Avortement thérapeutique - «J'ai été refusée à l'hôpital en Italie et forcée d’aller en France»

Voici l'histoire de Federica qui, peu avant le confinement, a dû se rendre d'abord en Suisse, puis à Nice et à Marseille pour interrompre sa grossesse, décision qu’elle a prise après avoir appris que le fœtus état gravement malformé. Mais ce n'est qu'une des nombreuses histoires recueillies au fil des ans par les associations qui défendent le droit à l’avortement.

Article d’Eleonora Cirant, journaliste et activiste pour le réseau Pro-choice. Rete italiana contraccezione aborto, paru le 4 juin 2020 dans « Il fatto quotidiano » : https://www.ilfattoquotidiano.it/2020/06/04/aborto-terapeutico-io-respinta-dallospedale-in-italia-e-costretta-ad-andare-in-francia-in-piena-emergenza-coronavirus/5818490/

Traduit par Rosanna Sestito, socio-anthropologue, sage-femme et activiste pour le réseau Pro-choice. Rete italiana contraccezione aborto

Voici l'histoire de Federica qui, peu avant le confinement, a dû se rendre d'abord en Suisse, puis à Nice et à Marseille pour interrompre sa grossesse, décision qu’elle a prise après avoir appris que le fœtus état gravement malformé. Mais ce n'est qu'une des nombreuses histoires recueillies au fil des ans par les associations qui défendent le droit à l’avortement. Très souvent, ce sont justement les professionnel·le·s de santé elles et eux-mêmes qui donnent officieusement des indications sur la démarche à suivre pour se rendre à l’étranger. Le groupe de recherche Europe Abortion Access affirme qu’il « est difficile de connaître le nombre exact [de femmes italiennes qui partent à l’étranger pour avoir recours à l’IVG]. La majorité […] vont en Angleterre, en Espagne et en Hollande ».

Le 24 février, le Covid-19 est sur le point d’enfermer l'Europe et Federica (pseudonyme) est à sa 28ème semaine de grossesse lorsqu'elle reçoit les résultats des examens génétiques recommandés par les médecins après une longue série des tests. L’'enfant qu'elle aurait voulu est atteint d'achondroplasie, une grave malformation du fœtus.

En Italie, la loi ne prévoit pas de délai pour l'interruption médicale de la grossesse au cours du deuxième trimestre, mais il y a la limite de la soi-disant viabilité, c'est-à-dire la possibilité de survie du fœtus, que l'expérience clinique indique autour de 22 semaines d’aménorrhée. Passé ce délai, la femme doit accoucher et le médecin doit réanimer le fœtus et le garder dans une couveuse pour le maintenir en vie.

De nombreux témoignages recueillis par des associations au fil des ans font état de femmes qui, pour interrompre une grossesse après avoir découvert une malformation fœtale grave trop tardivement, se rendent à l'étranger : en France, en Belgique et en Angleterre. Mais la route n'est pas du tout facile. Et c'est encore moins le cas aujourd'hui, après que les hôpitaux aient été submergés par l'urgence du coronavirus, rendant plus difficile l'interruption de grossesse dans toute l'Italie. Dans le meilleur des cas, ce sont les médecins de l'hôpital où la malformation a été diagnostiquée qui fournissent des informations de manière totalement officieuse, en niant publiquement avoir ce genre de pratiques.

Mais le témoignage des femmes reflète une autre vérité. C'est ce qui est arrivé à Federica. Certains professionnel·le·s lui ont parlé de la possibilité d’obtenir de l’aide en Belgique.

Mais l'urgence coronavirus vient d’être décrété et, malgré le fait que Federica soit testée négative, l'hôpital refuse de la prendre en charge puisque considérée à risque d'infection. Le 25 février, après qu’une clinique universitaire de Zurich la refuse pour les mêmes raisons, Federica part pour la France avant la fermeture des frontières. En suivant les conseils d'autres femmes grâce à un forum en ligne, elle arrive Nice.

La procédure, qui dure entre quelques jours et deux semaines, comprend un examen gynécologique privé, l'évaluation du cas par le comité d'éthique de l'hôpital et un séjour d'une nuit. Préoccupée par le temps d'attente, Federica repart pour faire une nouvelle tentative dans la ville la plus proche. Elle arrive donc à Marseille à 30 semaines de grossesse où elle est prise en charge immédiatement : dans les trois jours ouvrables, elle fait une échographie, qui confirme la grave maladie du fœtus, et quelques jours plus tard, le comité d'éthique donne le feu vert pour mettre fin à sa grossesse.

Federica affirme : « Ils m'ont accueillie avec beaucoup de gentillesse et de soin. Ils m'ont donné de la morphine et m'ont fait une péridurale pour que je ne ressente pas de douleur, sinon ça aurait été une expérience vraiment choquante, parce que ce que vous avez la douleur de l'accouchement mais avec un enfant mort. Ils vous donnent des calmants et ensuite ils font une injection dans le cordon ombilical. Ils font d'abord une anesthésie pour que le fœtus ne ressente pas de douleur, puis une autre qui provoque l'arrêt cardiaque du fœtus. Ensuite, ils vous donnent des médicaments pour déclencher l'accouchement et les contractions commencent. Ils vous demandent si vous voulez apporter le corps en Italie pour l'enterrer, ou bien ils vous proposent de l'incinérer et de disperser les cendres dans le cimetière des enfants de l'hôpital. Dans cet hôpital une fois par an se rassemblent toutes les familles qui ont vécu la même expérience. Ce que je ressens maintenant... ce qui me pousse à continuer c'est que je lui ai épargné des souffrances - ça aurait été un garçon. Je travaille dans un hôpital et je vois beaucoup d'enfants malades. Faire un tel choix pour votre enfant est très difficile ».

Mais il n'y a pas que l'histoire de Federica : d'autres femmes avant elle ont été contraintes d'aller à l'étranger pour se faire avorter.

Serena (pseudonyme), psychologue clinicienne, raconte son voyage il y a un an : « Dans notre société, il n'y a pas de place pour le deuil périnatal et ceux qui en parlent mettent les autres mal à l'aise. C'est comme s'ils vous forçaient à mettre ça dans un coin de votre mémoire, parce que tout le monde vous dit que vous n'avez plus à y penser ».

Son voyage a eu lieu l'année dernière et il est commencé à partir d'une ville de la Toscane vers Nice. La procédure est la même que celle décrite par Federica. « L'échographie morphologique de la 20ème semaine n'a montré aucune cavité cardiaque. Après une nouvelle échographie chez un gynécologue privé, ils m'ont envoyée à l'hôpital Careggi pour une échographie de deuxième niveau et j'été déjà à 5 mois de grossesse. C'est là qu’on a vu que le cerveau ne se développait pas. Après d'autres tests, on a découvert que le fœtus était atteint du syndrome de délétion 1p36, une maladie génétique rare. Mais à ce moment-là, j’étais à plus de 22 semaines, donc j'étais censée accoucher et le bébé aurait survécu, mais dans des conditions terribles. Les généticien·ne·s de l'hôpital étaient disponibles et m'ont offert la possibilité de me rendre à l'étranger, mais ils ne savaient pas dans quels hôpitaux on pratiquait cette intervention. Il faut faire avec : un peu sur Internet, un peu par le bouche à oreille. À l'hôpital de Nice, que j'ai trouvé sur internet, j'ai été immédiatement référée à une gynécologue qui parle italien, qui m'a fait la visite et l'échographie. Je suis ensuite rentré en Italie et j'ai attendu environ deux semaine la décision du comité d’éthique, qui était favorable. Puis je suis retourné à Nice pour l’intervention, 4 jours après ».

Les coûts peuvent être très élevés, jusqu'à 4000 euros, et la directive européenne (2011/24/UE du Parlement et du Conseil) qui prévoie le droit aux soins de santé transfrontaliers pour les citoyen·ne·s non-résident·e·s, est interprétée de manière plus ou moins souple. En Belgique, le coût est d'environ 4000 euros hors frais de voyage. En s'inscrivant auprès du Service National de Santé Belge, le coût du traitement peut être entièrement remboursé, mais le service de facturation de l'hôpital exige un paiement à l'avance.

LAIGA (Libera associazione italiana ginecologi per l’applicazione della legge 194) donne des informations et explique le fonctionnement de la procédure. Il est possible de demander de l'aide à l’association Change194, fondée par des femmes qui ont vécu cette expérience. Cependant il n’y a pas que les femmes en raison d'une interruption volontaire de grossesse au cours du deuxième trimestre qui partent à l’étranger pour un avortement dit thérapeutique. Cela concerne aussi les femmes qui n'ont pas réussi à interrompre leur grossesse au cours du premier trimestre.

En Italie l’IVG est possible jusqu'à la 12ème semaine de grossesse. Après ce délai, il peut être pratiqué seulement si la santé physique ou mentale de la femme sont menacées. Dans d'autres Etats européens le délai change. En Espagne, par exemple, le délai est de 14 semaines ; en Angleterre, la limite est de 24 semaines, aux Pays-Bas, il n'y a pas de limite spécifique autre que la viabilité fœtale, c’est-à-dire 22 semaine de grossesse ; en Suède, il est de 18 semaines et en Norvège de 22 semaines d’aménorrhée.

Le phénomène a été étudié par les chercheuses du projet Europe Abortion Access, financé par la Communauté européenne (European Reseach Council, ERC). Elles ont analysé les déplacements effectués par les femmes dans leur propre pays ou à l'étranger pour obtenir une interruption de grossesse. Le groupe de recherche a commencé ses travaux en 2016 et les premiers résultats sont en cours de publication.

La coordinatrice du projet, Silvia De Zordo, anthropologue à l'Université de Barcelone et Giulia Zanini, anthropologue à l'Université Queen Mary de Londres : « Il y a plus de 6 000 femmes de différents pays européens qui se font avorter en Angleterre et en Hollande. Ensuite, il y a toutes les autres destinations, mais il n'est pas toujours possible de connaître le nombre exact de femmes voyageant à l'étranger. La majorité des femmes italiennes se rendent en Angleterre, en Espagne et en Hollande. Elles vont en France lorsqu'elles dépassent la limite de viabilité. La principale raison pour laquelle les femmes qui résident en Italie voyagent à l'étranger est la limite de l'âge gestationnel pour avoir recours à l’VG », expliquent les chercheuses. « L'échantillon dont nous disposons n'est pas représentatif, mais il nous donne des indications intéressantes. La majorité de ces femmes ont appris leur grossesse ou elles ont décidé de l'interrompre lorsque la limite des trois mois était proche. Les raisons pour lesquelles elles n’ont pas remarqué la grossesse sont multiples : irrégularités menstruelles, problèmes hormonaux, difficultés personnelles ou familiales (séparations, maladies, grand stress). Ou bien elles ont été mal conseillées par des médecins qui n'ont pas compris les signes d'une éventuelle grossesse, ou à cause d'un âge gestationnel mal calculé. Parmi les femmes italiennes qui ont répondu à notre questionnaire, il y a aussi un pourcentage non négligeable qui a décidé d'arrêter leur grossesse à temps, mais qui n'ont pas réussi à le faire. Plusieurs barrières sont apparues : accès à l'information, accès aux services, refus des médecins contacté·e·s, manque d'indications sur les endroits où elles auraient pu aller. Nous avons plusieurs exemples de ce type. Ces barrières sont spécifiques à l'Italie. Ce n'est pas étonnant, en comparaison de la France et à d'autres pays où il existe, par exemple, des sites institutionnels et des lignes téléphoniques nationales pour l'avortement ».

Le rapport annuel du ministère de la santé sur l'application de la loi 194 n'accorde pas beaucoup d’attention à ce phénomène. Dans son rapport de 2017, on retrouve un seul tableau qui compare les données italiennes aux données internationales. Les différences sont justifiées par une "législation différente" ou par la "disponibilité des services". Les voyages à l'étranger pour avoir recours à un avortement pendant le deuxième trimestre semble être une histoire italienne habituelle : on le sait, mais surtout ne le dites pas. Et les femmes paient, comme toujours, le prix le plus élevé.

 

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