Lettre au ministre de l'éducation nationale

Elisabeth Schmitt, professeure de Français de l'académie de Nancy-Metz, interpelle solennellement Jean-Michel Blanquer, monté au front avec « l'école à la maison », un outil infaillible. Elle le rappelle à son devoir et à sa mission de Ministre de la République, plus que jamais garant de l'Ecole publique, laïque, gratuite et obligatoire.

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Monsieur le Ministre de l’Education Nationale

Le mercredi 18 mars, vous vous adressez aux parents et aux enseignants pour leur expliquer quelle continuité pédagogique est mise en place pour assurer les enseignements entre les élèves et leurs professeurs, dans l’objectif de réduire la propagation de la pandémie de coronavirus. Vous lancez le label de « Nation Apprenante », une belle expression évocatrice de démocratie, pour « faire d’un mal un bien » (je vous cite) et vous proclamez, à juste titre, que « chacun des élèves de France sera accompagné » (je vous cite encore) car il faut veiller à ne pas accentuer les disparités sociales. Vous insistez sur le fait que vous serez attentif à la mise en place et au bon fonctionnement du dispositif « L’école à la maison »pour maintenir cette continuité pédagogique, parce que vous portez une attention permanente « à chaque élève ». J’avais aussi entendu, dans votre intervention sur France-info du dimanche 15 mars, que l’Education Nationale allait munir d’une tablette chaque enfant dépourvu d’équipement informatique dans les quelques jours qui allaient suivre et c’est à ce sujet que je vous interpelle car les événements sont graves. Il est urgent qu’une réponse rapide soit apportée aux enfants non équipés en matériel informatique ni en connexion pour les plus démunis d’entre eux, une situation fréquente dans de nombreuses écoles. Il faut dire que tant que des élèves sont privés d’accès à internet, le dispositif « l’école à la maison » n’a pas lieu d’être car il provoquerait leur exclusion de l’Ecole publique.

En l’occurrence, il me semble nécessaire de rappeler les valeurs de l’Ecole de la République proclamées au fronton des écoles et parmi elles, l’égalité qui implique que chaque élève jouisse du droit à l’éducation, c’est-à-dire d’aller à l’école dans les mêmes conditions de réussite que les autres. Mais aussi, à l’occasion de cette pandémie, la fraternité, qui garantit le lien de solidarité des enseignants avec tous les élèves et tous les parents. Il est indispensable aussi de réaffirmer que l’obligation scolaire, principe intangible de « l’Ecole publique laïque, gratuite et obligatoire », nécessite pour être mise en œuvre, d’assurer chaque jour de classe, l’enseignement de chaque enfant, à partir de 3 ans.

Quand la pandémie qui affecte tous les secteurs de la vie et donc l’école, assise de notre vie sociale, bouleverse le quotidien des enfants, il me semble que l’Ecole de la République doit plus que jamais remplir son contrat vis-à-vis des familles en transmettant, mais surtout en mettant en pratique les valeurs qu’elle enseigne. Dans la situation actuelle, un professeur doit pouvoir s’adresser à tous les élèves de sa classe et les accompagner dans leurs apprentissages, il ne peut pas se satisfaire de l’absence involontaire de certains élèves effacés des écrans parce que l’institution ne leur a pas donné les moyens d’accéder aux apprentissages en ligne. Il ne peut pas envisager que ce qu’il propose à des élèves virtuels mais toujours bien vivants, ait pour effet d’augmenter les inégalités entre eux parce qu’ils n’ont pas tous accès à internet ou que certains d’entre eux ne possèdent pas de matériel informatique. Aujourd’hui en France, un professeur ne peut pas accepter de faire subir aux élèves socialement les plus fragiles, par manque de moyens matériels, de graves dommages majorés par l’angoisse de leur famille de ne plus pouvoir accéder aux savoirs.

Monsieur le Ministre de l’Education Nationale, vous avez terminé votre intervention sur France-info en affirmant « nous sommes dans la logique de cette Nation Apprenante » que vous appelez de vos vœux. Qu’elle mette sur l’heure, TOUS les moyens en œuvre pour permettre à TOUS les élèves sans exception d’avancer avec leurs camarades de classe. Telle est ma requête pour que, sous peine de mettre en péril notre institution, le dispositif « L’école à la maison » ne provoque pas la rupture brutale du contrat de l’Ecole de la République avec la nation.

Le 19 mars 2020

Elisabeth Schmitt

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