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Billet de blog 11 août 2020

D'un chien

Une expérience avec Le Tintoret.

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« Si je ne te lave pas, tu n'as pas de part avec moi. »

Évangile selon Saint Jean 13, 1-17

Je ne suis jamais allé au Prado, sans que le Lavement des pieds du Tintoret ne joue un rôle, et même un rôle de premier ordre, dans la visite. Pourtant au début je n’aimais pas Le Tintoret, et cette peinture encore moins. Mais, traversant la grande galerie pour aller me plonger dans d’autres bains, je devais tout d’abord subir, contournant une console, le passage obligé par ce vestiaire malodorant.

Le Tintoret, Lavement des pieds, 1548-1549, huile sur toile, 210 x 533 cm, Musée du Prado.

Un tableau trop grand, pour un sujet qui ne parvient pas à le remplir ; des figures torsadées sont jetées par-ci, par-là, dans un hall à la perspective outrée, puis, comme le pantalon retourné, la hiérarchie s’inverse en reléguant au quatre coins les acteurs principaux de l’histoire ; un grand vide se ménage au centre, lieu de notre attention déçue, et cette absence révèle un ensemble de piliers et carrelage, dont la fuite trop prononcée décourage tout parcours, a fortiori pieds nus. L’observation désœuvrée tombe immanquablement sur un chien, qui occuperait une place de choix si sa condition ne le rejetait pas sur le bord inférieur du cadre. C’est pourtant lui qui va nous guider, car on ne peut probablement pas entrer dans cette représentation sans son aide.

Le chien ne connaît pas la perspective. Et c’est bien là, ainsi, devant nous, sur le sol, qu’il barre toute solution de continuité – pourtant elle existe et tout à l’heure nous affligeait – dans le dessin du carrelage. Ce qui devrait être une progression mesurée de directions et de valeurs devient, par la rupture que l’animal introduit, la juxtaposition de deux qualités.

Le Tintoret, Lavement des pieds (détails), 1548-1549, huile sur toile, 210 x 533 cm, Musée du Prado.

Il n’en faut pas plus pour que le goût nous prenne de prélever pour eux-mêmes les autres aspects, subtilement cloisonnés, que prend le sol. Et nous voici furetant sous une table sous des bras, des jambes, pour goûter l’extraordinaire contrepoint de losanges, d’octogones, ou de quasis carrés ou ovales dans la variation, qui accompagne les postures. Ce qui tout à l’heure avait la raideur ennuyeuse d’un quadrillage régulateur, devient la basse continue souple et inventive qui accompagne et ponctue le drame, conduisant d’une action à une autre.

Le chien ne connaît pas les évangiles, mais nous le suivons dans son besoin d’humanité. Égarement et contorsions, instabilité et maladresse des sujets, qui peinent à se considérer et même à rassembler leurs propres extrémités, cette agitation devient l’allégorie de notre condition. L’homme entier s’abaisse pour se redresser sous nos yeux dessillés. Entre-temps, l’animal a adopté par instinct un point de vue plus avancé, encore inaccessible pour nous, tourné vers le lieu central de la purification. Il observe placidement le rédempteur. Nous passerons par-là sur le côté, afin d’approcher peut-être, au fond et presque dissimulé, le dernier repas. Et nous comprendrons que des ablutions à la cène, il n’y a qu’une unique cérémonie.

C’est ainsi que je me suis mis à aimer Le Tintoret. Plus tard, en lisant la notice du musée 1, j’allais découvrir qu’en fonction de son emplacement au presbytère de San Marcuola à Venise, le tableau avait été conçu pour être abordé et contemplé par la droite. Ce point de vue remet en cause tout ce que nous avions cru déceler : de biais, l’espace et l’action se resserrent, dans une composition en diagonale ; la perspective unifie ce qui semblait épars ; la cène auparavant dissimulée attire l’attention, révélée par l’agenouillement du Christ. Mais surtout Pierre et Jésus, désormais au premier plan, investissent sans ambiguïté l’action principale. Au lieu d'une pérégrination, la saisie d’un instant décisif :

– Non, tu ne me laveras pas les pieds, jamais !

– Si je ne te lave pas, tu n'as pas de part avec moi.

Le Tintoret, Lavement des pieds (vu par la droite), 1548-1549, huile sur toile, 210 x 533 cm, Musée du Prado.

Frontal ou biaisé, quel est le véritable tableau du Tintoret ? Rendons grâce à la vision de face qui, dans son étirement – à la manière de telle interprétation de Schubert au rythme élargi – nous a fait tomber dans un pli du temps. Ainsi, les yeux lavés de toute classification perspective ou narrative, nous nous sommes perdus puis retrouvés, entrant par la petite porte dans le Mystère, et dans la manière de Tintoret.

Se loger dans une fronce de ce qui se manifeste ? Je me rappelle comment il y a bien longtemps, étudiant Cézanne, je remarquai grâce à un commentaire de Meyer Schapiro, une brisure dans la ligne de faîtage d’un toit 2. Cette irrégularité, ouvrit l’espace en ce point, invitant à une contemplation où les temps humains, végétaux, minéraux, allaient se confondre dans la volonté du peintre. Pourtant au début je n’aimais pas Cézanne… Mais c’est une autre histoire.

À Madrid, le 11/08/2020

Charles Ferrier

Paul Cézanne, Maison devant la Sainte-Victoire près de Gardanne, 1886-1890, 65,5 x 81,3 cm, Indianapolis Museum of Art.

1 Le lavement des pieds au Musée du Prado

2 Maison devant la Sainte-Victoire au Musée d'Indianapolis

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