Lettre ouverte aux bons Français qui empoisonnent mes Antilles

À travers cette lettre je souhaite mettre en évidence une chose qui a été omis par le gouvernement : nous existons. Je fais partie de la société de demain, je ne laisserai pas un manquement de l'Etat à ses fonctions conditionner mon futur.

       Lettre ouverte aux bons français qui empoisonnent mes Antilles 

Je suis née le 22 mai 2001 à Fort-De-France, et ça aurait très bien pu ne pas être le cas. À mon anniversaire ou quand ça lui prenait, ma mère me racontait cette naissance si attendue. Oui, si attendue, parce que quelques années plus tôt on lui avait dit qu’elle ne pourrait pas avoir d’enfant. Pourtant, j’étais sa deuxième grossesse qui a pu arriver à terme. Pourquoi ne pourrait-elle pas avoir d’enfant ? À cause de l’endométriose qui a failli lui coûter la vie à l’âge de vingt-huit ans, déjà mère d’un poupon. Mais bon de toutes façons, qui ça intéresse l’endométriose ? 

J’ai grandi en Guadeloupe. Les derniers mois étaient quelque peu stressants et pénibles car cette fois, elle a dû subir une ablation totale de la thyroïde parce que la sienne présentait des nodules qui auraient pu dégénérer. Mais aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours trouvé les perturbations endocriniennes particulièrement pesantes dans ma famille, à tel point que les femmes de mon entourage partageaient leur vécu aux repas de famille. Les unes parlaient de leurs problèmes de thyroïde allant des simples rendez-vous de contrôle aux chimiothérapies, les autres évoquaient leur syndrôme des ovaires polykystiques (SOPK) et leur difficulté à avoir des enfants. À dix ans, je me demandais déjà : est-ce que mon tour viendra ? 

Ça n’a pas raté. Maintenant installée à Saint-Pierre-et-Miquelon, ma mère me demande de consulter un endocrinologue parce qu’elle trouve ma gorge suspecte. À l’âge de treize ans le verdict tombe, j’ai un goitre thyroïdien habité par plusieurs nodules assez gros, à surveiller tous les six mois. Faute de moyens sur cet archipel, tous les étés quand je rentrais aux Antilles j’avais un suivi saccadé et chargé en examens. D’ailleurs, un de ces étés fut marqué par le décès d’un oncle par le cancer de la prostate, puis un an plus tard vient la disparition de ma grand-mère, décédée du cancer de l’endomètre. Entre temps j’ai aussi été diagnostiquée avec le syndrôme des ovaires polykystiques : pourriez-vous imaginer la détresse d’une adolescente de quinze ans lorsque l’endocrinologue lui annonce qu’elle ne pourrait peut-être pas procréer ? 

Mais, lorsque le scandale du chlordécone commence à faire de plus en plus de bruit autour de moi, je ne peux m’empêcher de m’y intéresser afin de trouver les réponses qu’on évitait de me donner. Deux mots m’ont fait l’effet d’une bombe reçue en pleine figure : perturbateurs endocriniens. Il s’est avéré que ce que je prenais comme une malchance génétique jusqu’ici n’est autre que le résultat d’un vice du gouvernement. L’État aurait laissé des perturbateurs endocriniens envahir les sols et intoxiquer la population, ma famille, moi-même, jusqu’à rendre de nombreuses personnes malades ? J’implose. J’aurais dû prendre mes cousines plus au sérieux quand elles m’avertissaient des dangers de la molécule destructrice, des cousines qui elles-mêmes étaient atteintes de pathologies associées aux perturbateurs endocriniens. En effet, l’une est atteinte d’endométriose et sa petite soeur se bat tous les jours contre le SOPK et une obésité morbide.

Soutenue par Sophie Lonete qui a consacré la majeure partie de sa carrière de journaliste au scandale, j’ai décidé d’entamer une croisade afin de comprendre les enjeux de ce dossier mais surtout pour réveiller les responsables et m’attaquer au problème fondamental.

C’est le 25 septembre 2019 que je découvrais officiellement que l’État a eu conscience du problème dès 1991, comme la majorité de la population antillaise. Je parle d’une majorité et pas de l’intégralité parce que certains hommes politiques de nos îles ont préféré éviter de faire du chlordécone un sujet de débat pour ne pas bouleverser la paix sociale. Je me demande : comment garantirons-nous la paix sociale lorsqu’il n’y aura plus de société antillaise viable ? En effet, le chlordécone est cancérigène. Il a été défini comme tel en 1981 aux Etats-Unis, puis considéré comme peut-être cancérigène en Europe en 1987, et ensuite ? Pourquoi ne faudrait-il pas dire qu’il l’est si le docteur Luc Multigner et le chirurgien urologue Pascal Blanchet l’ont eux-même mis en évidence ? Vous vous cachez derrière un manque de lien de causalité directe, or vous ne nous permettez pas de définir celui-ci. Outre les résultats de l’étude Kannari qui n’ont pas été entièrement révélés, l’étude Madiprostate, qui aurait pu confirmer la corrélation mise en évidence par l'étude Karuprostate, a été interrompue par l’arrêt des financements. Etonnant !  Encore, le Dr Dominique Belpomme, médecin de cancérologie et président de l’Association pour la Recherche Thérapeutique Anti-Cancéreuse, définit le scandale comme une crise sanitaire majeure qui implique non seulement le chlordécone mais aussi le paraquat, au moins aussi redoutable.  

En réalité, il s’avère qu’un cinquième des personnes qui sont allées se faire dépister suite à l’appel du collectif zéro chlordécone, zéro poison sont contaminées à des degrés différents par le chlordécone mais également par une trentaine d’autres organochlorés différents. Pour avoir conscience de leur état de santé réel, ces individus ont dû prendre en charge le coût considérable de ce dépistage. Or, être au fait de cette information est nécessaire et permet notamment aux hommes de prévenir plutôt que guérir un cancer auquel ils sont deux fois plus exposés que les hommes de l’hexagone. En 2016, la Martinique détient le record du monde du nombre de cancers de la prostate. Les plus en danger sont ceux qui détiennent quatre fois plus de chlordécone dans leur sang que les autres antillais : les ouvriers agricoles. Des ouvriers agricoles pour qui la Confédération Générale du Travail de la Martinique a multiplié les démarches afin de faire reconnaître la pathologie comme maladie du travail, en vain. À croire que la maladie de Parkinson déclenchée par les pesticides dans les vignes en hexagone a plus de poids que le cancer de la prostate induit par les pesticides des bananeraies. Nos femmes, elles, ont beaucoup moins d’enfants qu’il y a quinze ans et deux fois plus de bébés prématurés que celles de l’hexagone. Pour combler le tout, 19% de ces enfants dépassent la dose toxique “acceptable”, ce qui implique des prévalences à l’autisme, aux troubles de l’apprentissage, au diabète, à l’obésité selon les médecins locaux.  Toujours rien d’alarmant ?

Les données probantes le montrent, mais dame justice aveugle et ses compatriotes ferment une fois de plus les yeux sur un sujet de société qui les préoccupent moins, voire pas du tout. Finalement, c’est le reproche principal que je vous fais à travers la présente : vous ne nous regardez pas, ne nous écoutez pas, plus encore, vous nous ignorez. Quand je parle de vous, je parle du système. Je parle de tous les politiciens qui se sont succédés dans ce scandale. Où sont passées les 17 années d’archives du ministère de l’agriculture ? Quand s’est réellement arrêtée la commercialisation du chlordécone ? Quelles sont ces fraudes et trafics qui ont étés évoqués et pourquoi n’ont-ils pas été arrêtés ? 

Un empoisonnement. J’emplois le terme “empoisonnement” ici parce que je soulève une intention. Si l’ancien maire de Sainte-Marie et député de la Martinique de l’époque évoque un laissé faire du gouvernement, je persiste à croire que ce secret gardé au sujet des impacts sanitaires du chlordécone avait bien une intention, une fonction latente : privilégier la croissance économique par la production extensive et le lobbyisme agricole, peu importe les retombées sociales et sanitaires sur les habitants.

Bourgeois et prolétaires, aristocrates et paysans, seigneurs et serfs ou maîtres et esclaves, la France comme bon nombre de pays a toujours fonctionné selon une dichotomie, c’est finalement ce qui la perdra selon moi. Je considère que l’évolution de l’Homme a cadencé l’actualisation de ses connaissances, que les erreurs du passé résultent donc d’un manque de connaissances mais ne sont pas irrévocables. Le problème fondamental est le moment où une partie de la population s’est élevée et a proclamé sa suprématie. Mais de quel droit ? 

Quand en 1929 la crise économique mondiale a provoqué la mobilité sociale des membres de la condition ouvrière blanche, on a fait appel à l’immigration pour combler les trous structuraux qu’elles ont causé. Quand les minorités visibles appelées à les suppléer ont investi les Habitations à Loyer Modéré qui ont remplacé les bidonvilles parisiens, on annonçait déjà la couleur : on les considérait utiles à l’économie, mais pas légitimes à faire partie de la structure sociale réelle. Quand les ressources ont manqué sur les territoires français pour performer, il a fallu coloniser. En fin de compte, nos Outre-Mers sont des annexes de la France, nos intérêts ne valent rien face au commerce, nous l'aurons compris.  Concernés par la colonisation comme migrants fuyant une précarité sociale dont la France est partiellement responsable, nous sommes les laissés pour compte des politiques de l’Etat français. Si ce n’était pas le cas, la qualité de l’enseignement, des soins, des mesures sociales en général tendrait à être la même dans n’importe quelle banlieue française et dans les quartiers des minorités visibles. Si ce n’était pas le cas, le retrait de l’homologation du chlordécone aurait été appliqué en hexagone comme aux Antilles dès 1990. Si ce n’était pas le cas, Elise Lucet aurait fait état des dangers sanitaires du chlordécone sur la carte des pesticides de France présentée lors de son édition de cash investigation consacrée aux perturbateurs endocriniens en 2016. La colonisation a été utile dans la construction de votre hégémonie infondée, soit. 

Maintenant, le prix à payer pour cette hégémonie est la reconnaissance. La reconnaissance des fautes du gouvernement français dans le scandale du chlordécone et une recherche de solutions pour améliorer les conditions de vie des antillais. La reconnaissance de l’immigration actuelle comme conséquence de l’exploitation extensive des ressources sur des territoires extérieurs. Je demande à ce que la vérité soit rétablie pour faire avancer la France et éviter que des théories absurdes comme celle de Renaud Camus qui évoque un Grand remplacement fusent et creusent une dichotomie déjà trop encrée. Je crois que c’est plutôt l’actualisation des connaissances qui devrait faire évoluer l’Homme, ce pourquoi je demande transparence et honnêteté dans l’enseignement de l’Histoire tout comme dans la gestion de sujets de société. Je ne prétend pas vous apprendre quoi que ce soit jusqu’ici. Cependant la jeunesse antillaise se mobilise, se préoccupe. Les associations clean my island en Guadeloupe et earth army en Martinique ont vu le jour à l’initiative de nos jeunes car s’ils ne s’occupent pas des enjeux environnementaux, qui le ferait ?

Je cherche un éveil de conscience et s’il ne vient pas de vous, j’espère qu’il viendra de la population elle-même. Les codes sont déjà en train d’être bouleversés, la population prend conscience de son pouvoir et revendique ses droits. Vous ne pourrez pas nous rendre les vies que le chlordécone nous a pris, ni renverser à vous seul un système délibérément dysfonctionnel depuis d’innombrables siècles. Mais pourriez-vous empêcher de nouveaux empoisonnements ? Et plus largement, au regard des conséquences du scandale du chlordécone, pourriez-vous être l’initiateur d’un changement de gestion d’un peuple que vous êtes censé représenter ?

Aujourd’hui, j’étudie en psychoéducation au Canada. Premièrement parce que j’ai préféré fuir les problématiques sociétales françaises plutôt que les affronter je l’avoue, deuxièmement parce que la psychoéducation n’existe pas en France. Il faut dire que ce pays n’a pas seulement quarante-sept ans de retard dans la reconnaissance du chlordécone comme perturbateur endocrinien cancérigène, il a aussi trente ans de retard dans tous les domaines de la santé mentale. Pour résumer, la France est en retard. Comme Georges Gastaud en 2005,  je déplore l’urgence de la situation. Comme Malcom Ferdinand je dénonce une crise sociétale mais aussi environnementale, sanitaire, étatique, démocratique et de justice. Une crise qui aurait pu être évitée si seulement le sort des citoyens était un intérêt de première ligne, comme en Virginie en 1975.

Je suis née un vingt-deux mai, et cette date dont j’étais si fière me paraît être davantage celle de la mutation de l’esclavage plutôt que celle de son abolition. La lutte des classes, elle,  mute selon la même tendance. À ce jour je n’ai plus qu’un mot à vous adresser, un mot qui a pu sauver les ouvriers de l’usine Hopewell du chlordécone aux Etats-Unis, au même moment où la molécule était encore diffusée dans nos terres : cholestyramine.

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