encore « levé tous les freins » et « brisé tous les tabous ». Cette logique stalinienne et circulaire - consistant à penser que si la réforme n’a pas aboutie il faut en refaire une allant dans le même sens, mais encore plus poussée - a pour conséquence ce concours qui se joue en permanence entre les stakhanovistes du changement, prêts à en découdre avec « les ennemis du peuple » et « les saboteurs », pour filer la métaphore soviétique. Cette idée, loin d’être un phantasme, peut être soutenue par le traitement médiatique qui est fait des hérétiques de la CGT, comparés à des terroristes et à Daesh (4), ou sinon expliquée avec des smileys. Le réaliste lit tout de façon binaire : les gentils/les méchants, le dieu/le diable, les croyants/les infidèles. Voilà le paradoxe du réaliste. En pensant croire en rien il est en fait aveuglé par la croyance qu’il a en son époque. Croyance en un réel dont il est le narrateur, qu’il transforme par ses professions de foi auto-réalisatrices.  

CGT pas bien, capture d’écran du journal de 20 heures, France 2, 26 mai 2016 CGT pas bien, capture d’écran du journal de 20 heures, France 2, 26 mai 2016

L’utopie est dangereuse

Alors pourquoi nous empêcher de penser l'avenir, si la promesse qui nous est faite par les prédicateurs du présent est synonyme de plus d'efforts pour un futur qui serait, dans le meilleur des cas, similaire au quotidien - un futur édulcoré tout de même par une autre idéologie, celle du progrès technique, seul paramètre du présent autorisé à évoluer. L’utopie serait-elle dangereuse ? Toute utopie, comme toute projection de l’esprit, a pour base ce qui existe ou a existé, ce qui est ou a été considéré comme réel. En ce sens, lorsque l’utopie est politique, elle s’attache à questionner l’ordre des choses pour le dépasser en proposant une voie de sortie triviale. Car l’utopie n’est jamais, même en littérature, réductible à une fiction narrative. Elle est au contraire un exercice réfutant dans sa forme même l’idéologie du temps présent, en conceptualisant l’avenir et en lui donnant forme. L'utopie est subversive, et c’est pour cette raison qu’elle a été transformée en un terme péjoratif, utilisé pour exclure toute tentative de penser différemment. Cette rhétorique de disqualification, utilisée fréquemment par les prêtres du réel inamovible, repose sur un système biface de dévalorisation et de revalorisation.

     a. La dévalorisation du discours contradictoire

Si un jour vous vous retrouvez par hasard dans un débat télévisé face à un adversaire coriace, ne paniquez pas. Si ce combat de catch en costard et tailleur tourne à votre désavantage, n’hésitez pas pour gagner à sortir de votre manche la quinte flush royale du : « ce n’est pas sérieux », « ce que vous dites est démagogique », « arrêtez avec vos utopies », ajoutez à cela quelques « ce que veulent les français » en disant ce que vous voulez vous, puis finissez avec un classique du style « les allemands eux au moins ont fait l’effort », et le tour est joué.

Cette invocation du réel - appuyée des champs lexicaux du sérieux, de l’effort et du sacrifice - a pour objectif à peine caché, de faire passer tout discours alternatif pour crédule et enfantin. Il est souvent mis en valeur d’ailleurs par des exemples qui sont la plupart du temps creux, parfois faussés, mais toujours objectivés, ayant comme principal résultat de créer une tautologie du réel. Pour faire simple : ce que je dis est réel, car le réel le dit. 

Mais derrière cette rhétorique, assez flagrante et grossière, se cache un objectif de pouvoir extrêmement dangereux. Cette dynamique sans doute inconsciente, en entraîne une autre par cascade, celle du muselage du réel et de l’emprisonnement du rêve. Tout s’enlise alors dans le présent, et par syllogisme les utopies même réalistes ne sont pas réalisables car le réel n'en veut pas.

     b. La revalorisation du réel par la dystopie 

Round 2. Votre adversaire tient encore debout, malgré le fait que vous ayez dévalorisé son propos. L’injonction de type parental du « c’est comme ça, parce que c’est comme ça » n’a pas fonctionné ? N’ayez crainte, il vous reste encore la carte de la revalorisation. C’est très simple, au lieu d’être frontal, pourquoi ne pas aller dans son sens ? Il vous suffit tout simplement de lui concéder un petit « on s’accorde sur le fait qu’on pourrait améliorer ceci ou cela », puis enchaînez de suite avec un « mais ça pourrait être pire », et là seulement, achevez-le avec le contre-exemple le plus dangereux possible. 

L'utilité des exemples paradisiaques - l’Allemagne et le Royaume-Uni post-Brexit en tête - est que l’on peut les compléter avec des enfers eux bien réels, qui malheureusement ne manquent pas sur Terre. Quoi de mieux que de répondre à l’utopie par la dystopie ? Ainsi est opposé systématiquement à toute utopie ce qui serait son avenir prétendu, c’est à dire la Corée du Nord, l’URSS de Staline, l’Allemagne hitlérienne, voire les trois. Le réaliste n’aime pas l’histoire mais sait s’en servir quand il le faut, jamais en partant des causes, toujours en partant des conséquences.

L’exercice d’interroger le réel, puis d’en proposer une alternative, n’est alors même plus un enfantillage. Il devient un crime quasi immoral, premier signe d’une pensée déviante. Vous voici alors passé du statut d’hérétique à celui de sorcière. Attention, peut-être serez-vous purifié ? Car l’idéologie réaliste ne veut pas seulement que vous l’entendez, elle veut être crue. Ainsi tout fait système, surtout ne pensez plus, changer est impossible, conformez vous à la réalité vraie ! Telle est l’injonction du réalisme, tel est son danger. Mais aussi, telle est sa faiblesse. Car il arrive que les voix du Seigneur soient si impénétrables qu'on en perde la foi.

Pour des utopies réalistes 

La réalité est-elle indépassable ? Nous en avons parfois l’impression. Car les sciences humaines et sociales qui se veulent critiques, sont atteintes d’une bien triste maladie, celle de l’enfermement analytique. Trop souvent nous avons tendance à analyser finement notre société, y dénicher ses injustices, dénoncer les travers du capitalisme, ses avantages également, mais trop peu sont ceux qui, plus que de rêver d’un lendemain radieux, travaillent à le penser et le réaliser chaque jours. Les vrais paradis sont ils vraiment ceux que l’on a perdu, comme dirait Proust ? Dans cette époque que certains voient et désirent comme fin de l’histoire, n’y a-t-il pas justement besoin, plus que jamais, de penser une réelle rupture ?  

« Nous ne voulons pas les pauvres soulagés, nous voulons la misère abolie » disait Victor Hugo. Nous ne revendiquons rien aujourd’hui, nous luttons, et nous refusons d’être sur la défensive, même si ce combat est nécessaire. La loi travail est passée, l’État d’urgence est prolongé, et pourtant des choses bougent. Des idées se développent et internet permet leur diffusion. Il faut désormais que les forces sociales en présence se rassemblent, qu'elles s’unissent face à ceux qui alimentent et entretiennent leur aliénation. Des idées révolutionnaires sont à notre portée, ils nous restent plus qu’à les saisir.

Réappropriation et socialisation de la valeur que l’on produit, investissement financé par la cotisation, subvention publique plutôt que crédit, propriété d’usage plutôt que propriété lucrative, puissance publique plutôt que dépense publique. En voilà un projet d’avenir. Le salaire à vie de Bernard Friot est une utopie réaliste, car déjà en partie réalisée, donc réalisable. Je vous invite à visionner la vidéo de vulgarisation d’Usul à ce sujet pour le découvrir, ou visionner la conférence gesticulée de Friot pour l’approfondir.

Innover en s’inspirant de la nature, économie circulaire, économie de la connaissance. Produire intelligemment, proprement et politiquement. En voilà un autre de projet d’avenir ! La blue economy est une utopie réaliste, car déjà en partie réalisée, donc réalisable. Je vous invite également à visionner cette conférence d’Idriss Aberkane à ce sujet. Qui peut alors se permettre de nous dire avec mépris, que les utopies sont vaines ? 

Le réalisme, cette idéologie mortifère du désespoir, nous capture un peu plus notre futur chaque jour. Elle nous rend l’horizon indépassable, nos rêves insipides, nous oblige à courber l’échine toujours plus bas, pour que nous acceptions l’inacceptable, que nous nous complaisons de notre servitude. Elle est idéologie de pouvoir, elle est donc idéologie à combattre, à déconstruire, et ce au quotidien. Opposons systématiquement l’utopie au réalisme, refusons ainsi de nous conformer au désir d’autrui. Inventons notre propre avenir pour que plus jamais le présent soit une Église, dans laquelle des prêtres et des bonnes soeurs, en costume et en tailleur, aient le pouvoir de nous dicter ce en quoi nous devons croire.

(1) Lire François Brune, De l’idéologie aujourd’hui, France, Éditions de Beaugies, pp. 9-19

(2) Jean-Christophe Chanut, « Quand le ministre du travail envoie aux oubliettes les fondements... du droit du travail », La Tribune, 16 mars 2015

(3) François Rebsamen, « Il faut que la gauche du réel et la gauche radicale cessent leur division », Le Monde, 21 février 2016

(4) Bruno Rieth, « CGT "terroriste" : Pierre Gattaz s'excuse à moitié... et les autres ? », Marianne, 01 juin 2016

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