JOURNAL DE CONFINEMENT À L’HÔPITAL PSYCHIATRIQUE

Dans les années 2000, les grands Hôpitaux Psychiatriques de la Région Parisienne se modernisent, et décident de rapprocher leurs services des populations desservies. Ce faisant, ils désertent leurs sites historiques, datant de la fin du XIXème siècle, ils abandonnent leurs « pavillons » disséminés dans de vastes parcs paysagers, pour s’installer dans des immeubles beaucoup plus récents au cœur de la cité. Cette délocalisation entraîne le passage d’une architecture horizontale et aérée à une architecture verticale sans extérieur.

À cela, se sont ajoutées les réformes hospitalières comme la loi « Hôpital, Patients, Santé, Territoires » (HPST, loi de 2009) ou la création à marche forcée des « Groupements Hospitaliers de Territoire » (GHT, loi de 2016) qui ont concentré la gestion et l’administration des établissements, en les éloignant de la réalité des services. Du coup, les nouveaux hôpitaux psychiatriques, dont le nombre de lits a été calculé au plus juste pour ne traiter que les crises aiguës, ne bénéficient d’aucune autonomie de gestion par rapport à leur Maison-Mère.

À l’heure du confinement, ces immeubles de fous révèlent toute leur cruauté…

Ce journal, tenu par une psychiatre des Hôpitaux, en est le témoignage.

 

26/2

Le Ministère de la Santé annonce le premier cas français mort du Covid 19 à la Pitié-Salpêtrière, professeur de collège dans l’Oise, âgé de 60 ans. 

11/3

Retour dans le service de Mr V. absent depuis 8 jours. Alors que son périmètre d’errance ne dépasse jamais la Porte d’Orléans, il nous dit s’être perdu, et revenir de Creil dans l’Oise ! Affolement général, il est enfermé dans sa chambre, masqué quand il nous parle, et doit y prendre ses repas. Il sort juste ½ h pour fumer sa cigarette sur la terrasse. Il n’y a pas encore de test disponible dans l’hôpital, ni dans le labo d’analyses avec lequel on travaille habituellement. Mr V. ne peut être testé, on le confine pendant 8 jours, faute de test.

12/3

Le Président de la République s’adresse aux Français et leur annonce la fermeture des écoles pour 2 semaines. L’organisation des élections municipales est maintenue.

14/3 minuit

Fermeture des cafés et des restaurants, des salles de spectacles, des cinémas...

J -1

Mr F., revenu de l’Hôpital Général voisin après une intervention sur l’œsophage, présente température et détresse respiratoire. Il est adressé en Réanimation, toute l’équipe est convaincue qu’il est notre premier patient Covid +.

Où sont les masques ? les gants ? les produits de désinfection ? les embouts de thermomètres ?

On interdit les visites des familles.

Pendant ce temps-là, on vote pour les Municipales. La Maire d’une des 2 communes de notre secteur est réélue au premier tour avec 60% des voix. Dans l’autre commune, il faudra organiser un deuxième tour, l’opposition au Maire sortant est en tête, mais n’a plus de réserve de voix…

J0

On apprend que Mr F. a été testé négatif. Soulagement !

On dit aussi que les masques sont inutiles, il faut se tenir à distance des uns des autres, et se disperser dans une grande pièce si on veut se réunir. On limite le nombre d’intervenants extérieurs dans le service. On supprime « les permissions ».

Le soir, des tables supplémentaires sont livrées pour le repas. Certains se demandent si l’abandon du self n’a pas été décidé dans l’unique but d’alourdir la charge de travail des soignants du service. On transforme tout de même la salle de réunions en salle à manger. Il y aura 4 espaces différents dans le service pour que tous les patients prennent leurs repas en même temps en respectant la distance réglementaire (minimum 1 mètre). Ils éviteront ainsi les déplacements et les regroupements au self commun à tous les services. On sillonne le couloir dans les 2 sens…

Le soir, le Président de la République s’adresse à nouveau à tous les Français, et déclare le pays en guerre contre le virus. L’arme du moment, c’est le confinement général.

J1

Le matin, on croise des cohortes de parisiens tirant leurs valises à roulettes, qui se dirigent vers les gares. C’est l’exode de la ville vers les campagnes, qui doit se conclure à midi.

On réunit les patients en 3 petits groupes pour leur expliquer les nouvelles consignes : on ne descend plus au self pour les repas, on reste dans le service, on ne circule plus d’étage à étage, on ne se regroupe plus dans le patio (le seul espace extérieur dont on dispose, enserré entre de hauts murs, sans soleil ni vue sur le ciel. En général, les patients s’y retrouvent pour fumer). - on ne va plus en permission, on ne reçoit plus de visites de sa famille, on se confine… On ne se serre plus la main, on tousse dans son coude, on reste à distance les uns des autres. Mais on peut encore faire de la musculation par 3 ou 4 maximums avec l’équipe du CAPS (Centre d’ Activités Physiques et Sportives) qui a revêtu une blouse.

La JLD (Juge des Libertés et de la Détention) annule les « audiences foraines » et rend ses décisions sur dossier. Elle n’auditionnera plus les patients internés contre leur gré sur place, mais étudiera leurs dossiers de son bureau.

Pour les soignants, les formations sont annulées et les mutations suspendues.

On apprend que Mme S., qui avait mis le feu dans sa chambre il y a quelques semaines, est admise à l’UMD (Unité pour Malades Difficiles).

Comment les patients fumeurs vont-ils s’approvisionner en cigarettes ??

 J2

On apprend qu’on va devoir travailler avec une seule secrétaire pour 2 services au lieu de 4, et avec une Assistante Sociale présente qu’une seule journée par semaine. Comment allons-nous faire nos certificats ? Comment trouver des solutions de sortie pour les patients qui n’ont pas d’hébergement ?

On apprend aussi que notre interne restera un mois de plus dans le service, jusqu’au 2 juin. Son stage est prolongé.

Les CATTP et HDJ (Centres d’Activités Thérapeutiques à Temps Partiel et Hôpitaux De Jour) sont fermés. Les GEM (Groupes d’Entraide Mutuelle) et les ESAT (Etablissements et Services d’Aide par le Travail) aussi.

Seuls les CMP (Centres Médico-Psychologiques) restent ouverts, mais limitent l’accueil du public.

J3

La question lancinante des masques continue à se poser. Le gel hydroalcoolique se fait rare. La Psychiatrie, parent pauvre des Hôpitaux ?

On constate une désertion des Urgences, et une nette diminution des demandes d’admission. Il est envisagé de dédier un pavillon de notre Maison-Mère à l’accueil des malades atteints du virus, qui toussent et ont de la fièvre. Ils commencent à se multiplier. 

J4

Dans la Maison-Mère, le Pavillon 15 est désigné. Nina, notre Médecin Généraliste, part s’en occuper et abandonne notre Pôle au savoir-faire de sa collègue. Dans notre bâtiment, 2 unités (sur 6) accueilleront les entrants. Pas la nôtre ! Toute l’équipe est soulagée… Pour ce faire, ces 2 unités libèrent des lits dans la précipitation, et nous accueillons dans la nôtre leurs malades. Série de déménagements, d’emménagements et de désinfection.

Le Directeur annonce un « suivi en cohorte » ( ? ). Plus aucun transfert entre les 2 sites (situés à une vingtaine de km de distance) n’est autorisé.

« La limitation de la contagion doit primer sur la sectorisation », ou comment les chauves-souris auront eu raison du secteur en une après-midi ! Momentanément ?

J5 - J6

Le Pôle bénéficie à nouveau de la présence d’un cadre de santé pour les 6 unités le week-end, après plusieurs années de désertion, économies obligeaient !

J7

L’arrivée des masques est annoncée pour cette semaine. Celle du gel hydroalcoolique aussi. On redoute les vols et leur disparition. La distribution doit être contrôlée par les cadres des unités. Il faut prendre la température à tout patient entrant, au moins 2 fois par jour, mais les embouts des thermomètres manquent. Peut-on les réutiliser après désinfection ?

Dans les unités SAS qui accueillent les entrants, on délimite des zones potentiellement contaminées avec un scotch rouge et blanc collé au sol dans le couloir. Les patients entrants sont confinés dans leur chambre en attendant le résultat de leur futur test.

On apprend que 3 infirmières du CMP et du CATTP sont tombées malades durant le week-end, et 2 psychiatres consultants aussi.

J8

Le SAU (Service d’Accueil et de Traitement des Urgences) nous annonce l’hospitalisation de Mr A., autiste que nous connaissons depuis longtemps, qui s’est montré agressif à la MAS (Maison d’Accueil Spécialisé) qui l’accueillait depuis 1 semaine. En raison du confinement, la structure de jour dont il était familier, a fermé ses portes, et le personnel qui le connaissait a disparu brutalement de son environnement.

Nouvelle réunion d’information pour les patients sur le coronavirus et les mesures de protection. 

J9

Ça y est ! tous les soignants sont masqués (2 masques chacun par prise de service), mais pas encore les médecins. Qui se chargera de leur dotation ?

L’après-midi, une première distribution de paquets de cigarettes à ceux qui pourront les rembourser, fait renaître l’espoir.

Nous tentons une première sortie de patient, et nous lui remettons quelques exemplaires d’attestations de sortie, une note explicative sur le confinement et les recommandations sur les « gestes barrière », autant de documents fabriqués à la hâte.

Mr A. arrive dans la soirée sur le lit libéré. Ses troubles du comportement ne permettent pas son admission en unité SAS.

Il est annoncé que tout patient entrant dans les unités SAS sera testé dans les 5 jours qui suivent. Et qu’une chambre d’isolement peut servir de zone SAS ! Mr A. est donc placé en chambre d’isolement.

Le Président de la République, affublé d’un masque FFP2, inaugure l’Hôpital de campagne installé à la hâte par les militaires pour aider les réanimateurs de Mulhouse. Il promet des primes au personnel soignant et un « plan d’investissement massif » pour l’Hôpital pour l’après. 

J10

Les transferts entre les deux sites peuvent reprendre. Une 2ème unité pour accueillir des patients symptomatiques est identifiée sur le site de la Maison-Mère. La durée de séjour dans les unités SAS est fixée à 5 jours. Sur le Pôle, les médecins reçoivent enfin leur dotation en masques pour la semaine, mais ne peuvent obtenir de blouses, parce qu’il n’y en a plus de disponibles. Pour aller voir Mr A. en chambre d’iso, on se recouvre d’une tenue de cosmonaute ! 

J11

On précise que les patients qui sortent des unités SAS pour rejoindre leurs unités de secteur, doivent porter un masque pendant 14 jours.

Pour les professionnels, on commence à parler taxi et hébergement sur place (les transports en commun se raréfient). Sur le Pôle, on propose de transformer la salle d’audience du JLD en dortoir !

Pour la première fois, une infirmière du CMP vient prêter main forte à l’équipe du service. Elle est très contente de faire connaissance avec ses collègues de « l’intra » !

Le Premier Ministre annonce que le confinement est prolongé jusqu’au 15 avril. 

J12 - J13

Mr A. se montre agressif avec les soignants, on doit le contentionner.

La secrétaire nous fait part qu’elle aussi est malade, elle doit s’arrêter.

Et nous passons silencieusement à l’heure d’été dans la nuit du samedi au dimanche, on nous vole 1 heure de confinement ! Peut-être est-ce la dernière fois ? 

J14

On mange un délicieux gâteau au chocolat réalisé par notre collègue Myriam !

On nous annonce l’arrivée des tests sur l’hôpital… On en oublie la tenue de cosmonaute… d’autant que Mr A. n’a pas de fièvre et ne tousse pas !

Notre assistante sociale nous fait savoir qu’elle est malade…

J15

Une première infirmière du service tombe malade et doit s’arrêter. Une collègue à elle était déjà en arrêt depuis le premier jour pour cause de vulnérabilité. Avec notre poste vacant, nous sommes à moins 3 infirmières. (En principe, l’équipe doit se composer de 16 soignants : 10 infirmiers +6 aides-soignants. Faute de candidatures infirmières, elle se compose en fait de 8 infirmiers + 8 aides-soignants. Et au moment de J15, on fonctionne avec 5 infirmières + 7 aides-soignants, soit 12 personnels, ce qui fait à peu près un ratio de 1 pour 4 patients).

Ernesto se lance dans la fabrication d’un blog spécial confinement pour le Pôle avec les collègues du CAPS (Centre d’Activités Physiques et Sportives).

Le Président de la République visite l’usine de production des masques KOLMI-HOPEN près d’Angers et annonce que la France sera indépendante dans sa production d’ici la fin de l’année. En attendant, elle fournira 10 millions de masques/semaine d’ici fin avril. 

J16

Les tests arrivent enfin jusqu’au service ! Premier test réalisé dans l’unité, sur Mr A. Non sans mal, malgré la musique classique et la récompense du COCA.

On est mercredi, c’est le jour sacré de la distribution des cigarettes pour les patients, et des masques pour le personnel !

Léa, la psychomotricienne, revient dans l’unité après 2 semaines d’absence et de confinement. Elle a du mal à se faire à l’idée qu’elle ne peut toucher personne… 

J17

Le test revient positif ! Ce n’est pas pour autant que Mr A. va être accueilli dans une unité Covid !! Nous n’essuyons que des refus. À nous de trouver les tenues de cosmonautes en nombre suffisant pour tout le personnel requis. On nous dit que ce sera pour 8 jours, 14 jours depuis son entrée.

J18

Grande difficulté pour obtenir des masques FFP2 pour le personnel qui intervient auprès de Mr A. Ils sont réservés « aux gestes médicaux invasifs » et aux unités Covid. Intervention du Médecin du CLIN (Comité de Lutte contre les Infections Nosocomiales). Les pyjamas jetables manquent aussi, du moins de la bonne taille. Il va falloir se résoudre à laisser ce patient nu pour le week-end !

Les cadres apprennent qu’elles doivent renoncer à leurs vacances de printemps. 

J19 - J20

Début des vacances de printemps.

On attend les taxis réservés, plus ou moins ponctuels, plus ou moins patiemment. Il n’y a jamais eu autant de lits vacants sur le Pôle !

J21

Aujourd’hui, grande lessive ! : il va falloir laver les surblouses (lessive à 60°, séchage à 50° puis autoclave pendant 20 mn), parce qu’on n’en trouve plus…

Il est de plus en plus question d’équiper les patients en masques, testés ou pas. Les échanges de tuto se multiplient, les ergothérapeutes sont volontaires pour actionner leur machine à coudre. Comment trouver de l’élastique et du tissu ? 

J22

Solène, l’ergothérapeute, revient dans le service pour proposer aux patients quelques activités manuelles. Elle s’astreint à ne former que de petits groupes. Ça crée une petite bouffée d’air frais !

2ème test Covid dans le service sur une entrante.

Les repas servis dans l’unité sont soit encore congelés, soit nagent dans leur jus de décongélation, soit manquent sérieusement de consistance… Qui a faim avant de se coucher ? tous ! Mais pour compenser l’interdiction de se rendre à la machine à boissons du rez-de-chaussée, les soignants livrent dans le service cafés et cocas passés en commande.

Mr D. se plaint de douleurs dentaires. Comment va-t-on pouvoir le faire consulter ?

La Maire de Paris, et quelques autres, interdisent le jogging entre 10h et 19h.

Dans certaines villes, comme à Bordeaux ou à Nice, le port du masque devient obligatoire.

J23

Le 2ème test revient négatif, il faut quand même que la dame nouvellement arrivée garde un masque pendant 14 jours.

Mr A. a la diarrhée. Pour s’occuper de lui, il faudra continuer à s’équiper de la tenue de cosmonaute 8 jours de plus. Ce n’est plus 14 jours à partir de l’admission, mais 14 jours à partir du test positif. On nous propose de tester des visières en plexiglas !

Contre-ordre sur la lessive : les casaques risqueraient de se déchiqueter. On opte pour l’achat de surblouses en coton susceptibles de résister à la lessive.

Clément, le musicothérapeute, revient proposer ses services. Arrivera-t-il à adoucir nos mœurs avec ses djembés ? 

J24

Aujourd’hui, journée Plexiglas : un grand panneau est installé sur le comptoir de l’accueil du Pôle au rez-de-chaussée pour faire écran aux visiteurs, et on nous remet 3 visières pour aller prodiguer les soins à notre patient Covid+.

Cadeau supplémentaire : les fameux bons TOTAL de 30 Euros (initialement 50 !) vont être distribués à tous les professionnels qui font plus de 20 km par jour pour venir travailler.

Quant à la désinfection des surblouses (qui ne sont pas encore arrivées), on évoque l’idée de la faire dans l’unité, avec la machine à laver des patients !

Chloé, notre fidèle ergothérapeute, revient dans l’unité avec toute sa bonne humeur. Elle est contente de nous revoir.

On apprend que dorénavant, les avocats s’entretiendront avec les patients internés, pour les défendre de l’arbitraire auprès du JLD, tous les mardis matins, par téléphone. 

J25

Les repas délivrés dans le service s’améliorent : René, le responsable de l’intendance et ancien cuisinier, a confectionné lui-même une petite sauce aux oignons qui a métamorphosé le plat du déjeuner !

Mr P., qui pense savoir réparer les télévisions, arrache brutalement celle du service de son support. Réprobation générale.

Charlottes et surchaussures ont été livrées aujourd’hui. Et on a des pyjamas jetables pour passer le week-end !

Au Pavillon 15 de la Maison-Mère, on accueille 3 patients de Seine-Saint-Denis atteints du Covid. Les collègues de leur Hôpital nous avaient appelés à l’aide.

Entorse à la règle interdisant toute allée et venue entre le service et l’extérieur, on autorise Mr D. à aller consulter un dentiste privé des environs, celui de la Maison-Mère ayant cessé les consultations. Ses douleurs dentaires n’ont pas cédé au Doliprane. Il profite de l’aubaine pour rapporter 3 cartouches de cigarettes pour lui et ses copains.

Le blog du Pôle a 5150 pages vues.

Le week-end de Pâques confiné peut commencer… 

J26 - J27 - J28

Il fait anormalement beau. Les arbres sont en fleur ou se couvrent de vert-tendre. À intervalles réguliers, une sirène d’ambulance perce le silence des rues désertes et interrompt le chant des oiseaux.

Goûter et beignets sur la terrasse du service. Les fleurs prévues ne seront pas plantées cette année, l’atelier jardinage est compromis !

Agrandissement de la zone rouge des unités SAS pour accueillir de nouveaux patients, on déplace le scotch !

Un patient énervé, Mr G., transféré depuis quelques heures dans le service, arrache subitement le briquet collectif à disposition sur la terrasse. Et maintenant, comment on va allumer ses cigarettes ?

Lundi de Pâques, 20 heures, le Président de la République annonce la prolongation du confinement et nous enjoint de nous « réinventer » ( ? ). Les festivals d’été de musique et de théâtre sont annulés jusqu’à la mi-juillet, les cafés et les restaurants vont rester fermés, mais les écoles, mises à part les universités, rouvriront le 11 mai. 

J29

On se réveille un peu amers : on réalise lentement que ce virus nous aura volé un printemps !

Les blouses du personnel du CMP et du CATTP sont arrivées. Seule, le Dr H., la Responsable du CMP, y aura droit. On apprend incidemment que 2 infirmières du CMP vont devoir aller aider à maintenir le CMP de la commune voisine ouvert. Encore une première !

La secrétaire du service revient travailler, d’autres collègues infirmières font leur réapparition. Nous sommes tous très contents de les revoir.

J30

Mr A. retrouve un peu de liberté de mouvements, sa quarantaine est terminée. A notre grande surprise, il prononce le mot « bain ». Nous n’avons plus de patient Covid + dans le service pour l’instant, ni de professionnel malade. On respire !

Une infirmière du CATTP, Noémie, vient prêter main forte à l’équipe du service, ça fait 27 ans qu’elle n’a pas travaillé « en intra », elle découvre « le traçage » informatique !

Dans l’après-midi, un visiteur, qui ne veut rien savoir des règles de distanciation, parcourt tous les étages à la recherche de son frère hospitalisé dans une autre unité, et assène de grands coups de pieds dans la porte d’entrée de notre service. Grand bruit sec, la porte cède… On met une table pour barrer le passage. Ouverture inopinée d’une unité aux portes fermées.

Le soir, à l’issue du Conseil des Ministres, on apprend que les soignants au contact du Covid 19 toucheront une prime de 1500 Euros. Les soignants des Hôpitaux Psychiatriques aussi ? 

J31

En attendant, sur notre établissement, chaque agent devra prendre « un jour de réserve » avant le 15 mai pour pouvoir se reposer. Comment s’organiser pour ne pas dépourvoir le planning ?

Aujourd’hui, dans l’unité, il y a 7 patients présents transférés d’autres services, soit presque un tiers.

Mr S. revient dans notre unité, après un séjour de 3 semaines à l’étage du dessus. On craint qu’il ait du mal à supporter les frustrations liées au confinement.

L’après-midi, on projette le film YAO dans l’unité. On prend bien garde qu’une chaise vide sépare 2 patients et on laisse porte et fenêtres ouvertes. Mr D. se met à pleurer en revoyant son Sénégal natal, qu’il n’a pas vu depuis plusieurs années. Mr M. reconnaît le village de ses souvenirs d’enfance. 

J32

Nous sommes informés qu’en cas d’admission durant le week-end, nous aurons la possibilité de pratiquer un test Covid à partir de dimanche.

Par ailleurs, la dose de beurre du petit déjeuner va passer de 15g à 10g, pour cause de rupture du fournisseur. Pour la semaine, livraison de : 4 brosses à dents, 700 mL de gel douche et 4 combinaisons papier, taille XL, offertes par LEROY MERLIN…

Mr B. écrit une lettre à la direction pour remercier du bon accueil dont il a bénéficié dans notre unité. Il sort aujourd’hui, très content de son séjour.

Dans la Maison-Mère, on ferme une des 2 unités Covid, et on rassemble les patients encore malades dans la même. Dans notre Pôle, il y a 7 lits vacants dans les unités SAS pour préparer le week-end.

J33 - J34

Grâce au réseau social « Entre Voisins », le personnel est approvisionné en quiches et gâteaux, fabriqués et apportés par des particuliers des environs pour adoucir le week-end de travail.

Le nombre d’admissions est en nette progression (8 sur le Pôle au cours du week-end).

Une patiente, Mme Z. découvre l’application santé de son téléphone, et arrive à faire 14 000 pas dans les couloirs de l’unité au cours de la journée !

Dans une longue conférence de presse, le Premier Ministre, accompagné de son Ministre de la Santé, nous expliquent que le 11 mai ne saurait ressembler au 11 mars, qu’il va falloir s’équiper de masques pour prendre les transports, et que le nombre de tests va augmenter. Les familles vont pouvoir reprendre leurs visites dans les EHPAD et les établissements pour handicapés. Un débat parlementaire pour préciser toutes les modalités de déconfinement est annoncé pour la quinzaine à venir. 

J35

Fin des vacances de printemps : la circulation se densifie, quelques chantiers redémarrent, les joggers se multiplient…

Nina, notre Médecin Généraliste, est de retour (de la Maison-Mère) !

Elle nous apprend qu’il ne reste plus que 4 patients contagieux dans l’unité Covid, ce qui lui permet de revenir sur notre site. Le pic de l’épidémie est « décapité » grâce au confinement. Il faut se tenir prêts au « rebond » pour après le 11 mai…

Rémi, infirmier au CATTP, vient prêter main forte à l’équipe de l’unité. Du travail hospitalier, il ne connaît que la Clinique du Château. Il est très curieux de découvrir un public moins aisé, et les fameuses hospitalisations sous contrainte.

On apprend que la Régie des Activités Thérapeutiques (guichet où l’on retire de l’argent pour organiser les activités) rouvre sur le Pôle cette semaine. On apprend aussi que les blouses pour les médecins ont enfin été livrées. Tout arrive ! 

J36

On constate que Mr G. a encore la gale, il a été traité dans le service SAS d’où il venait, mais on a oublié de désinfecter ses vêtements, qu’il a remis…

Le pharmacien de l’Hôpital adresse une note de service annonçant la livraison, par Santé Publique France, d’un stock de masques « périmés », dont il faut vérifier : la couleur, le conditionnement, la qualité des élastiques et de la barrette nasale !

Les timbres-poste venant à manquer, il va falloir faire transiter le courrier du CMP par l’Hôpital, d’abord celui du Pôle, puis celui de la Maison-Mère. Ce n’est pas demain que la MDPH (Maison Départementale de la Personne Handicapée) ou la CAF (Caisse d’Allocations Familiales) nous répondront… 

J37

Nous devons aller chercher un patient qui sort de prison. En ambulance et en tenue spéciale Covid. Appréhension de tous. Mr T. s’agite au moment de passer la grille de la prison, puis se calme dans l’ambulance. Il écoute attentivement toutes nos explications en mauvais anglais, puis demande s’il pourra manger halal. On lui répond qu’il pourra manger casher ou… végétarien.

À la faveur de cette arrivée et des mesures d’isolement septique, Mr A. va pouvoir manger dans une petite salle à manger et sortir de l’enclos qui lui est réservé. Acceptera-t-il facilement de retourner dans sa chambre après les repas ? Nul ne peut le prédire.

Ce mercredi, les cigarettes ne sont pas arrivées de la Maison-Mère, il va falloir parer à la déception générale et faire patienter jusqu’à demain. 

J38

Ce matin, on annonce à la radio qu’on compte 10 millions de français au chômage technique. Dans l’unité, c’est Byzance ! Tous les patients ont pu bénéficier de 2 petits pains au petit-déjeuner…

Tous les psychiatres du service sont maintenant recouverts d’une blouse comme le médecin généraliste. Est-ce le dernier coup porté contre les idéaux de psychothérapie institutionnelle des années 70 ?

L’après-midi, infirmière de secteur psychiatrique (ancien régime) et psychiatre s’affrontent sur le cas d’une vieille dame qui vient d’être transférée dans le service. Elle se dit ruinée du fait de l’effondrement de la bourse. Comme ce fait est indubitable, on se demande si elle est vraiment malade…

Le syndicat SUD vient vérifier in situ s’il est vraiment indispensable d’avoir recours au personnel du CMP pour faire fonctionner l’unité.

J39

Début du ramadan, sans regroupements familiaux ou amicaux, ni prières collectives dans les mosquées.

2 patients sont transférés en même temps, d’une unité SAS, à 12h, heure du déjeuner. Affolement général, tout le monde s’affaire dans tous les coins de l’unité…

On apprend que la distribution hebdomadaire des cigarettes va être suspendue, le coût en est trop élevé. On préconise des patchs pour tous ! D’autant qu’on entend dire que la nicotine protégerait du virus Covid 19… Dans les faits, ce sera une tâche supplémentaire pour les soignants qui devront aussi faire les coursiers.

J40 - J41

Samedi matin, matinée « tondeuse » : un soignant d’un autre étage propose ses compétences à tous les messieurs du service qui le souhaitent et désespèrent de pouvoir retourner chez un coiffeur à l’extérieur.

J42

Lundi, le CATTP rouvre ses portes pour des activités individuelles seulement, et pour des patients au bord de la rechute. Les soignants reprennent espoir, ils vont pouvoir ré- exercer leur métier.

Dans le Pôle, on discute déconfinement : va-t-on créer des zones rouges dans chacune des 4 unités d’entrants, et faire reprendre au secteur tous ses droits ?

On nous présente une psychologue chargée de « supervision » pour les 6 équipes, elle est prête à commencer le samedi qui vient, en plein confinement.

 J43

VOLVIC offre des lots d’eau aromatisée à l’hibiscus aux soignants. La Date Limite de Consommation (DLC) dûment mentionnée est le 1er mai, nous sommes le 28 avril !

Une infirmière sur laquelle on comptait pour la semaine, se fait porter malade. Panique pour le planning, recours aux vacataires et aux heures supplémentaires.

L’après-midi, devant 75 députés réunis à l’Assemblée Nationale, le Premier Ministre expose son plan de déconfinement. Le 11 mai, la France sera découpée en zones rouges et vertes selon le risque infectieux. À l’instar de nos services découpés en zones rouges et blanches. En zone rouge, la distance de déplacement autorisée n’excédera pas 100 km, et la date de déconfinement pourrait être reportée au 2 juin. La polémique s’installe autour de la réouverture des écoles.

J44

On organise un entretien téléphonique en pachtoune avec un psychiatre d’origine afghane pour notre patient sorti de prison. Il nous confirme que sa situation de réfugié va compliquer sa sortie. Son isolement septique prend fin.

Une des 2 assistantes sociales du CMP nous informe qu’elle s’est cassée le bras dans un accident domestique. Elle évoque une ostéosynthèse.

J45

Le matin, on annonce à la radio que le Produit Intérieur Brut (PIB) de la France a chuté de plus de 5% au 1er trimestre. Que sera-t-il au 2ème ?

Un inconnu dépose à l’Accueil une valise de vêtements pour une patiente que nous ne connaissons pas encore, mais dont on sait qu’elle est hospitalisée à Ste Anne. Est-ce une nouvelle méthode pour forcer un transfert ?

J46

C’est le 1er mai ! sans défilé des travailleurs et de leurs organisations syndicales dans les rues, sans muguet vendu à tous les carrefours. Ça ne s’est pas vu depuis 1945. Même le Président de la République, dans un tweet, regrette « les chamailleries » d’antan. Mais pas un mot de réponse aux revendications pressantes d’augmenter les moyens pour l’Hôpital Public, qui fleurissent aux fenêtres et aux balcons !

J47 - J48

Samedi de bonne humeur dans l’unité, on met une musique qui swingue, et on organise tournois de baby-foot et de scrabble. Tout à coup, les PTI (Protection du Travailleur Isolé) retentissent, Mr A. qui est agité depuis quelques jours, vient de donner un coup de pied à un soignant. Tous ses collègues affluent de tous les étages pour lui porter secours et calmer le patient.

Un Conseil des Ministres extraordinaire décide de prolonger « l’état d’urgence sanitaire » jusqu’au… 24 juillet ! 

J49

On discute du rétablissement des visites à partir du 11 mai : pas de circulation dans les étages, visites en plein air au patio, nombre et durée limités…

Les tableaux excel prolifèrent et prennent de la couleur : au traditionnel planning, se rajoutent « les effectifs plan blanc » quotidiens, les effectifs du WE, la traçabilité de la distribution des masques et du GHA (gel hydro-alcoolique), les heures supplémentaires, les commandes de taxis… Heureusement que Marianne, la Cadre de Santé de l’unité, manie la souris avec dextérité ! Le virus est en train de parachever la métamorphose de sa fonction : de soignante, elle se transforme, au fil des tableaux, en gestionnaire comptable. Nous pressentons tous qu’il n’y aura pas de marche arrière possible !

Le blog atteint 11 838 pages visitées.

J50

Ce matin, la maire d’une des communes de notre secteur distribue des masques en tissu aux passagers du RER B.

On apprend que le self de la Maison-Mère va rouvrir pour le personnel le 11 mai, mais qu’il ne délivrera que des repas à emporter. Aucun repas ne pourra être pris sur place.

J51

Une patiente, Mme H., refuse d’enlever son bandana, elle tient à cacher ses racines décolorées, et attend impatiemment la réouverture des salons de coiffure.

Mr W. demande un certificat médical pour essayer d’obtenir une remise sur ses 4 contraventions de 135 Euros. Juste avant son hospitalisation, il a sillonné Paris désert, à vélo, pour distribuer des sandwichs aux SDF.

Premier mercredi de confinement sans distribution de cigarettes par l’établissement. On ressent une certaine fébrilité chez les patients. Ils demandent s’ils pourront sortir en permission la semaine prochaine. Ernesto décide d’une levée de fonds rapide, enfourche sa mobylette et revient du bureau de tabac avec les fameuses cigarettes tant attendues. Pour ceux qui n’ont pas de sous, Ernesto se lance dans la fabrication artisanale, c’est un peu laborieux !

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Un appel aux dons de vieux draps et taies d’oreillers en popeline de coton, est lancé par l’atelier couture de l’Hôpital. Les jours prochains, il va se consacrer entièrement à la confection de masques en tissu, pour le personnel qui prend les transports en commun pour venir travailler.

Trois nouvelles demandes d’admission sont annoncées en même temps par le SAU. On se remet à chercher des lits, comme « avant » … mais dans des services SAS. Nos patients oseraient-ils revenir vers l’hôpital ?

Le Premier Ministre confirme le déconfinement pour le 11 mai, et décline les modalités. En Île-de-France, on reste en zone rouge. Les parcs et jardins, les cafés ne rouvriront pas. Le port du masque est obligatoire dans les transports en commun.

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8 mai. Personne ne pense à la victoire contre le nazisme, ni à sa commémoration. Tout le monde attend, souffle retenu, le 11 mai…

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Nouvelle séance de coiffure dans l’unité en attendant la réouverture imminente des salons. Walid manie précautionneusement les ciseaux mais s’oppose obstinément aux « boules à zéro ».

L’équipe, sans plus de renfort venu du CMP, se compose de 2 titulaires qui s’affairent dans tous les coins du service et de 3 vacataires absorbés par leurs portables, image classique de l’époque d’avant.

Au SAU, ce week-end, il y a un afflux de « tentatives de suicide ». Des indications d’hospitalisation sont posées, une dizaine pour notre secteur, qui se répartiront dans les unités SAS du Pôle et de la Maison-Mère. L’augmentation du nombre d’hospitalisations se confirme.

Ajla attend la semaine prochaine pour faire, avec l’aide de patients volontaires, tous les achats de plantes qui transformeront notre terrasse - béton en jardin agréable pour l’été. Elle rêve des fleurs du jardin du Palais de Topkapi et de sa vue magnifique sur le Bosphore…

Demain, ce sera le 11 mai et l’unité Covid de la Maison-Mère fermera ses portes.

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