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Billet de blog 28 décembre 2025

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Le Maître du kabuki : le kabuki à l'honneur

Né au 17e siècle, le kabuki est un théâtre traditionnel japonais dont les femmes furent longtemps exclues, jugées trop subversives par les autorités. Les rôles féminins furent alors confiés aux hommes. C’est ainsi qu’est née la figure de l’onnagata : l’acteur masculin spécialisé dans les rôles de femmes.

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Le kabuki : un art du masque, du corps et de la métamorphose

Un mot d’abord sur cet univers. Né au 17e siècle, le kabuki est un théâtre traditionnel japonais dont les femmes furent longtemps exclues, jugées trop subversives par les autorités. Les rôles féminins furent alors confiés aux hommes. C’est ainsi qu’est née la figure de l’onnagata : l’acteur masculin spécialisé dans les rôles de femmes.

Ce point est fondamental. Le kabuki ne demande pas d’« imiter » le féminin, mais de le devenir, par un travail extrêmement codifié sur le corps, la démarche, la voix, le regard, la retenue. Les corps masculins sont façonnés, disciplinés, rééduqués pour accueillir une autre présence. Il y a là quelque chose de profondément troublant, à voir cette transformation exigeante.

Contrairement à la vision occidentale de l’acteur, souvent héritée de la « Méthode » ou de l’Actor’s Studio, où l’on cherche à puiser dans son moi intérieur pour nourrir un personnage, le kabuki exige le chemin inverse. Il ne s'agit pas d'exprimer son identité, mais de s’effacer derrière un kata, une forme codifiée. On ne cherche pas la vérité psychologique, mais la perfection du geste transmis.

Historiquement, si l'esthétique du Kabuki a pu jouer sur l'ambiguïté, le métier d'onnagata n'est en rien lié à l’orientation sexuelle de l'acteur. Ce qui importe ici, ce n’est pas le désir, mais la dissolution de l’identité personnelle dans l’art. Et c’est exactement ce que montre le film.

Illustration 1
Affiche du film "Le Maitre du kabuki", film de Lee Sang-il (2025) © Pyramide Distribution

Kikuo : une ambition claire

Kikuo, interprété avec une précision remarquable par Ryō Yoshizawa, est orphelin. Son désir d’excellence naît d’abord comme une revanche sur la vie. Mais très vite, cette ambition dépasse la survie sociale.

Ce que le film montre avec finesse, c’est le moment où le désir de réussite devient une vocation exclusive. Devenir le plus grand acteur du Japon n’est plus seulement un but : c’est une ligne de conduite. Tout ce qui n’y conduit pas directement devient secondaire, presque hors champ.

Illustration 2
Ryô Yoshizawa dans "Le Maître du kabuki" de Sang-il Lee (2025) © Pyramide Distribution

Ce qui se joue sans se dire

La relation avec son ami d’enfance, Shunsuke, est l’une des plus belles lignes de tension du film. Elle incarne une alternative possible : une autre manière d’habiter l’héritage, le talent, la transmission.

Entre eux, il n’y a pas seulement rivalité ou jalousie, mais une fracture existentielle. L’un avance en sacrifiant, l’autre doute. L’un s’élève, l’autre observe. Et le film montre avec une grande finesse que la réussite de l’un est aussi, malgré lui, la blessure de l’autre.

Le maître, père de cet ami, incarne une transmission stricte, parfois écrasante, mais jamais caricaturale. Il n’est ni tyran, ni figure bienveillante. Il est le dépositaire d’un art qui dépasse les individus. Et Kikuo comprend très tôt que s’inscrire dans cette lignée implique de s’effacer comme individu pour faire survivre une œuvre.

À mesure que les figures aimées disparaissent, le film suggère que Kikuo ne poursuit plus seulement son ambition initiale : sa réussite devient aussi un acte de fidélité.

Illustration 3
Ryô Yoshizawa, Ken Watanabe et Ryusei Yokohama dans "Le Maître du kabuki" de Sang-il Lee (2025) © Pyramide Distribution

Les renoncements intégrés

Les relations amoureuses de Kikuo sont marquées par une forme de distance, voire d’instrumentalisation. Les femmes qu’il croise semblent exister en périphérie de son projet, jamais au centre.

Pour Kikuo, l’art ne souffre d’aucune concurrence, pas même celle de l’amour ou de la paternité.

Une victoire, envers et contre tout

Contrairement à de nombreux récits occidentaux sur le génie ou la réussite, Le Maître de Kabuki ne déconstruit pas son personnage au moment du succès. Kikuo atteint ce qu’il voulait atteindre. Pleinement. Lucidement.

La solitude est là, mais elle n’est ni plaintive ni tragique. Elle est la conséquence logique d’un chemin voulu, préparé, assumé. Le film ne nous demande pas de juger. Il nous demande de regarder.

Et c’est sans doute ce qui rend ce film si universel. Derrière le kabuki, derrière le Japon, il parle à toutes celles et ceux qui ont un jour choisi un objectif si grand qu’il redessine toute une vie. 

De Citizen Kane à certaines figures de l’art ou du sport, cette question traverse les cultures : que choisit-on de laisser derrière soi pour devenir ce que l’on a décidé d’être ?

Le Maître de Kabuki n’apporte pas de réponse. Il montre simplement qu’il existe des victoires qui ne cherchent ni consolation ni absolution. Des victoires à l’image de cet art où tout se joue dans un geste, un regard, une posture.

Un film exigeant, profondément maîtrisé, porté par des acteurs d’une grande justesse.

Le Maitre du kabuki de Sang-il Lee - Bande-annonce © Pyramide Distribution

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