Voyage au pays des autistes

Nonette. Centre pour autistes dans le centre de la France. Découverte en terre inconnue...

Huit heures du matin : j’arrive à Nonette.
Tout va bien. Je suis pleine de certitudes. Je n’ai pas d’appréhension. Je n’ai peur de rien, peur de personne. Je suis invincible. Je m’attends à croiser « Rain man » et je sais que je saurai faire comme la petite amie de Tom Cruise, pleine de douceur et de tendresse.

Je sais. Je saurai faire avec eux, les autistes, je saurai avoir les bons gestes, les bonnes paroles.

Je rentre dans le pavillon Tchekhov et Hervé me présente à tous les résidents. Je serre des mains, croise des regards. Je suis à l’aise, détendue. Le contact est facile. Mais qu’est-ce qu’on raconte ? Ce n’est pas difficile d’établir le contact avec les autistes ?

Les résidents me tournent autour, cherchent à entrer en relation avec moi. Je suis frappée par leur envie de rencontre à mon égard. J’ai la sensation très forte qu’ils cherchent à communiquer, intensément.

C’est l’heure du petit-déjeuner et je prends mon café à côté de Cédric, avec Cédric. Il a l’air plutôt « normal » et nous avons une grande conversation. Il parle, beaucoup, déverse des informations, beaucoup d’informations. Il sait beaucoup de choses. Il débite mais il écoute aussi. Nous nous répondons. Je ne vois pas où est le problème avec les autistes...

Je croise son regard mais ne peux le fixer. Son regard est très étrange. Il y a quelque chose de fou dans ses yeux.

Il y a Maciel aussi. Quelle étrange personne. Elle tourne autour de moi. Elle lance sa main dans ma direction, la rabaisse, la relance. Elle me frôle. Elle s’avance, elle repart, elle recule, elle revient.

Je sens son envie de m’approcher, la peur du contact aussi, très emmêlés. Elle s’assoit par terre, près de moi. Elle se pose. Je suis la meilleure ! Je comprends tout ! Je communique ! Elle est tranquille, elle est à côté de moi.

Christine vient aussi vers moi, avec son panier, serré contre elle. Il y a plein d’objets et je me demande ce qu’elle promène ainsi dans ce panier. Elle me prend la main, m’emmène, me promène dans tout le pavillon. Nous marchons, sans rien dire. Elle ne parle pas. Elle s’arrête, parfois, râle, crie un peu, et nous repartons. Elle prend ma main et la pose sur sa tête. Le geste est tendre et je me prête à cette proximité. Elle enlève ma main et s’éloigne.

Gisèle aussi me prend la main. Nous déambulons, dans les couloirs. Ses regards sont furtifs, fréquents et saccadés. Elle me regarde, me fuit.

Nous marchons, sans parler, mais l’échange est là.

Je m’en sors comme un chef ! Moi, j’ai tout compris aux autistes !

Maciel n’est jamais loin. Elle est calme, elle cherche encore et encore le contact avec moi. Elle tire sur les cheveux de certains résidents, surtout ceux d’Isabelle. Isabelle Dias. Tiens, Isabelle Dias, c’est le même prénom et le même nom que celui de ma sœur. Je lui souligne la similitude... Qu’est-ce qu’elles sont différentes ! Isabelle sourit. Elle sourit beaucoup. Je parle avec elle, même s’il n’y a que de ma bouche que les mots sortent. Je communique.

Je regarde, je touche, je parle. Je pense que la communication est reine, établie. Rien ne peut troubler cela. Je me sers de mes armes pour entrer en contact. Je veux créer des liens, là, tout de suite, rapidement. Et je pense, avec mes certitudes, que je suis en train d’y arriver.

Il est 10h30. C’est l’heure de la réunion clinique. Tous, ou presque tous les intervenants du centre sont là. Psychologues et psychanalystes, éducateurs et AMP, stagiaires, je ne sais pas qui fait quoi, mais peu m’importe, je découvrirai en chemin...

Il y a aussi, présent à la réunion, un jeune autiste, un résident. C’est Spiderman, ou peut-être Superman, je ne sais plus. Une chose est sûre, c’est un super héros. C’est un jeune homme qui doit avoir entre 15 et 20 ans, mais ma super-exeptionnelle-compréhension commence à montrer des signes de faiblesse. En fait, je ne sais pas leur donner d’âge à tous ces résidents. Le jeune homme est là, parmi nous, allongé, à moitié nu, sous une couverture, la radio à tue-tête à ses côtés. Personne ne semble faire attention à lui, personne ne s’occupe de lui. Il pousse parfois des cris, fait monter le son de son transistor, et puis, à la demande du directeur ou d’un éducateur, il baisse le son, s’exécute, docilement.
Il s’exprime, il hurle, me fait sourire. J’entends la pertinence de ses interventions, face à l’indifférence générale.

Mais que font tous ces gens, ces professionnels ? Comment s’occupent-ils de ces autistes ? Que se passe-t-il ici ? Pourquoi personne ne réagit ? Pourquoi personne n’est-il pas pris en compte ? C’est quoi cette attitude ?

Je sens que mes certitudes commencent à avoir la vie dure...

La réunion avance. Je pensais entendre parler de cas, comprendre des choses, parce que, aussi exceptionnelle que je sois, commencent à émerger en moi, des doutes, des questions, mais il y a urgence ! L’autisme a été déclaré cause nationale. Je croyais que cela était positif pour la profession mais je me trompe. Ces professionnels vont être soumis à résultats. Et ça c’est un problème. D’ici qu’on leur demande d’être rentable, il n’y a qu’un pas, et là où je me trouve, s’il y a une notion qui ne me parle pas, c’est bien la rentabilité.

J’apprends alors, au détour d’une phrase, que les résidents ne sont pas à proprement dits des autistes. Mais alors, que sont-ils ?

Dans quelle catégorie de gens vais-je pouvoir les ranger ? Je me sens un peu perdue.
Ce sont des psychotiques, des gens en proie à la psychose. C’est quoi la psychose ?

J’ai envie, j’ai besoin de définitions, d’explications. Je veux savoir.

Et puis, ça parle de liberté, d’éducation, de choix. Je pensais que les psychotiques étaient enfermés, prisonniers, subissaient. On les aborde comme des personnes détentrices d’une certaine liberté, ayant fait un choix. Je n’y comprends rien. Je manque de vocabulaire. Les mots se heurtent à mes idées, mes certitudes. J’écoute, j’essaie d’y voir plus clair.

Cette discussion sur la liberté me passionne. Elle m’interroge, m’intéresse au plus haut point. Elle résonne et me renvoie à mes propres choix, à mon histoire. Je suis concernée, comme chacun, par la liberté, comme les personnes autour de cette table, comme Spiderman à côté de nous, qui tente de prendre son envol, la couverture nouée en cape autour du cou.

Il s’agite. Il s’approche d’un éducateur. On ne lui répond pas. Le regard est baissé. On l’ignore. Je ne comprends pas ce qui se passe ici.

Est-ce que l’on est vraiment intéressé par les autistes ? Ah, non, par les psychotiques. Personne ne croise son regard...

Et puis, à l’autre bout de la table, il est là, face à moi, éloigné de plusieurs mètres, mais tellement en face. Il me regarde droit dans les yeux et son regard est pénétrant. Je soutiens son regard, je n’évalue pas l’ampleur de mon regard, sa signification.

Il s’agite, encore.

Il monte sur la table, interpelle, parle fort, prend beaucoup de place, prend toute la place, il jette des objets.

Je suis un peu plus vulnérable et mon invincibilité s’émousse. À l’intérieur, j’espère, avec force, qu’il ne s’adresse pas à moi. Je n’ai pas envie de contact, de relation. Je suis impressionnée, quelque peu.

Dix minutes plus tôt, j’étais persuadée d’être celle qui serait à la hauteur, celle qui saurait lui répondre, et là j’en viens à prier, moi qui ne croit pas en dieu, « Mon dieu, faites qu’il ne me parle pas ».

Notre super héros s’agite plus fort encore. Il monte sur la table, s’envole avec sa cape et retombe, sur une chaise. Je tourne la tête parce que je crains qu’il ne se soit fait mal et j’ai l’étrange sensation d’être la seule à ressentir cette crainte. Il me semble que je suis la seule à l’exprimer.

Mais que se passe-t-il ici ?

Il revient, s’adresse au directeur qui ne croise pas son regard, lui répond mais si peu. J’entrevois, je commence à imaginer que l’échange des regards n’est pas forcément utile.

Alors quoi ? Les regards ne servent pas à communiquer ici, les mots n’ont pas la même signification pour tous, de quelles armes vais- je pouvoir me servir pour échanger avec eux ?

J’en sais de moins en moins. Je découvre, de plus en plus.

Après la réunion, j’interpelle le directeur et lui fait part de mon incompréhension face à ce qui vient de se dérouler. Alors il me parle, beaucoup et me dit la nécessité d’échanger autrement. Il me parle des regards qui persécutent, qui agressent, des mots qui n’ont pas le même sens. Il me parle de ces armes dont je parle, que je veux brandir, souligne que les armes blessent, agressent, persécutent. Il me parle des armes, et de la difficulté des psychotiques dans leur rapport aux autres, au monde.

Il me dit aussi que l’on ne communique pas avec ces gens qui habitent au centre, que l’on échange, que l’on entre en relation.

Il va falloir que je désarme. Mais de quoi vais-je bien pouvoir me servir pour échanger alors ?

La réunion est terminée. Je respire. Spiderman n’est pas venu vers moi, enfin pas trop près. Moi qui voulais m’approcher, je me surprends à savourer le plaisir de la distance.

Nous allons manger. Je mange avec « la direction » et les professionnels parlent entre eux. Mais on en vient à me demander ce que je fais ici, exactement. Et moi, je ne sais plus vraiment.
« L’autisme m’intéresse ! » Mais le mot est erroné, mal employé, l’intérêt n’est pas là où je l’attendais. « Je suis là pour voir, ce que c’est vraiment... »

Je commence à voir.

Je retourne au pavillon Tchekhov, vers 14h. Je me demande comment je vais faire maintenant que j’en sais plus, maintenant que j’y comprends de moins en moins.

Un groupe se met en route. Ils sortent pour une activité « cheval ». Hervé part se promener avec Maciel et sa maman. J’aimerais tellement les suivre, mais je sais que cette rencontre est importante, fragile aussi, et que je n’y ai pas ma place. J’ai terriblement besoin de mouvement. Je voudrais sortir, aller me promener avec des résidents, échanger, à l’air libre. Ici ça sent fort. Ça sent la pisse et le sexe, la merde et la sueur.

Maciel part, comme une danseuse, sur les pointes de pieds, aérienne, le visage griffé, abîmé, des touffes de cheveux arrachés. Son regard m’impressionne, il me transperce, me fuit, m’attrape, me lâche, presque simultanément . C’est vif, c’est rapide, c’est brutal. Je ne sais pas sur quel pied danser.

Elle part, avec Hervé, rejoindre sa mère, dehors. Je sais que je loupe là un vrai échange. Mais je sais aussi que je ne peux pas y être. Je voudrais savoir comment ça se passe. Ma curiosité est exacerbée.

Alors lorsque Hervé revient, je demande, je questionne, je veux savoir, il me raconte.

Je sens la fatigue m’envahir. Je baille, je baille, et encore. Je bois un café, mais je ne trouve plus d’énergie. Je suis épuisée.

Je sens l’appréhension monter. Je pense au lendemain. Où vais- je aller ? Revenir à Tchekhov ou aller voir à l’ITEP, chez les plus jeunes. Comment vais-je pouvoir les rencontrer ces personnes si particulières puisque les mots ne s’échangent pas sur la même mode que celui que je connais, puisque les regards persécutent, puisque les gestes peuvent être ressentis comme des agressions ? Comment faire ? J’ai pris conscience que mes mots, mes gestes et mes regards pouvaient être des armes.

Je ne suis plus celle qui sait y faire. Je ne sais plus quoi faire.

Au moment de partir, je ne sais pas si je dois dire au revoir aux résidents. Je ne serre aucune main.

Ma nuit est calme, mon sommeil est profond. Je pensais être hantée par d’étranges créatures et des images obsédantes, je dors, très bien, comme une pierre.

Mercredi 10h, je suis de retour à Nonette. Je reviens, seule. Hervé n'est pas là pour m'accompagner. Je décide de retourner à Tchekhov, pour consolider les liens... Mais j’ai surtout peur des ados. Je les sens plus agités, plus violents, plus brutaux. Je retourne en terrain connu, aussi connu que cela puisse être.

Mais rien n’est pareil.

Je ne dis bonjour à aucun résident, ou si peu et si fugacement, si furtivement. Je ne suis plus du tout invincible. Ça y est, d’avoir rencontré Spiderman, j’en ai perdu mes supers pouvoirs...

Je découvre Stéphane que j’avais juste entraperçu hier. Son regard m’effraie plutôt. Il griffe. Et il paraît que ça peut faire mal. Je sens la distance qui s’installe comme une protection. Je voulais approcher ces gens, je vois qu’il faut de la distance dans l’approche. C’est compliqué !

J’ai peur de la violence physique à mon égard.

J’ai peur que ces armes dont je ne sais plus quoi faire ne se retournent contre moi.

Stéphane m’attrape, très brièvement, sans mal et je sens la peur m’envahir.

Maciel vient vers moi, mais elle reste moins longtemps qu’hier à mes côtés. Elle est agitée, presque nue, se tape tout le corps sur le sol, s’arrache les cheveux, tire un peu sur les miens.

Je ne sais plus comment faire, comment être avec Christine et son panier. Dois-je enlever sa main quand elle prend la mienne ? Est- ce que je ne peux plus déambuler dans les couloirs avec elle comme je le faisais hier ? Je la sentais plutôt tranquille. Mais l’agitation m’apparaît aujourd’hui omniprésente. Ça râle, ça crie, ça tape, ça griffe et ça mord. L’agitation m’agite, les cris résonnent et je les entends plus fort qu’hier. Je les crains. Les contacts m’électrisent. Je tourne en rond. J’ai faim. J’ai envie de gâteaux, de chocolat, de boissons chaudes. J’ai envie de manger, d’engloutir.

C’est un moment de répit pour moi quand Maciel passe pour la énième fois à côté de moi et se pose, tout près, sous la table, par terre. Je parle d’elle avec Bernadette. Je dis que c’est une danseuse, qu’elle est gracieuse sur ses pointes de pieds. Maciel écoute. Je parle avec elle. J’ai trouvé des mots, sans échange de regard. J’ai l’immense impression de rencontrer Maciel, une seconde, une éternité.

Il y a quand même des mots.

Il est bientôt l’heure de déjeuner. Gisèle est retrouvée, sa joue est blessée, meurtrie, son cou a sans doute été serré, très fort, ses bras sont mordus. Il y a du sang sur son visage, il faut la soigner ! Mais que s’est-il passé ? Elle n’a pas crié, ne s’est sans doute pas débattue. C’est sûrement un ado qui l’a agressé à travers une fenêtre ouverte. Ça fait du remue-ménage. Ça bouscule, tout, et tout le monde. Je suis bousculée, attristée, en empathie. J’ai envie de lui tenir la main, de la consoler, de la soigner, comme je ferais avec n’importe qui de blessé. Mais je ne sais plus si il faut, si on peut. Je ne comprends pas très bien que l’on ne fasse pas cela pour elle. Mais comment cela fonctionne-t-il ici ? Est-ce qu’on ne soigne pas les gens normalement ?

Normalement ! Le mot est sorti, le mot est lâché...

Tout ça n’est pas très normal, tout ça existe. Tout ça est bien réel, en face de moi, et je suis bouleversée.

Je plonge mon regard, empli de pitié, dans celui de Gisèle, mais sans doute vit-elle autrement que moi, ce moment. Le directeur répond à mon trouble en me signifiant bien que je ne suis pas Gisèle et qu’elle doit vivre cet instant d’une autre façon que moi. Ma douleur n’est pas forcément la sienne. Ce n’est pas vraiment comparable. Je commence à saisir à quel point nous sommes différents.

Je n’ai plus aucun repère.

Nous mangeons. Gisèle a le visage tuméfié. Elle est hagarde et je pense voir dans son regard le contrecoup du choc. Je la trouve sonnée, mais je n’accorde plus beaucoup de confiance à mes impressions sur le ressenti des résidents. Il en est sûrement autrement. Je suis perdue. Pourtant, elle me regarde, vraiment. Je la regarde. C’est rapide, mais c’est là.

Il y a quand même des regards.

Je mange seule la moitié du repas. Je me ferme, je suis prostrée. Cédric vient rompre mon isolement en venant s’asseoir près de moi pour manger.

Pour me distraire, pour m’occuper, je fais le tour des tables avec la cruche, et verse l’eau, dans les verres. Les verres se tendent vers moi. Je verse. Je suis en grande conversation. Nous échangeons tellement. Je me tranquillise. Je suis frappée par leur à-propos. À mon approche avec de l’eau, ce sont leurs verres qui se tendent vers moi, sans aucun mot. Ils savent ce qu’est un verre, ils savent ce qu’est une cruche, ils savent ce qu’est de l’eau. J’entends presque les mercis.

Il y a quand même des gestes.

Cédric mange avec moi. Il parle. Il parle. J’échange avec lui. Je ne sais pas pour lui ce que tout ça signifie mais c’est quelque chose et je me fiche du sens. Il m’apaise.

Il est 14h et je monte au bureau du directeur. Il est question que j’aille passer l’après-midi à l’ITEP, chez les jeunes. J’ai peur de traverser le centre, seule, dehors. Le directeur est là, Spiderman aussi. L’espace est étroit et je ne suis qu’à quelques centimètres de lui. Il m’interpelle. Il pointe le doigt vers moi et me dit : « Je te connais, toi ! », mais je n’arrive plus à rester dans si peu d’espace avec lui. Il faut que je me dégage.

Il est 14h et je ne peux plus encaisser, ni les râles, ni les cris, ni les odeurs, ni les mots des uns, ni ceux que les autres ne peuvent pas dire. Je ne peux plus regarder, plus parler, plus écouter. Je n’en peux plus. Mon émotion est à son comble. Ça déborde. Je ne peux plus les voir ces autistes, psychotiques et autres schizophrènes ! Je suis remplie. J’en sais tellement. Je ne comprends plus rien.

Il faut que j’y aille. Il faut que je sorte.

Je vais revenir, plus tard.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.