La violence ne peut-être jugée qu'à la lumière de la cause qui l'anime

La question de la violence des gilets jaunes dans leur mouvement de protestation est un aspect qui ressort en permanence dans les discussions sur ce mouvement.

Dans les dîners de famille, on entend dénoncer la destruction de biens appartenant à Monsieur tout le monde ; une voiture brûlée, une vitrine brisée, ... Et on se sent désolé pour l'éventuel artisan ou commerçant ayant acquis son fourgon ou son commerce en s'endettant auprès de banques. Il y en a d'autres qui jugent stupide de détruire du mobilier urbain.

Sur les plateaux de télés ou de radios, la dénonciation de ces violences est devenue une question de première.importance. Aux sympathisants du mouvement, à ceux qui tentent de le comprendre, aux partis d'opposition, on leur demande de se positionner : condamnez-vous ou non ces violences !?

Au niveau du gouvernement, on condamne sans aucune réserve et on met en place un impressionnant système répressif, au travers de la police, de la justice et même au niveau législatif.

On associe la violence à un acte anti-démocratique, soutenir les gilets jaunes revient à être considéré comme étant en dehors des institutions de la république parce que les méthodes ne sont pas légitimes, les moyens utilisés pour protester sortent des institutions démocratiques. On parle d'une montée de la violence idéologique de la gauche, celle de l'extrême droite ayant été actée depuis longtemps.

Et pourtant, au delà du fait qu'ils ne soient pas procureur, de nombreux intellectuels ont du mal à condamner, et même se positionnent ouvertement en soutien de ce mouvement, incluant implicitement ou non sa composante violente. De nombreux autres citoyens qui ne participent pas aux manifestations sont sur la même ligne. Quant au gilets jaunes eux-mêmes, on retrouve probablement autant de positionnement par rapport à cette violence qu'en dehors du mouvement. La seule différence est qu'ils sont de plus en plus nombreux a avoir assisté à la violence répressive. Et un certain nombre se déclarant non-violent disent maintenant que la limite de leur non-violence s'effondrera si leur intégrité physique est menacée, ce qui se fait de samedi en samedi plus probable.

Pourquoi un tel niveau d'adhésion à la violence se dégage de ce mouvement !?

La violence dont il est question ne peut être véritablement jugée comme telle que par rapport à la cause qui l'anime. Les mêmes personnes qui condamnent ces violences pourraient sans aucun doute en accepter de plus grandes pour une cause qu'elles estiment juste.

Les individus qui participent à cette mobilisation ne se sentent pas illégitimes et la violence policière voulue par l'état, et qui a déjà blessé plus de 150 personnes à la tête, qui a arraché 4 mains ou encore éborgné une vingtaine de personnes, ne peut qu'attiser la violence. Quand on voit la police de la dite république matraquer nos petits vieux, quand on voit des enfants forcés de s'aligner à genoux le long d'un mur les mains sur la tête, la légitimité démocratique des méthodes employées par les forces de l'ordre se trouve sérieusement entachée.

La violence spectaculaire ne constitue malheureusement pas la seule violence qui caractérise cette époque. La violence c'est aussi la criminalisation de la pensée. Comment peut-on dire : « Vous savez, il y a pire que ceux qui menacent, que celui qui tabasse, que celui qui intimide, il y a ceux qui arment les esprits » ? Ce sont pourtant des propos que Me Aurore Bergé, membre du parti au pouvoir, a tenu à l'encontre de Mr Juan Branco suite à une discussion dans une émission de Mr Daniel Mermet dans laquelle Mr Branco constate que la seule façon de se faire entendre par les gens d'en haut est de leur faire peur. Se rendre compte que sans cette violence, la volonté du peuple « d'en bas » de dire « y-en a marre » resterait lettre morte ne demande pas un niveau d'analyse très poussé.

La violence, c'est aussi la criminalisation d 'une personne venant en aide à une personne en détresse. Aider des migrants est passible de poursuites par la justice et des individus en font les frais. La violence verbale envers les maghrébins, les noirs, les homosexuels ou autres minorités affectent parfois dans leur chair les individus. L'état ne manifeste pourtant pas la même véhémence pour la réprimer. On nous explique que les services publiques coûtent cher et que l’état est endetté mais on brade par exemple nos péages d’autoroute au profit de géants du privé. On « rationalise » les aide-soignants dans les hôpitaux mais on fait des partenariats toujours plus coûteux avec les services privés de sécurité et incendie de ces derniers. Tous ces choix politiques peuvent être ressentis violemment.

Toutes les études montrent que les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres continuent de s’accroître et atteignent des niveaux ahurissants avec une poignée de personnes détenant autant de richesses que quelques milliards d’autres. Comment peut-on légitimer ça ? Dans un tel contexte, on réduit les impôts sur la fortune des plus riches en expliquant aux autres qu’il faut se serrer la ceinture parce que l’état français est endetté. Et pour justifier l’injustifiable, on nous explique que par ce biais on limite le flux de ces personnes très riches vers l'étranger (dont on ne critique jamais le caractère anti-démocratique) qui se solde par des recettes accrues pour l'état. Et ils mettent en avant un cercle vertueux en expliquant que leur richesse va créer de l'emploi (et donc du bonheur). Au delà du caractère immoral de ces choix politiques, ça fait des décennies qu’on utilise les mêmes recettes, les gens inscrits dans une précarité toujours plus forte savent bien que ces recettes ne donnent que des gloubiboulgas.

On observe partout le réchauffement, le changement climatique, la perte de biodiversité, la pollution sous toutes ces formes, un début de régression de l’espérance de vie dans les pays riches. En 2018, la France a affiché une dette énergétique dès le 5 Mai. C’est à dire que si toute la planète vivait comme les français, il faudrait 2,9 terres pour que l’humanité subvienne à ses besoins. On produit 500 kg de déchets par habitant et par an. La planète terre suffoque. Pourtant la sobriété n’est jamais proposée, l’obsolescence programmée n’est pas combattue. On combat même des gens voulant préserver une zone fertile îlot de biodiversité pour construire un nouvel aéroport a proximité d’une ville qui en a déjà un. On interdit les agriculteurs de cultiver des variétés anciennes. Aux Etats-Unis, un agriculteur a été poursuivi en justice parce que son champs a été contaminé par des champs OGM voisins avec l’accusation burlesque de Monsanto de ne pas avoir acheté leur semence et donc d'en avoir illégalement dans son champs. La France a condamné des faucheurs d'OGM. En moins de 2 années, le gouvernement a vu partir deux de ces représentants les plus concernés par la dégradation de notre environnement naturel. Cette situation témoigne d'une forme de violence qui résulte de l'inaction de nos dirigeants face à des enjeux jugés de première importance par nombre de citoyens.

On légitime toutes les aberrations au nom de l’emploi. Nos politiques sont incapables de sortir du dogme : croissance, emploi, bonheur ? L’énergie à profusion et les progrès technologiques ont accéléré les échanges, ont décuplés les productivités, ont réduit le besoin de main d’œuvre, ont fluidifié l’argent. Mr David Graeber nous montre qu’au lieu d’abaisser le temps de travail de chacun, on assiste à la création d’énormément (35 à 40%) de boulots inutiles, ou en tout cas dans lesquels les individus se sentent inutiles, dépossédés de leur nature humaine de vouloir agir sur le monde, et qui viennent grossir les rangs des gens insatisfaits, mal-être se matérialisant parfois par une dégradation de leur état de santé. On évalue à tout bout de champs, on introduit de la compétition partout où c'est possible, on excite le mode individualiste des Hommes. Sans parler des boulots aliénants, comment explique t’on déjà qu’un individu puisse s’épanouir en effectuant une tâche répétitive 8 des meilleures heures de sa journée, voir sa nuit ? La déshumanisation à l’œuvre dans cette époque caractérisée par le règne de la consommation matérielle, de l'économie, de la course effrénée et du quantitatif détruit beaucoup trop de vie pour être souhaitable.

Suite à un montage médiatique, on crée une situation d'urgence et on part en guerre contre la Lybie au prétexte de libérer les populations. Au delà du flou politique entourant cette guerre, la Lybie se retrouve dans le chaos, les ventes d'esclave font leur réapparition, on y persécute les migrants, les armes de la guerre se répandent jusqu'en Afrique de l'Ouest et alimentent les groupuscules islamistes qui commettent des attentats. L'Histoire nous apprend que bien d'autres guerres ont été menées au nom de la morale alors que c'était par pur intérêt, qu'on a aussi commis nos atrocités et que nous nous ingérons dans tous les pays où nous avons un intérêt. Ce monde est truffé de violences, d'hypocrisies, chacun en est de plus en plus conscient et ces hypocrisies deviennent insupportables.

Mais voilà, les débats se focalisent sur la violence spectaculaire. La puissance de l'image assure la diffusion de cette caractéristique du mouvement au plus grand nombre facilement. Jusqu’à quel niveau d’aberration, de non-humain ira t-on avant de se rendre compte que nous ne sommes pas des billets de banque, que nous ne faisons pas l’amour avec et que nous n’en mangeons pas non plus. Beaucoup de gens affichent une incompréhension fondamentale de cette société et une difficulté croissante de s'y insérer. L'état fait mine de comprendre en adoptant des mesurettes pour faire plaisir ou pour tenter de calmer les tensions. Mais ce n'est pas ça qui est demandé. La représentation est en crise, elle remet en question la légitimité de la démocratie telle qu'elle est aujourd'hui. Les lobbies s'installent partout, promeuvent leur poulain, en finançant leur campagne ou en créant des fables médiatiques, qui une fois élu leur sera favorable et leur permettra de s'enrichir davantage, au détriment de l'intérêt commun. Nous sommes actuellement dirigé par un président qui représentait un vote sur quatre et qui pourtant se sent légitime à 100%. Et qui considère que s'opposer à lui de cette façon est anti-démocratique. Réduire la démocratie à ce vote présidentiel est être à côté de la véritable démocratie, celle qui s'installe tous les jours dans la tête des gens qui questionnent leur comportement, ceux qui s'organisent et qui portent d'autres choix de société. Suffrage après suffrage les gens votent de moins en moins. Parce qu'ils n'en ont rien à faire de voter ? Non, tout simplement parce qu'ils ne sentent plus représenter, les projets politiques ne répondent plus à ce à quoi ils aspirent.

Les gilets jaunes ne savent pas forcément ce qu'ils veulent mais ils savent ce qu'ils ne veulent plus. Et jusqu'à présent, ça semble maintenir l'union. On n'entend pas vraiment de différences chiffrés sur les cibles de la violence des différents actes de protestation. Mais le luxe, les banques, les GAFA, les géants de la bourse, les assurances sont ciblées préférentiellement. Fédérer la protestation autour des entités qui nous vampirisent ou qui déshumanisent la société devrait continuer de représenter le ciment de cette protestation.

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