[1968] Témoignage d'une infirmière.

"En marge des manifestations de la jeunesse, des grèves générales éclatent un peu partout". Ce charabia sort du chapeau du documentaire "Mai 68, les coulisses de la révolte" par Fr-Tv.. Témoignage contrapuntique d'une amie infirmière, qui n'était alors plus étudiante depuis peu et déjà gréviste comme -presque- tout le monde.

[source du "chapô"  -copie d'écran-]

Une illettrisme du niveau de ce chapeau de France-Télévision ne mérite à mes yeux pas davantage de "réponse" que les propos ahuris d'un Goupil sorti de la naphtaline et remis en marche pour la circonstance, mais mon colocataire d'espace mental Paul Allio m'intime le devoir moral de publier en son nom ce témoignage important.

Si une grève est "générale", par définition elle n'est pas plurielle et éclate partout pas qu'"un peu"! "En marge"? Ah bon. Puisqu'on le dit, alors où était placé le tableur, quel espace proportionnel occupait au juste cette "marge" sur cette feuille d'Histoire de France? Et qu'en est-il resté, qu'en est-il en cours de destruction, de ce qui s'écrivit là? Les vieux croûtons parisiens qui avaient comme moi dans les 15 ans à l'époque, se souviennent sans doute de la capitale dont tous les moyens de transports métropolitains automobiles publics autant que privés sont restés bloqués durant près d'un mois faute d'employés au travail et/ou d'essence ou/et d'électricité, tandis que les familles se félicitaient d'avoir accumulé des stocks de denrées de base ou déploraient de ne pas en avoir assez prévu. Ne se révoltaient-ils qu'entre eux dans leurs facs et leurs lycées, ces sympathiques agités estudiantins dont, de quelques uns du moins aujourd'hui parvenus aux manettes des grands instruments de communication au sein (maternel) d'un "libéralisme libertaire", on nous sculpte le bas-relief infiniment répercuté dans les miroirs de la galerie des glaces au sommet de l'iceberg?

Espérant que toutes les branches de l'arbre syndical et celles de l'université convergent de nouveau à ouvrir l'espace d'une large "marge" d'écriture de l'Histoire internationale [les citoyens français, si peu concernés par la politique eux aussi paraît-il selon le taux d’abstentionnisme en Europe, en sont-ils incapables?], pour l'exemplarité voici le témoignage de mon amie Simone M, originellement rédigé à l'intention de la collecte effectuée récemment par France Inter .

Paul Allio

TÉMOIGNAGE DE SIMONE M. :

De l’avortement illégal à la dialyse rénale en mai -juin 1968

Infirmière diplômée d’État en 1967, je prends un poste en "dialyse rénale". En ce printemps 68, je ne suis qu’un maillon de la chaîne des soignants.

L’avortement illégal pouvant être criminalisé à cette période, nous, les soignants, avions quelques femmes à dialyser du fait des infections à perfringens (bactérie) qui bloquaient la fonction rénale. Le rein artificiel était le moyen de maintenir en vie ces jeunes femmes qui, faute de ne pas avoir pu partir à l’étranger pour se faire avorter, devenaient gravement malades, et l’une d’entre elles est morte à 30 ans à peine.

Les centres de dialyse étaient peu nombreux, à Paris nous avions des patientes qui venaient de Lille, Vierzon etc.

La grève n’est pas arrivée dans un ciel serein dans les Hôpitaux de Paris ; déjà de grandes manifestations unitaires en 1966 et 1967 avaient eu lieu : atteinte au contrat signé des étudiants infirmiers, premières attaques par ordonnance de la SS en 1967 etc..

Nous avons fait 3 semaines de grève à l’Hôpital Tenon (Paris 20ème). Nous réunissant le jour, toutes catégories confondues ( soignant, administratif, ouvrier) réunies lors des Assemblées Générales, nous avons mis du temps à nous organiser du fait de la multiplicité des fonctions et des 3 équipes à consulter : ne serait-ce que pour les soignants, il y avait les professions spécialisées (laborantines, puéricultrices, diététiciennes, kinésithérapeutes, manipulatrices de radiologie, cadres infirmiers etc...).

La première semaine a été un fameux bordel, mais joyeux, car pour l’ensemble d’entre nous, c’était notre première grève avec occupation des lieux.

Les tracts à chercher à la Bourse du Travail, les distribuer pour les 3 équipes, se réunir pour établir nos revendications, tout cela dans une effervescence en lien avec les autres mouvement (grâce au « transistor » on écoutait la radio publique ….Paris Inter de l’époque) !!!

La nuit nous dialysions les malades qui arrivaient de province par des moyens de transports tout à fait aléatoires. Je me souviens d’une patiente qui est arrivée en avion (au Bourget) puis en taxi. Et quand les transports ont été bloqués, il a fallu trouver des hébergements : hôpital et/ou familial, car je le rappelle, il s’agissait d’une question de vie ou de mort.

Donc, le service a continué de tourner avec du personnel réduit : je me souviens d’un réanimateur qui avait établi sa demeure dans la chambre de garde… Moi même, je ne suis sortie de l’hôpital que pour récupérer les tracts syndicaux, autant vous dire que l’Avenue de la République jusqu’à la place Gambetta, je l’ai arpentée.

Pour obliger le directeur de l’hôpital à nous recevoir en délégation, un mur de parpaings a été érigé en une nuit, murant son bureau. Aussi a t-il dû nous recevoir le lendemain.

Notre plate-forme revendicative commune (toutes catégories) a été consensuelle au moins sur 3 points  :

1 – la diminution du temps de travail avec obtention de 2 jours de repos consécutifs par semaine.

2 – les augmentations de salaire généralisées et reconnaissance du travail de nuit avec une prime horaire de 2 francs de l’heure

3 – révisions des statuts et grilles indiciaires.

Bien que ceci ait été arraché lors des accords de Grenelle, pour les infirmières D.E. le traitement de base qui était de 739,41 francs en 1968 n'est passé qu'en avril 1969 à 916,68  francs.

Parmi ces Accords ont été obtenus :

- l’accès à l’École des Cadres pour les soignants spécialisés (les para médicaux d’aujourd’hui)

- l’obtention d’une réunion mensuelle sur le temps de travail sous l’égide des syndicats.

- la révision des statuts et échelles indiciaires en évitant de diviser les catégories, et cela n’était pas si facile avec l’émergence d’un syndicalisme réformiste.

- reconnaissance des comités d’hygiène et de sécurité (CHS), ce que le Président Macron supprime.

Aujourd’hui, avec l’accélération du temps, l’éloignement des lieux de travail, la nécessaire obligation de se former, c’est toujours la diminution du temps de travail qui est exigée ainsi que la revalorisation et la reconnaissance de la profession infirmière à bac+3.

Les 35 heures dans les hôpitaux n’ont été qu’un leurre puisque aucun personnel n’a été embauché pour combler le manque, alors que les Instituts de formation d’ l’AP-HP ont formé beaucoup de soignants, qui sont partis faire carrière dans le privé.

Voilà ce dont je me souviens, mais aussi de la formidable solidarité avec les petites et moyennes entreprises du 20ème ardt (beaucoup d’artisans) elles aussi en grève puisqu’elle était GÉNÉRALE.

 

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