Enfance et affaires scolaires: les errances du projet de B. Griveaux pour Paris

Elue parisienne, ancienne cheffe de cabinet au Ministère de l’Education nationale, au lendemain de la dernière rentrée scolaire avant les élections municipales, je me suis plongée dans les propositions de Benjamin Griveaux pour « faire de Paris, la ville de l’excellence pour nos enfants ».

Les promesses du candidat d’Emmanuel Macron ne sont pas à la hauteur de cette préoccupation majeure des parisiens. Méconnaissance des dossiers, pauvreté des propositions et injonctions contradictoires : ce « projet » démontre sa méconnaissance du fonctionnement de la petite enfance et des affaires scolaires, mais aussi de ce qui se pratique déjà dans la capitale sous l’impulsion d’Anne Hidalgo.

 UNE QUESTION DE JUSTICE SOCIALE

 Le candidat de l’Elysée présente ainsi sa « vision » pour l’école : « donner les mêmes chances à tous les enfants de Paris » en luttant contre les inégalités. Qui pourrait s’opposer à une promesse aussi séduisante ? Dans une ville dirigée par une majorité de gauche depuis 2001, on est loin de la rupture et le « Nouveau monde » semble ainsi rendre implicitement hommage aux priorités et actions de « l’Ancien ».

Malheureusement cette « vision » peine à s’incarner dans des propositions sur le sujet : rien par exemple sur la création de places en crèche et l’amélioration de la garde d’enfant avant leur scolarisation, qui pose pourtant des questions d’inégalités sociales entre les familles, d’inégalités entre les femmes et les hommes, et d’accès à l’emploi des plus fragiles. Depuis 2001, plus de 15 000 places de crèches auront été créées à Paris, pour atteindre 39 000 places en 2020, soit une capacité d’accueil collectif trois fois supérieur à la moyenne nationale. Les établissements ont été rénovés en continu, dont par exemple 150 cet été pour améliorer les conditions d’accueil des enfants et le travail des professionnels du secteur. Bertrand Delanoë puis Anne Hidalgo ont su construire à Paris un service public de la petite enfance unique en France, dont il faut encore résolument améliorer l’accès pour tous les parisiens en poursuivant les efforts sans précédent de création de places de crèche.

D’autant que le projet d'ordonnance sur les modes d’accueil tel qu’envisagé par le Gouvernement viendrait dégrader les conditions d'accueil, en particulier dans les crèches, en diminuant le nombre d'encadrants et le nombre de m² minimal par enfant. Ce dernier pourrait descendre dans les zones denses à 5.5 m², contre 7 m² aujourd’hui. Les parents et les personnels de la petite enfance s'inquiètent légitimement de cette détérioration possible des conditions d’accueil des enfants.

Puisqu’il est ici question de « donner les mêmes chances à tous les enfants de Paris », arrêtons nous un instant sur un enjeu totalement absent du projet de Benjamin Griveaux: la question de la mixité sociale. Elle est centrale pourtant pour la réussite des élèves, notamment les plus fragiles, comme pour le sentiment d’appartenance de tous les enfants à la République. C’est bien notre capacité à « faire société » qui est en jeu. L’expérience concrète de la mixité constitue le meilleur apprentissage de la citoyenneté, et il n’est pas question de transiger. Nous sommes dépositaires collectivement de l’esprit du 11 janvier[1] : tous les Républicains qui souhaitent une France unie sur ses valeurs doivent refuser le statu quo. Pour autant, nous ne sommes pas face à une page blanche et nous connaissons les effets désastreux de la réforme de la carte scolaire en 2007 menée par Nicolas Sarkozy et son DGESCO[2] de l’époque, un certain Jean-Michel Blanquer... La mixité sociale est un objectif auquel nous n’avons pas d’autre choix que de tendre, mais elle ne peut être le produit de mesures autoritaires ou purement administratives. Les parents et les acteurs des territoires doivent y être entièrement associés, d’autant qu’ils peuvent être eux-mêmes des leviers du changement. C’est dans ce cadre que le Conseil de Paris, en accord avec l’Académie, a décidé en février 2018 de créer l’Observatoire parisien de la mixité sociale et de la réussite éducative (OPMIRE). Son but est de permettre de mieux comprendre les phénomènes de ségrégation sociale et scolaire, d’en circonscrire les causes, et de proposer les éclairages nécessaires à la prise de décision et à l’évaluation des actions déjà mises en œuvre. Sous l’impulsion de sa Maire, Anne Hidalgo, Paris a en outre mis en place un ensemble d’actions[3] pour renforcer la mixité : extension du dispositif « Action collégiens », pivot en matière de lutte contre le décrochage scolaire, ou encore lancement de l’opération « Tous mobilisés » en partenariat avec l’Académie de Paris. A ces actions volontaristes s’ajoute une augmentation des moyens humains et matériels des établissements les plus fragiles et la mise en place de trois secteurs « multi-collèges » dès 2017. Les élus de la majorité agissent donc concrètement pour plus de mixité à Paris, mais que propose monsieur Griveaux sur ce sujet pourtant fondamental ? Sa volonté d’améliorer l’accessibilité des familles au logement intermédiaire ne peut être la seule réponse. De surcroit, les élus de la majorité municipale mettent tout en œuvre pour permettre à chacun de se loger à Paris dans des conditions dignes. Ma tribune publiée en juillet dernier y revient de manière détaillée.

EXCELLENCE POUR TOUS…OU ELITISME POUR QUELQUES UNS ?

 Le candidat LREM promet de faire de Paris, la ville de « l’excellence pour nos enfants ». Chaque famille souhaite l’excellence pour l’éducation de ses enfants. Mais derrière les mots-valises, de quoi parle M. Griveaux ? De l’excellence pour tous, ou de l’élitisme pour quelques-uns? De la qualité des enseignements et d’ambition pour la majorité des élèves, ou de l’accompagnement des « premiers de cordée » ?

 Sa proposition de développer des sections internationales ou de créer dans chaque arrondissement un établissement bilingue anglais  ne va pas dans le sens d’une démocratisation de l’apprentissage des langues vivantes car elles participent d’une logique de concentration des moyens en faveur d’un bilinguisme pour quelques-uns.

Plus loin, dans un numéro d’équilibriste, Benjamin Griveaux annonce vouloir utiliser une partie du temps périscolaire pour l‘apprentissage de l’anglais. Reconnaitrait-il enfin l’intérêt de la réforme des rythmes scolaires que Jean-Michel Blanquer a pourtant cyniquement saccagée en 2017 en encourageant le rétablissement de la semaine de 4 jours de classe ? Au mépris des rapports et avis scientifiques unanimes qui dénonçaient la fatigue des élèves qui en résultait. En oubliant que 70% des enfants bénéficiaient d’activités périscolaires lorsqu’ils étaient scolarisés cinq jours par semaine, contre 20% seulement avant la réforme de 2013.

Au chapitre « Préserver la santé de nos enfants », Benjamin Griveaux veut un air pur et pour cela il est prêt à tout … comme « installer le meilleur système de ventilation possible dans les salles de classe» ou « déménager les équipements qui seraient trop proches des grands axes pollués »…Il aurait été beaucoup plus cohérent de soutenir –contrairement à la majorité à laquelle il appartient- les choix courageux d’Anne Hidalgo pour réduire la pollution dans notre ville : de la mise en place de la circulation différenciée en cas de pics de pollution à la restriction de la place de la voiture en ville. Pour accélérer la transition écologique mais aussi afin de permettre un gain de pouvoir d’achat pour les familles parisiennes, Anne Hidalgo, va plus loin et rend effectif à compter de ce mois de septembre le remboursement intégral ou partiel selon les cas, de la carte de transport des jeunes Parisiens.

 Monsieur Griveaux serait également plus crédible s’il ne prétendait pas, à tort, que le budget d’investissement et d’entretien des établissements scolaires s’était tari. Et le recours ponctuel au budget participatif a même permis de donner à certains projets un coup d’accélérateur. Quand les contrevérités servent lieux de projet, c’est que l’ont commence à perdre pied…

DES COUPS D’EPEE DANS L’EAU

Benjamin Griveaux propose du bio dans les cantines en ignorant que les repas des petits parisiens dans les crèches sont d’ores et déjà composés à 85% d’aliments biologiques issus de l’agriculture durable, dont 100% de lait biologique. Quant aux élèves parisiens, ils bénéficient généralement de prestations de qualité[4]. Encore un coup d’épée dans l’eau…

Enfin dans son « projet » novateur, le candidat présidentiel veut simplifier la vie des parents et les soutenir. Il propose entre autres pour cela de créer un « accueil parents » dans chaque arrondissement, sorte de guichet unique, où les parents seront reçus et accompagnés « sur-mesure » dans les démarches relatives à leur enfant. Il réinvente ainsi les Relais Informations Familles qui assument déjà aujourd’hui ces missions. Le 12e avait d’ailleurs été pilote dans leur mise en place lorsque… Bertrand Delanoë était Maire de Paris !

Pour conclure, dans son projet, Benjamin Griveaux dit « vouloir faire tomber les barrières entre ceux dont les parents ont les moyens de scolariser leur enfant dans l’enseignement privé et ceux issus de familles modestes » qui vont donc dans l’enseignement public. En instaurant l’instruction obligatoire dès 3 ans au lieu de 6 ans, son collègue Jean-Michel Blanquer a déjà commencé… à faire tomber les barrières du financement public en faveur des établissements privés. Concrètement, déjà près de 98% des enfants de 3 ans sont scolarisés et 100% des enfants de 4 ans. Cette mesure ne concernera finalement que 29 000 élèves au niveau national mais représentera un énorme cadeau aux écoles maternelles privées sous contrat puisqu’elle va obliger les communes à leur verser les mêmes aides qu’aux écoles publiques comme, par exemple, pour rémunérer les ATSEM[5]. Un cadeau estimé à 150 millions d’euros et qui ne sera pas systématiquement compensé par l’Etat. Les cadeaux financiers pour l’école privée de la majorité politique à laquelle appartient Benjamin Griveaux affaibliront l’école républicaine et grèveront les budgets des collectivités locales, comme à Paris. Une bien belle façon de lutter contre les inégalités... 

[1] Le 11 janvier 2015, quatre millions de Français étaient descendus dans la rue pour rendre hommage aux victimes des attentats et manifester leur attachement aux valeurs de la République.

[2] Directeur Général de l’Enseignement Scolaire

[3] Plus d’infos ici : https://www.paris.fr/pages/la-mixite-sociale-dans-les-colleges-parisiens-6659/#un-observatoire-pour-lutter-contre-le-phenomene-de-segregation-scolaire_1

[4] Dans le 12e arrondissement par exemple : 10 000 repas sont confectionnés  chaque jour grâce à 12 cuisines de production. La production est faite sur place ou fait l’objet de portage en liaison chaude. 53,4% d’alimentation durable (Bio, Label Rouge, Pêche durable), 83% de produits de saison, 100% de pain Bio, 100% des œufs Bio, 100% de la volaille issue d’élevage de plein air, 1 repas végétarien par semaine, 0% d’OGM. 

[5] Agent Territorial Spécialisé des Ecoles Maternelles. Ils assistent l’enseignant pour l’accueil et l’hygiène des enfants (aide pédagogique), et assurent aussi la propreté des locaux et du matériel de la classe (aide technique)

 

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