Der Speigel. « On a tout fait pour pourrir la vie de Julian. »

Spiegel Online. Dans sa première interview depuis l’arrestation de Julian Assange, Kristinn Hrafnsson, rédacteur en chef de WikiLeaks, parle de l’incarcération «scandaleuse» du fondateur de la plate-forme, des liens avec la Russie et du traitement « effroyable » de Chelsea Manning. Entretien mené par Martin Knobbe et Michael Sontheimer. Traduction Juliette Bouchery.

Der Spiegel : un entretien avec le Rédacteur en chef de WikiLeaks : « On a tout fait pour pourrir la vie de Julian. »

Dans sa première interview depuis l’arrestation de Julian Assange, Kristinn Hrafnsson, rédacteur en chef de WikiLeaks, parle de l’incarcération «scandaleuse» du fondateur de la plate-forme, des liens avec la Russie et du traitement « effroyable » de Chelsea Manning.

Entretien mené par Martin Knobbe et Michael Sontheimer

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Reuters. Capture d’écran d’une vidéo de Julian Assange à l’ambassade d’Équateur à Londres.

À 56 ans, Kristinn Hrafnsson a à son actif trois décennies de journalisme dans les médias Islandaises, y compris la chaîne publique nationale. Dans ses reportages, y compris son enquête sur l’effondrement de la banque islandaise Kaupthing, il s’est servi de documents WikiLeaks. En 2010, il a créé Sunshine Press Productions en Islande en collaboration avec l’Australien Julian Assange. Avant de remplacer Assange en tant que rédacteur en chef de WikiLeaks, Hrafnsson a été le porte-parole de la plate-forme pendant six ans.

DER SPIEGEL : M. Hrafnsson, mercredi, vous avez vu Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, au tribunal londonien où il a été condamné à 50 semaines de prison pour avoir violé les conditions de sa libération sous caution. La police britannique l’a arrêté le 11 avril dans l’ambassade d’Équateur quand le gouvernement équatorien lui a retiré l’asile politique. Comment va-t-il ?

Hrafnsson : Il se trouve dans la prison de haute sécurité de Belmarsh, au sud de Londres. Là, il attend que soit jugée la demande d’extradition du gouvernement des États-Unis. Mercredi, un tribunal l’a déclaré coupable pour un motif de libération sous caution alors qu’il exerçait son droit humain de demander asile. Comme vous vous en souvenez peut-être, il a été relâché sous caution en décembre 2010 après que des amis aient versé un bail de 200 000 livres. Avant d’entrer dans l’ambassade d’Équateur en juin 2012, il a découpé son bracelet électronique.

DER SPIEGEL : En tant que nouveau rédacteur en chef de WikiLeaks, il vous arrive de redouter de finir dans une prison de haute sécurité comme Assange?

Hrafnsson : Étant donné que WikiLeaks est attaqué depuis 10 ans, je suis conscient des risques qui s’attachent au poste. Je travaille à plein temps pour WikiLeaks depuis l’été 2010. Il est évident que je suis dans le viseur du gouvernement US, son armée et ses services secrets. Nous savons depuis 2014 que non seulement Julian Assange, mais d’autres personnes en lien avec notre organisation font l’objet d’enquêtes.

DER SPIEGEL : Comment le savez-vous ?

Hrafnsson : Google s’est tourné vers la justice après avoir été forcés par un tribunal secret US à livrer des données sur moi et d’autres personnes de l’équipe WikiLeaks, dans le cadre d’une enquête secrète. Google a obtenu le droit de nous en informer. Résultat, Sarah Harrison, Joseph Farrel et moi-même avons su en décembre 2014 que nos courriels avaient été saisis parce qu’un grand jury enquêtait sur nous pour une accusation d’espionnage.

DER SPIEGEL : Comment Assange a-t-il été changé par son séjour à l’ambassade ?

Hrafnsson : J’ai été très surpris qu’il tienne bon dans cette situation, d’une manière bien plus résiliente que je ne l’aurais attendu de qui que ce soit d’autre.

DER SPIEGEL : Comment s’est terminé l’asile diplomatique accordé à Assange par le gouvernement équatorien en août 2012 ?

Hrafnsson : L’ambassadeur lui a demandé de le rejoindre dans la salle de réunions de l’ambassade. Là, il lui a montré une lettre, qu’il a lu à voix haute, annonçant que l’asile diplomatique était révoqué et qu’il devait immédiatement quitter l’ambassade. Quand Julian a quitté la pièce et cherché à retourner à sa chambre, le hall d’entrée était plein de policiers britanniques qui l’ont saisi.

DER SPIEGEL : Ce n’est pas franchement en accord avec les règles diplomatiques.

Hrafnsson : La manœuvre était politique, et préparée de longue date. Déjà, l’année dernière, l’ambassade avait entamé une guerre d’usure, une guerre psychologique, en coupant l’accès internet, installant des brouilleurs de téléphone, restreignant les visites, coupant le chauffage. On a tout fait pour pourrir la vie de Julian.

DER SPIEGEL : Il n’avait vraiment pas l’air en forme quand on l’a traîné hors de l’ambassade.

Hrafnsson : Je ne sais pas comment on aurait l’air en forme quand on est menotté et traîné dehors par sept policiers – sans même parler des 7 ans passés dans un petit appartement. C’était révoltant, scandaleux.

DER SPIEGEL : À quoi ressemblait le quotidien d’Assange à l’ambassade avant son arrestation ?

Hrafnsson : Les personnels de sécurité et diplomatique l’espionnaient en permanence. Ils copiaient les documents qu’il recevait de ses avocats, enregistraient les visites de médecins. Le rapporteur spécial des Nations-Unies sur le droit à la vie privée devait le rencontrer à l’ambassade mais les Équatoriens voulaient clairement le renvoyer de chez eux avant que le rapporteur ne puisse glaner des éléments à l’intérieur de l’ambassade. Il est allé le voir à la prison de Belmarsh.

DER SPIEGEL : Il est exact qu’on vous a proposé les fichiers de surveillance de l’ambassade ?

Hrafnsson : Quelqu’un les proposait sur Twitter. Je les ai contactés et la personne a tout de suite dit que les fichiers étaient à vendre. 3 millions d’euros, sans quoi l’information serait livrée aux médias. C’était de l'extorsion J’ai pris l’avion pour Madrid pour rencontrer le service de la police espagnole spécialisé dans le chantage et l’extorsion. Nous avons porté plainte auprès d’eux, ils ont pris l’affaire très au sérieux et elle va passer au tribunal. Une plainte a aussi été déposée contre le Ministre des Affaires étrangères d’Équateur et le personnel de l’ambassade à Londres.

DER SPIEGEL : Vous avez pu visionner certains des fichiers ?

Hrafnsson : J’ai pu parcourir 104 dossiers contenant une somme énorme d’enregistrements de tous les aspects de la vie d’Assange. Des vidéos, des photos, des enregistrements audio. L’intensité de la surveillance était choquante.

DER SPIEGEL : Il y a eu des rapports affirmant qu’Assange ne se comportait pas comme on pourrait l’attendre d’un invité de l’ambassade. On raconte qu’il ne tirait pas la chasse des toilettes, on le décrit comme arrogant, narcissique.

Hraffnsson: Il est facile de fabriquer des représentations négatives quand on tient quelqu’un sous surveillance intensive pendant des années. Les gardiens de sécurité et les diplomates avaient pour instruction de rassembler et sélectionner des éléments négatifs. Une fois, ils ont trouvé une tache sur un interrupteur des toilettes et ils ont soutenu que c’étaient les excréments de Julian. Le président d’Équateur s’est servi de ce rapport pour affirmer que Julian étalait des excréments partout sur les murs de l’ambassade. Franchement, on ne peut pas tomber plus bas.

DER SPIEGEL : Quel genre d’homme est Assange ?

Hrafnsson : En 30 ans de journalisme, j’ai dû travailler avec un certain nombre d’éditeurs et je décrirais les rapports comme étant parfois problématiques. Je suis plutôt têtu, indépendant. Mes rapports avec Julian ont été les moins problématiques de tous. Il a une vision très claire de ses objectifs. Nous avons eu nos désaccords mais il a toujours écouté mon point de vue. Parfois, nous nous sommes simplement mis d’accord pour ne pas être d’accord.

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Steffen Roth (photographe)/ DER SPIEGEL

Kristinn Hrafnsson, rédacteur en chef de WikiLeaks : "Je suis conscient des risques qui s’attachent au poste."

DER SPIEGEL : Vous le considérez comme un journaliste ou comme un activiste ?

Hrafnsson : Les deux. En 2009, j’ai trouvé très intéressant d’écouter ses opinions sur la liberté d’informer, à partir de son background en tant qu’activiste numérique à Melbourne, au temps où le terme "hacker" n’avait pas encore de connotation négative mais désignait des gens créatifs qui voulaient utiliser le net d’une façon démocratique ou anarchique. J’ai beau venir d’un milieu complètement différent, le journalisme mainstream, j’ai découvert en fin de compte que nous avions les mêmes valeurs.

DER SPIEGEL : Autrement dit, vous vous considérez aussi comme journaliste et activiste ?

Hrafnsson : Si vous êtes journaliste et que vous ne luttez pas pour la liberté d’informer, la responsabilité publique et la transparence, à mes yeux, vous n’êtes pas journaliste. De plus, je suis tout à fait convaincu que la lutte pour la liberté de Julian Assange est la plus importante pour la liberté de la presse que nous ayons vue jusqu’ici au 21e siècle.

DER SPIEGEL : L’approche de WikiLeaks est assez simple mais radicale. Si les documents servent l’intérêt public, s’ils sont authentiques, ils sont publiées. C’est toujours d’actualité ?

Hrafnsson : L’approche de WikiLeaks n’aurait pas été radicale il y quelques décennies mais tout a changé avec l’escalade incroyable de la culture du secret après le 11 septembre. Les secrets d’État, les secrets des affaires ont explosé sans que ce soit jamais justifié de façon convaincante. Dans cet environnement, la lutte d’une plate-forme comme WikiLeaks devient de plus en plus radicale au fur et à mesure que l’environnement se dégrade. Dans le même temps, la vie privée des gens ordinaires n’est pas protégée, comme nous l’a révélé l’ancien analyste de la CIA, le lanceur d’alerte Edward Snowden. Et des entreprises privées comme Google, Facebook et d’autres glanent également nos données privées. Alors oui, c’est toujours d’actualité.

DER SPIEGEL : Initialement, WikiLeaks disait : "Nous ne discriminons pas, nous publions ce qu’on nous donne. » Cela s’applique encore aujourd’hui ?

Hrafnsson : Quand nous avons commencé à publier des documents de l’armée US en 2010, à grande échelle, on nous a accusé de « déverser des documents » sans travail de rédaction. On nous a accusé d’avoir « du sang sur les mains ». En 2013, pendant le procès de Chelsea Manning, un homme du Pentagone a été appelé à la barre pour témoigner des dommages causés par les publications et des gens qui s’étaient fait tuer à cause d’elles. Il a été obligé d’admettre que personne n’avait eu à en souffrir.

DER SPIEGEL : Mais bien entendu, vous avez tout de même une responsabilité pour les noms cités dans les documents.

Hrafnsson : Une fois de plus : WikiLeaks a publié des millions de documents. Où est le mal ? À qui une information véridique fait-elle du tort ? Surtout quand on met dans la balance les méfaits que nous avons révélés et le sang versé par les personnes exposées.

DER SPIEGEL : Mais pourquoi fallait-il publier les noms complets ? WikiLeaks ne pose aucune limite ?

Hrafnsson : Bien sûr que si. Une partie des documents sur la guerre d’Afghanistan ont été retenus par WikiLeaks. Si vous déteniez un tutoriel de lancement de missiles balistiques intercontinentaux à tête nucléaire, vous le publieriez ? Bien sûr que non !

DER SPIEGEL : Que va-t-il arriver à Julian Assange ?

Hrafnsson : Il a quasiment écopé de la peine maximale d’une année de prison pour violation de sa libération sous caution mais le vrai combat, c’est l’extradition. Cela pourra durer deux ou trois ans. Le tribunal a donné deux mois au gouvernement US, jusqu’au 12 juin, pour soumettre des éléments supplémentaires pour renforcer la demande d’extradition.

DER SPIEGEL : Cette demande se base sur une inculpation de complot en vue de commettre une intrusion informatique qui comprend une peine maximale de 5 ans. Ce sera la seule accusation ?

Hrafnsson : Évidemment non, ce n’est que la première étape. Il serait très naïf de croire qu’on n’ajoutera pas d’autres accusations une fois qu’il sera sur le sol américain. Des lettres ont été envoyées à des individus proches de WikiLeaks pour leur offrir l’immunité s’ils fournissaient des informations en lien avec l’enquête ; enquête qui était clairement décrite comme visant une violation de l’Espionage Act de 1917.

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REUTERS / Henry Nicholls / Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks dans le car de police après son arrestation par les autorités britanniques le 11 avril.

DER SPIEGEL : Vous pensez que Washington cherche à avoir Assange sur le sol US au titre d’une inculpation relativement mineure de complot pour commettre une intrusion informatique, pour

ensuite sortir des accusations supplémentaires pouvant mener à une incarcération à vie ou même la peine de mort ?

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Hrafnsson : C’est une certitude absolue. C’est le scénario.

DER SPIEGEL : Quand le lanceur d’alerte américain Edward Snowden s’est réfugié à Moscou, beaucoup de monde en Allemagne demandaient à ce qu’on lui offre l’asile politique ici. Pour l’arrestation d’Assange, c’est le silence. Pourquoi ?

Hrafnsson : Je n’ai pas la même impression que vous. Il y a un soutien croissant, les gens commencent à mesurer la gravité de la situation, et certains journalistes commencent aussi à saisir combien l’affaire est importante pour la liberté de la presse.

DER SPIEGEL : Le démarrage est tout de même lent.

Hrafnsson : Le plan détaillé de ce qui se passe aujourd’hui a été rédigé par la CIA et des entreprises travaillant pour les grandes corporations – plan qui a fuité à WikiLeaks et que WikiLeaks a publié il y a près de dix ans. Le plan appelle à s’attaquer à la base aux soutien de WikiLeaks. On s’en prend à des membres du cercle rapproché de WikiLeaks et surtout à Julian Assange, en s’efforçant de le diffamer. D’abattre sa réputation.

DER SPIEGEL : Vous voulez probablement parler de l’enquête le concernant pour une forme mineure de viol. L’enquête suédoise pourrait être réactivée à votre avis ?

Hrafnsson : Cela me semble peu probable pour une raison très simple : les procureurs d’État suédois voulaient clore l’affaire en 2013, et c’était le ministère public de la couronne britannique, en fait, qui faisait pression pour que l’enquête reste active.

DER SPIEGEL : Des femmes qui soutenaient WikiLeaks, surtout elles, ont été rebutés par ces allégations. Des soutiens encore plus nombreux ont pu se détourner quand WikiLeaks a publié des courriels de Hillary Clinton et d’autres membres importants du parti Démocrate américain. Ils pensent que cela a aidé Donald Trump à remporter l’élection. Selon vous, publier ces courriels, c’était une erreur ?

Hrafnsson : Absolument pas. Cela aurait même été une violation très grave de tous les principes du journalisme de ne pas publier une information sur un parti politique et un individu à la veille d’une élection. Nous avons reçu et examiné ces éléments, nous les avons trouvés authentiques et nous avons estimé que c’était dans l’intérêt du public de les publier, justement parce qu’une élection se profilait. Ce n’était même pas une question de choix : c’est un devoir pour des journalistes de donner accès aux électeurs à toute information de ce genre.

DER SPIEGEL : Robert Mueller déclare dans son rapport que deux comptes Twitter, supposés liés à un service de renseignements russe, ont fourni ces documents à WikiLeaks. WikiLeaks aurait été instrumentalisé par les renseignements russe ?

Hrafnsson : Il est utile de noter que quand il a été proposé à Mueller d’entendre le témoignage de Julian, il a refusé. Il n’existe aucune preuve qu’un élément envoyé par une entité russe ait été publié par la suite. Mueller saute à une conclusion mais elle n’est basée sur aucune preuve. En fait, le plus souvent, ceux qui font fuiter une information le font dans un but précis. Il existe des individus qui font fuiter des informations parce qu’ils pensent que c’est dans l’intérêt du public de le faire. Ce sont des lanceurs d’alerte très honorables mais cette motivation aussi, on pourrait la qualifier d’objectif. Nous devons scruter toutes les informations fuitées et les publier si elles sont dans l’intérêt général.

DER SPIEGEL : Mais il ne s’agit pas simplement d’obtenir des informations. Assange était en contact avec Donald Trump Jr, le fils aîné de M. Trump, pendant la campagne. À-t-il joué un rôle actif dans le jeu politique ?

Hrafnsson : En soi, il n’y a rien d’inhabituel dans le fait de voir des journalistes en contact direct avec des membres d’une campagne. Trump Jr. n’a pas reçu, avant d’autres, des informations importantes. Ce n’est pas un crime d’informer des membres d’une campagne politique d’informations déjà publiées.

DER SPIEGEL : Comment répondez-vous aux soupçons qui veulent que WikiLeaks ait été alimenté et utilisé par la Russie ?

Hrafnsson : Je ne suis pas fan de Poutine. En général, je suis sceptique face au pouvoir. Il y a beaucoup de critiques justifiées qui ciblent la Russie de Poutine. En revanche, d’après les dernières statistiques, la Russie est passée de la deuxième à la sixième place pour les dépenses pour l’armée et la défense. Maintenant, c’est l’Arabie Saoudite qui tient la deuxième place. Il y a quelques jours, il y a eu 37 décapitations en Arabie Saoudite. C’est un pays qui envoie des escadron d’assassins pour torturer et tuer les journalistes. C’est l’incubateur du terrorisme islamique. On pourrait peut-être retrouver le sens des proportions ?

DER SPIEGEL : Mais il est très visible que WikiLeaks a surtout publié des documents en rapport avec les US et pas, par exemple, la Russie.

Hrafnsson : Nous avons déjà publié des informations sur la corruption en Russie. Poutine est mentionné 82 940 fois dans notre base de données. Nous avons publié des informations sur des entreprises privées travaillant pour les services secrets russes. Bien sûr que nous publierions des fuites sur le Kremlin si nous pouvions les authentifier et si c’était dans l’intérêt du public de le faire.

DER SPIEGEL : La prochaine fois que vous obtiendrez des documents en sachant qu’ils proviennent des renseignements russes, vous les traiterez de la même façon que dans le passé ?

Hrafnsson : Il y a un postulat intéressant dans votre question. Vous dites : «en sachant qu’ils proviennent de Russie. » Cela devrait être de notoriété publique à ce stade que WikiLeaks fait son possible pour ne pas connaître la source de ses documents. C’est notre politique, c’est pourquoi nous avons un système assez sophistiqué qui permet de nous soumettre des informations sans qu’on puisse remonter leur piste. Ne pas connaître sa source, c’est probablement la meilleure sécurité qu’on puisse offrir à cette source.

DER SPIEGEL : Mais s’il se trouve que vous connaissez la source, vous devez l’assumer.

Hrafnsson : En termes généraux, je dirais ceci : si le diable en personne m’offrait des informations authentiques sur la corruption au royaume des cieux, je la publierais. C’est le devoir du journaliste.

DER SPIEGEL : Chelsea Manning, ancienne analyste militaire et source de WikiLeaks pour les Iraq War Logs et d’autres documents, est incarcérée de nouveau pour avoir refusé de témoigner contre Julian Assange. Ces deux-là se sont-ils jamais croisés en personne ? Cela pourrait-il expliquer un tel niveau de loyauté ?

Hrafnsson : Ils ne se sont jamais rencontrés, non. Mais je tiens à dire que ce que l’on fait subir à Chelsea Manning est une violation si grave de tout principe légal que c’en est absolument effroyable. En clair, Chelsea Manning a déclaré : « Je ne reconnais pas la validité du mandat d’un tribunal secret, qui me traîne devant lui pour exiger que je donne des informations sur un crime pour lequel j’ai été condamnée, pour lequel j’ai purgé sept ans de prison, après quoi le président des États-Unis a réduit ma peine et j’ai été libérée. J’ai dit tout ce que je savais lors de mon procès. » À cause de cette attitude, elle a été incarcérée de nouveau. C’est quelque chose qui aurait pu arriver en Allemagne de l’Est, ou dans des pays qui n’ont aucun respect pour l’État de Droit. C’est une extorsion, on cherche à lui extorquer des éléments pour pouvoir condamner Julian Assange à une peine plus lourde.

DER SPIEGEL : Quelles conclusions tirez-vous du traitement de Manning ?

Hrafnsson : Apparemment, la justice pénale américaine, dans certaines affaires, est un système pénal sans justice. Prenez les lettres envoyées à plusieurs personnes en lien avec WikiLeaks qui vivent aujourd’hui en exil, certains ici, en Allemagne, d’autres en Islande. C’étaient des lettres de menaces qui faisaient miroiter une immunité s’ils coopèraient avec le grand jury en Virginie dans le cadre du procès contre WikiLeaks. Autrement dit : si vous ne coopérez pas, gare à vous. J’appelle ça la méthode Don Corleone, comme dans Le Parrain : une offre que vous ne pouvez pas refuser.

DER SPIEGEL : Qu’espérez-vous des Allemands ?

Hrafnsson : Tout cela va trop loin, il faut qu’un jour, il y ait une résistance. L’autre jour, l’aile gauche du Parlement européen a attribué à Julian Assange le Prix Daphné Galizia. L’un des parlementaires a dit que la demande d’extradition d’Assange était une attaque contre les principes démocratiques de l’Europe, et je suis tout à fait d’accord avec lui. Non seulement nous assistons à une attaque contre les principes fondamentaux de la liberté de la presse, mais l’affaire tout entière sape notre démocratie.

DER SPIEGEL : Donc, qu’attendez-vous des politiciens allemands, ou du gouvernement ?

Hrafnsson : J’aimerais voir plus de fermeté. J’aimerais qu’on trace une ligne dans le sable. La personne de Julian Assange n’est pas la question, on se fiche de savoir si on l’apprécie ou non : des principes fondamentaux sont en jeu. Si nous sacrifions celui-ci, je vous assure que nous entrons dans un territoire très inquiétant.

DER SPIEGEL : Comment WikiLeaks va-t-il continuer, et comment allez-vous financer la plate-forme ?

Hrafnsson : Par les dons. La majorité d’entre eux sont relativement peu élevés, 20 euros en moyenne.

DER SPIEGEL : Pouvez-vous révéler combien de personnes travaillent pour WikiLeaks ?

Hrafnsson : C’est variable. L’équipe rapprochée est très petite, et le nombre d’employés varie selon les publications. Bien sûr, nos ressources ont été sous pression et nous avons souffert de la bataille continue qu’il a fallu livrer pendant toutes ces années.

DER SPIEGEL : Pensez-vous que WikiLeaks existera toujours dans 10 ans ?

Hrafnsson : J’en suis sûr. Plus important : les idées amenées par WikiLeaks ont pris leur essor, elles ont transformé la pratique du journalisme. WikiLeaks, c’est la preuve du pouvoir d’idées fortes qui rassemblent. L’Histoire a prouvé que les idées sont plus résilientes que les empires.

DER SPIEGEL : M. Hrafnsson, nous vous remercions pour cet entretien.

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