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Billet de blog 20 juil. 2020

Sous-cape

À propos de l'estampe de Muriel Moreau, " Cape II " (2015), de la série " Transhumance " – vue à la Galerie Paul Ripoche, en novembre et décembre 2018 à Lyon, lors de l’exposition " En merveille " de Muriel MOREAU & Didier HAMEY.

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« C'est parce que je suis condamné à vivre dans mes propriétés et qu'il faut bien que j'en fasse quelque chose. »

Henri Michaux

Transhumance, Cape II (2015) eau-forte - 120 x 90 cm. © Muriel Moreau

J’ai le souvenir de manteaux royaux d’orient et d’occident. L’un coupé dans une ample étoffe carrée, avec en son centre une encolure circulaire – à moins que ce ne fût l’inverse – ramassait le ciel et la terre dans sa géométrie ; l’autre, d’or et d’azur, imitait l’enveloppement de la voûte céleste. Si une chape de cérémonie peut contenir l’univers, on accordera à une simple cape le pouvoir de retenir les paysages traversés en ses plis ; et que cette méchante pelisse soit gravée par Muriel Moreau 1, alors on lui attribuera ses propriétés, c’est à dire ses territoires mais aussi ses effets sur l’amateur d’estampes.

Limaille de fer aimantée, rhizostome, lichens crustacés et usnée barbue, paysage de la dynastie Song du Nord, tissus damassé, toile de jouy ; ces apparences contradictoires, qui adviennent en fonction de la distance d’observation, incitent à s’approcher de l’apparition par stations... Mais pas un seul de ces points de vue n’acquiert la prééminence qui permettait de considérer d'un seul coup d’œil, l’un de ces aspects suggérés et son substrat gravé. Considérons la pause du paysage chinois, façon Guo Xi ou Fan Kuan : alors que d'un pas plus loin, la vue semblait bouchée par des végétations parasites, il y a maintenant promesse d'un « voyage parmi les monts et les rivières », perspective d'un passage par ces forêts et rochers, étagés en profondeur dans un liant de brume. Mais, une inclinaison du front dans cette direction, et nous voici étouffés par une lourde étoffe brochée, de celles dont on calfeutrait autrefois une porte malmenée par le vent. Chaque couche de perception est finement accolée à la suivante comme cape et sous-cape d’un cigare ; pourtant ce feuilleté de sensations, investi par la mémoire, se lève… et fume. L’espace se dilate dans l’entre-deux des stases.

Maintenant parvenus le nez contre la vitre comme dans une ultime étape, ce n’est pas la trop grande proximité qui nous arrête mais la découverte d’un dessin étrangement plat ; il paraît ne rien receler plus avant, et s’étale de tous côtés comme serait développé en quinconce le motif d’une tapisserie. Sur cette butée de la représentation, la perception inattendue d’un négatif de tracés blancs sur fond noir, accentue le constat d’un monde fini. Mais alors, comment concevoir la possibilité que les mille apparences visitées auparavant puissent rayonner en altitude depuis cette cartographie univoque…

Transhumance, Cape II (2015) eau-forte - 120 x 90 cm. Détail. © Muriel Moreau

Il faudrait évoquer la manière de l’eau forte au trait, dont cette planche, bien qu’elle soit estampée façon taille d’épargne, semble réaliser toutes les possibilités. Prenons dans un paysage de Rembrandt une courte rayure incurvée ; elle peut être rameau, linéament d’une branche, rendu de texture d’écorce, biffure dans un ensemble hachuré, indication de mouvement, marque libre, ou bien sûr tout cela à la fois, changeant de fonction selon la distance ou la focalisation du regard. C’est ainsi que les mondes naissent des caprices d’une pointe. Mais ici, le contraste entre la placidité du dessin et la puissante expressivité des figures qu’il engendre, incite à rechercher, outre les potentialités du langage graphique, une détermination dans le sujet lui-même, une force mythique.

Sur ce plan immanent, dans la terre striée, différents aspects doivent tour à tour être prélevés puis soulevés selon les intervalles qui permettront leur expression. On cherchera donc, au cœur des nervures, dans ce qui s’apparente à un système lymphatique, des centres de collecte puis des vecteurs d’échappée. Or, une observation attentive met en relief des protubérances verticales, sortes de Phallus impudicus, qui parsèment le tapis de brindilles. Ce motif attire particulièrement l’attention, d’autant qu’on le trouve déjà dans une œuvre de 2009, Les Échapées d'Âme 2, palimpseste d’écritures horizontales où ces picots, en points de capiton, semblent bloquer les translations au profit de l’épaisseur bouffante d’un chevauchement d’images.

Les Echappées d'Âme, Eaux fortes imprimées sur papier japon Okawara, 100x74 cm, épreuve unique (2009). © Muriel Moreau
Les Echappées d'Âme, Eaux fortes imprimées sur papier japon Okawara, 100x74 cm, épreuve unique (2009). Détail. © Muriel Moreau
Transhumance, Cape II (2015) eau-forte - 120 x 90 cm. Détail. © Muriel Moreau

Ces monticules, que les impressions soient réalisées en creux ou en relief dans les œuvres apparentées, on les rencontre toujours de deux sortes ; ils sont noirs ou blancs. Dans Cape, ils récapitulent pour eux seuls à chaque fois la forme de la représentation comme autant de monades disséminées. Dans l’histoire de Cape, je dis que ce sont des fours installés là pour exploiter le territoire ; meules pour le charbon de bois, bas fourneaux pour le minerai de fer, fumées noires et fumées blanches diffusant de proche en proche puis dans les lointains les volutes des leurres que nous avons précédemment parcourus.

Alors que maintenant leur convoi gravit la montagne, les collecteurs de tailles, terrages, droits de banalité et autres impôts seigneuriaux, s’ils se retournaient, verraient une plaine dévastée. Le corps de la terre, hersé, rainuré jusqu'à l’os, ne peut plus rien engendrer. Pourtant par tous les pores, tas de bûches, tours de briques, les fours exhalent encore leurs humeurs. Une suie épaisse retombe sur le paysage, recouvre le royaume, et l’univers entier est obscurci. Seul, brocart d’acier et de nickel, resplendit le manteau du despote, triomphe de la métallurgie.

À Madrid, le 19/07/2020

Charles Ferrier

1 Les Capes, de la série Transhumance, sur le site de Muriel Moreau.

2 Les Échapées d'Âme, de la série Les Échapées, sur le site de Muriel Moreau

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