Il est 21h30. Comme tous les jours ces dernières semaines, c’est le moment à partir duquel la température extérieure devient supportable et où les écrasants 35 degrés de la journée laissent doucement leur place aux plus vivables 26, 27 degrés du début de soirée. C’est aussi le moment où, régulièrement, on décide d’aller boire un coup avec mon pote Lucas.
Salut, ça va ? Quoi de beau ? En général, il n’y a rien d’exceptionnellement beau à raconter et on s’assied au bar où on a nos habitudes. On commande « la blonde pression la moins chère, en pinte s’toplait » – réflexe d’étudiant – et, après avoir trinqué, on commence à discuter. Lucas n’est pas très politisé mais déjà suffisamment ; il ne me regarde plus avec de gros yeux lorsque je dis que Macron et consorts ne se préoccupent en réalité pas tant que ça de notre sort, ni de celui des Français en général, c’est pas mal. C’est donc quasi systématiquement, attirés malgré le danger, jouant le jeu de moustiques tournoyant autour d’une lampe dans la nuit, que nous amenons notre discussion, doucement mais sûrement, vers la politique. Par politique, j’entends surtout actualité politique – « t’as vu ce qu’il a dit, Darmanin ? » – et l’objectif est de s’assurer qu’aucun n’a raté les dernières carabistouilles de nos dirigeants. On s’oriente ensuite, faisant quelques détours par les rares anecdotes qui valent la peine d’être racontées et la dernière vidéo drôle qui est passée sur Twitter, vers le sujet de notre avenir et, plus généralement, de celui des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Ce sujet prenant dans mon esprit tantôt l’image d’un gros cumulonimbus noirâtre près à dégueuler sa flotte et la foudre qu’on a sentis venir toute la journée, tantôt celle, aux contours plus flous, d’un lourd bruit de fond. Comme un acouphène, le bruit parvient à s’instiller dans mes pensées à n’importe quel moment de la journée, grignotant jusqu’à mes plus beaux moments de plaisir avec appétit. Il m’accompagne à mon réveil, après manger, pendant un film, avant de sortir, au moment de dormir. Il prend un peu plus de place à chaque mauvaise nouvelle qui tombe : il devient plus aigu, plus perçant, plus présent. La quantité d’alcool à ingérer pour l’oublier est devenue plus élevée, la cadence plus soutenue. Et, malgré cela, au beau milieu de la fête, il m’arrive parfois encore de me surprendre à songer à tout ce qui nous attend, cette fois davantage dans un état de circonspection contemplatif qui témoigne d’une étonnante prise de recul par rapport à celui, plus quotidien, de colère et d’angoisse qui m’animent lorsque je suis en pleine possession de mes moyens. Ce tracas est donc venu se rajouter aux vrais problèmes, ceux que même une soirée un peu trop arrosée ne parvient pas à occulter. Inquiétant.
Alors je sais que le simple fait d’avoir le temps de m’inquiéter témoigne du fait que je ne suis certainement pas le plus à plaindre, loin s’en faut. Je sais aussi que je ne suis pas seul, que cet état d’angoisse latent, caractérisé par une succession de hauts – on va s’en sortir, c’est certain ! – et de bas – on ne verra même pas 2035 –, ne m’est pas exclusif et est partagé par beaucoup. C’est toute une génération, et même plusieurs, qui sont touchées. Les éditorialistes et autres travailleurs médiatiques l’ont parfaitement identifié et ont même déjà nommé le phénomène, avec le terme tout trouvé : l’éco-anxiété ! Mais qu’est-ce donc, l’éco-anxiété ? Le mot anxiété, qui caractérise une inquiétude pénible, [une] tension nerveuse, causée par l’incertitude, l’attente (d’après la définition en ligne du Larousse) semble relativement bien choisi pour décrire le phénomène. Mais que vient y faire le mot « éco » ? Il est évident qu’il exprime le lien entre ladite angoisse et l’écologie – désignant ici l’incertitude sur l’existence même d’une vie future, mise en péril par nos pratiques actuelles et passées mettant à sac la biodiversité et déréglant le climat, donc, pour résumer, par l’absence totale d’écologie dans notre fonctionnement en tant qu’espèce et société – mais pourquoi est-il besoin de faire ce lien ? Dit-on d’une personne atteinte du cancer et dont les chances de guérir sont très faibles qu’elle est cancéro-anxieuse ? Dit-on de quelqu’un qui vient de perdre son emploi et qui risque de ne plus avoir les moyens de se nourrir qu’il est économico-anxieux ? Dit-on d’un supporter de l’AS Saint-Etienne qui voit son équipe provisoirement à la dernière place du classement de deuxième division et qui a peur de ne pas la voir remonter qu’il est footbalistico-anxieux ? Bien sûr que non, et heureusement d’ailleurs. Les psychiatres, voyant les durées de leurs consultations doubler, seraient peut-être les grands gagnants de l’affaire si nous décidions de nommer toutes nos angoisses ainsi mais certainement les seuls. Mais alors, pourquoi diable a-t-on rajouté ce satané éco ?! Je ne sais pas. Mais cela me donne l’impression que, lorsqu’on évoque la peur des gens qui constatent que leur avenir s’assombrit, on prend des pincettes. Comme s’il était encore un peu osé, un peu olé-olé, de considérer qu’il s’agit d’anxiété pure, car ce serait reconnaître que le danger est là, pour tout le monde, attendant sagement dans la pénombre des années, des décennies à venir au mieux, pour nous sauter à la gorge. Alors que les gens savent aujourd’hui pour la plupart – il reste évidemment les zemmouristes, les technologico-fanatiques (qui seraient pour certain prêts à sacrifier un fils par allégeance au grand Progrès Technologique qui nous sauvera tous, un jour) et tous ceux qui ont déjà bien assez de galères et d’emmerdes pour y ajouter celle-là – que cette angoisse est légitime et rationnelle. Plusieurs sondages démontrent que près de deux tiers des Français se sentiraient prêts à changer leurs habitudes pour lutter contre la crise écologique. C’est donc que la prise de conscience est bien là. Le problème est que nombre d’entre nous sont déjà las. On peut le comprendre, quand on voit que dans notre gouvernement les personnes en charge de ces problématiques – à savoir la Première Ministre Elisabeth Borne et le Ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu – n’ont a priori aucune compétence reconnue dans le domaine. Encore plus irritant est le refus, par exemple, de taxer les profits exceptionnels d’entreprises très polluantes alors même que la France brûle, les adeptes de la servitude volontaire allant jusqu’à émettre des hypothèses aussi vaseuses qu’une augmentation des jets de mégots dans les forêts cette année pour expliquer le phénomène et ainsi, « habilement », dédouaner nos divins champions pollueurs. Cette lassitude, qui prend parfois même la forme de la résignation, s’incarne de mille et une façons autour de nous.
« De toute façon, c’est mort, c’est trop tard. » abrège Lucas en commandant une deuxième blonde pression la moins chère en pinte s’toplait de la soirée.
La rapidité avec laquelle le sujet est éludé lors d’une discussion – Lucas vient d’en faire la démonstration ici – montre à quel point ses protagonistes sont sans moyen face à la nocivité de celui-ci. Il est toujours préférable de l’occulter tant sa prise à bras le corps est rendue compliquée par tout un tas de raisons, que ce soit sa complexité, sa faculté à plomber une soirée ou la puissance anxiogène de son évocation, caractérisée par le creux qui s’ouvre en nous lorsqu’on consacre quelques minutes à le considérer, vraiment, de face. Et l’une des manifestations les plus diaboliques, parce que sans doute la moins désirée, de cet abandon, est probablement la réponse que je reçois généralement lorsque, dans un étranglement, j’arrive finalement à en dire quelques mots à un proche.
« Tu devrais peut-être aller voir un psy. Au moins pour apprendre à vivre avec et ne pas te morfondre là-dessus, quoi. »
Voilà donc la solution. Toute lutte est vaine, le mieux à faire désormais est d’essayer de faire passer la pilule le mieux possible. Il faut vivre avec. Vivre avec la conscience d’un futur terrible, mais supportable aujourd’hui puisqu’il n’est que futur, et, sans doute à tort, continuer à croire inconsciemment qu’il n'arrivera pas, qu’on a encore le temps de profiter un peu. Alors que nous pourrions vouloir nous battre, arrêter tout, saboter la machine, nous déposons les armes et notre meilleure optique reste d’essayer de ne pas y penser, le déni constituant le dernier moyen de préserver un tant soit peu notre santé mentale. Et moi le premier, je ne rate pas une occasion de m’évader quelques instants de cette réalité qui semble avoir tout du cauchemar. Un cauchemar dont notre dénégation commune ne rendra le réveil que plus difficile. Mais face à l’ampleur du défi, l’organisation et la détermination du camp d’en face, de ceux qui veulent que rien ne change, comment ne pas comprendre cet abattement collectif ?
Quant au terme d’éco-anxiété, il est selon moi une manifestation supplémentaire de ce mal. Non pas que tous ceux qui l’utilisent partagent notre état d’abattement, loin de là, même, mais plutôt dans ce à quoi il contribue. Je crois que ce qui doit retenir notre attention est ce que l’emploi du mot « éco-anxiété » permet. La puissance d’un mot réside dans l’imaginaire auquel il renvoie chez l’auditeur (ou le lecteur). C’est d’ailleurs pour cela que les orateurs accordent une si grande importance aux mots de leurs discours et que leur choix est si minutieux ; on peut aussi l’observer lorsqu’un camp politique évoque des charges pour désigner ce que celui d’en face appelle cotisations. Un bandeau de chaîne d’information en continu sur lequel est écrit « L’éco-anxiété des Français » ne suscitera probablement pas la même réaction chez son public que s’il affichait « L’anxiété des Français face à leur avenir ». Là où le premier sera susceptible d’alerter son audience sur, au hasard, les dangers du wokisme – l’éco-anxiété ? Et puis quoi, encore ? – en occultant partiellement le problème de fond, le second est clair, ne cherche pas désespérément à buzzer en inventant une énième nouvelle expression médiatique, et nous pousse à affronter la question dans toute sa gravité. Parler d'éco-anxiété, c’est encore une façon de se voiler la face. Une façon de faire comme si les éco-anxieux choisissaient ce problème à cause d’une quelconque croyance, alors que c’est lui qui, avec une insistance croissante, s’impose à nous. Et cela n'est voué qu'à empirer. En attendant de voir la suite, je crois que Lucas a besoin d'aide pour finir le pack qui traîne chez lui.