Quand Jean-Michel répond à Jérôme sur le «Harvard du pro»

Interpellé par un auditeur de France Inter sur la réforme de la voie professionnelle qui supprime purement et simplement la moitié des horaires de l’enseignement général dans les programmes, Jean-Michel Blanquer ne se démonte pas et continue de défendre une réforme qui fera advenir, selon ses termes, le « Harvard du pro »…

Vendredi 7 décembre 2018, le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer intervient sur France Inter au Grand entretien. Il mentionne les mobilisations lycéennes, revient longuement sur les altercations entre lycéen.ne.s et forces de l’ordre qui ont eu lieu les jours précédents et s’explique sur la violence de la répression qui a sévi dans plusieurs endroits, en particulier à Mantes-la-Jolie. Arrivent les questions des auditeurs. L’un d’entre eux, Jérôme, enseignant en lycée professionnel, questionne Jean-Michel Blanquer sur la réforme de la voie professionnelle présentée en mai 2018, que celui-ci continue de défendre bien que les premiers textes aient été rejetés par le Conseil supérieur de l’éducation, le 10 octobre 2018.

Jean-Michel Blanquer entend faire de la voie professionnelle – qui accueille 665 000 élèves et représente 70 000 emplois – une voie de « l’excellence ». Un des volets importants de cette réforme concerne les contenus disciplinaires des formations, désormais au service du métier et des compétences techniques. La prétendue « innovation pédagogique » mise en avant dans le texte du ministre repose ainsi sur l’adaptation des matières générales (le français, les mathématiques, les sciences, l’économie, les langues, les arts appliqués, l’histoire et la géographie) aux seuls mondes professionnels et aux métiers préparés dans les lycées. Dans les faits, ce réaménagement équivaut à une quasi disparition des matières générales dans les programmes à venir, alors que celles-ci occupent actuellement la moitié de l’emploi du temps des élèves, l’autre moitié des heures concernant le pôle professionnel.

C’est sur cette question que le ministre est interpellé par l’auditeur de France Inter. Jérôme évoque tout d’abord le blocage de son lycée par les enfants des « gilets jaunes », le dépit des élèves et des enseignant.e.s face à la réforme qui vide la formation actuelle des enseignements généraux, puis il interroge le ministre : « Ces enfants ne sont-ils pas assez dignes pour disposer de la même culture générale que les autres lycéens ? » Jean-Michel Blanquer répond : « […] Nous ne baissons pas la garde sur l’enseignement général en voie pro, au contraire, et là, je serai d’accord avec vous, nous avons besoin de le renforcer, mais de le renforcer par ce que nous avons prévu, c’est à dire la co-intervention, un professeur de l’enseignement général histoire-géographie ou lettres et un professeur de voie pro, et nous nous basons sur des expérimentations qui ont marché en la matière. Oui, je suis d’accord avec vous sur le fait qu’il faut renforcer les compétences générales des lycéens pro et c’est justement le sens de cette réforme. […] »

Cette réponse constitue un exercice de style remarquable, d’abord parce que Jean-Michel Blanquer fait croire à ceux qui l’écoutent que lui et l’auditeur sont d’accord, alors que l’enseignant appelle précisément pour dire à quel point la réforme offusque les professeur.e.s et les lycéen.ne.s. L’exercice est également habile parce que le ministre, avec des tournures auxquelles les acteurs politiques sont rompus, prétend qu’il est parvenu à « renforcer les compétences générales ». En réalité, ces heures diminuent de façon drastique dans les nouvelles grilles horaires : à titre d’exemple, les élèves de CAP ont 4 heures par semaine d’histoire-géographie et de français dans les grilles actuelles, ils n’en auront plus que 1,7 heure par semaine. En bac pro, les élèves ont 5 heures dans ces disciplines, ils n'en conservent que 2,5 dans le projet. Et l’on peut décliner ainsi les pertes pour toutes les disciplines générales, marginalisées par cette réforme.

Pour le ministre, « renforcer les compétences générales », c’est défendre la co-intervention, celle-ci étant basée « sur des expérimentations qui ont marché en la matière ». De quelles expérimentations réussies le ministre parle-t-il ? Vraisemblablement pas des heures hebdomadaires de PPCP (Projet pluridisciplinaire à caractère professionnel), progressivement supprimées des emplois du temps car les enseignant.e.s ne parvenaient pas à alimenter, chaque semaine et pendant des années, un projet commun à des disciplines très différentes (par exemple le français et l’électrotechnique) ? L’échec d’un tel enseignement, imposé chaque semaine, n’empêche pas bien entendu que la co-intervention se pratique dans tous les lycées professionnels, mais à des rythmes et selon des modalités que les professeur.e.s définissent ensemble. Les « expérimentations qui ont marché » renvoient sans doute à l’un des inspirateurs de la réforme, Régis Marcon, le cuisinier restaurateur étoilé, adepte de l’apprentissage qu’il a développé dans un domaine très spécifique, un îlot de la voie professionnelle, celui de la restauration et de l’hôtellerie de prestige. Dans le rapport que lui et la députée LREM Céline Calvez ont remis à Jean-Michel Blanquer, toutes les deux pages, apparaît une remarque (« Le grain de sel de Régis Marcon ») dans laquelle sont énoncées des leçons de choses inspirées notamment de son parcours scolaire. Régis Marcon avait des difficultés en français et a trouvé du sens à cette discipline quand ses enseignants de cuisine et de français ont demandé aux apprentis un travail commun : écrire une recette de cuisine et la commenter par un texte. L’expérience est intéressante. Pour autant, faut-il qu’elle soit généralisée comme elle l’est dans les nouvelles grilles où les volumes horaires des co-interventions sont très importants et font l’objet d’un enseignement hebdomadaire ?

Dans sa longue réponse, le ministre de l’Éducation nationale rappelle également son attachement à la voie professionnelle (« ma grande priorité juste après l’école primaire ») et évoque un autre objectif de la réforme, la transformation du recrutement des lycées professionnels, dans lesquels près de 90% des élèves sont issus des classes populaires : « Nous sommes en train de travailler au développement de campus dans toute la France qui vont faire envie, j’ai parlé de “Harvard du pro”, c’est à dire de lieux dans lesquels les élèves vont avoir envie d’aller »... Ainsi, Monsieur Blanquer entend dépasser les clivages sociaux qu’installe la partition très forte entre le lycée général d’un côté, le lycée professionnel de l’autre. En substance, les protagonistes de cette réforme espèrent recruter dans les classes moyennes, voire dans les élites scolaires. Comment cela est-il possible en vidant les programmes des heures des matières générales, très importantes dans les parcours lycéens ? En déplaçant ces heures sur la co-intervention et sur l’accompagnement du projet professionnel des élèves (3 heures chaque semaine pendant toute la durée de la formation), Monsieur Blanquer installe finalement une contradiction qui renforcera le cloisonnement actuel et il ne peut l’ignorer. En effet, quels parents d’enfants qui « réussissent » au collège accepteraient de les « sortir » de la voie générale pour les mettre dans une filière où le français se résume au commentaire d’une recette de cuisine et à des lexiques de métier ? Quels parents d’élèves issus des classes moyennes voire de l’élite scolaire accepteraient de scolariser leur enfant dans des lieux où les appellations mêmes des disciplines (mathématiques, sciences, français, etc.) ont disparu des textes qui fondent une réforme ? Monsieur Blanquer qui connaît sans doute très bien les chemins menant à l’excellence qu’il revendique pour la voie professionnelle, Monsieur Blanquer qui a peut-être fait emprunter ces chemins de l’excellence à ses propres enfants, aurait-il accepté de les scolariser dans le « Harvard du pro » qu’il projette ?

Les réponses apportées par le ministre à l’enseignant illustrent la méconnaissance de ce qui se passe en lycée professionnel et de ce que cette réforme démantèle et déconstruit au nom d’une vision qui place la professionnalisation et l’employabilité de jeunes de 14-15 ans dont on sait, lorsqu’ils arrivent en lycée pro – une filière qu’ils n’ont pas choisie pour la très grande majorité d’entre eux –, qu’ils ont d’abord et avant tout été abîmés par leur scolarité. Or, la plupart des élèves parviennent à faire redémarrer leur parcours scolaire, grâce à la mise en œuvre de pratiques pédagogiques autres que celles qui n’ont pas fonctionné auprès d’eux, grâce aussi à une prise en compte différente de leurs difficultés, par les enseignant.e.s. De ce point de vue, le lycée professionnel est un espace de réparation qui fonctionne bien parce qu’il offre la possibilité de se remettre sur les rails de l’école et de la formation à des adolescents qui pensaient que leur trajectoire scolaire était achevée. Parce qu’il redonne de l’espérance scolaire, le travail effectué par l’ensemble des personnels permet notamment la poursuite d’études en BTS pour nombre d’élèves. Cette réussite tient, entre autres, à un équilibre entre des disciplines professionnelles destinées à apprendre un métier et des matières générales qui permettent la poursuite d’apprentissages scolaires pour lesquels les élèves ont eu jusqu’alors peu de reconnaissance. Le réaménagement envisagé de toutes les matières générales au service du métier préparé est ressenti d’autant plus violemment par les personnels, par les élèves et par les parents (de plus en plus informés) que le projet s’en prend à une instance qui fonctionne bien, quand d’autres espaces scolaires connaissent une crise depuis des années. Le lycée pro n’est certes pas le lieu de la mixité sociale mais il est le lieu d’une mixité disciplinaire qui réconcilie nos élèves avec le savoir dans sa globalité et contribue fortement à leur construction identitaire, dans un moment important de leur vie, celui de l’adolescence et de l’entrée dans le monde des adultes.

La réponse évasive faite par Monsieur Blanquer à l’auditeur de France Inter prouve que des représentants de la majorité actuelle n’entendent toujours pas ce qui se dit dans les rues et les espaces occupés depuis plusieurs semaines. Les gens qui se mobilisent avec constance et qui sont sortis d’un silence dans lequel ils étaient terrés depuis des années, n’expriment pas seulement leur mécontentement à l’égard d’une taxe supplémentaire, ils disent aussi que les projets et les lois supposément bons pour le peuple du point de vue de ceux qui gouvernent témoignent avant tout du point de vue des dirigeant.e.s politiques et économiques. Ils viennent aussi leur dire que des hommes et des femmes politiques se méprennent en continuant de réformer indépendamment de la population qu’ils prétendent représenter. Pour la première fois depuis longtemps, des femmes et des hommes interpellent avec insistance des membres d’un gouvernement sur le fait que leurs arguments de réformateurs ne les dispensent pas d’entrer dans un dialogue politique avec la « base » qui peut elle aussi poser des diagnostics en connaissance de cause : une parole de terrain doit et peut compléter celle d’une technocratie experte qui s’est habituée à gouverner en surplomb. De ce point de vue, la réforme envisagée pour un public de presque 700 000 lycéens ne peut faire l’économie d’un dialogue et d’une réflexion au long cours avec d’autres experts – les personnels de l’Éducation nationale – qui, depuis des années, n’apportent pas uniquement des réponses à des questions d’économie, mais prennent le temps de travailler avec des adolescents dont les trajectoires sont complexes.

Ce matin-là, le ministre a rappelé que la « possibilité de débattre sur l’ensemble des sujets qui concernent les lycéens est totalement ouverte ». Depuis septembre 2018, plusieurs collectifs d’enseignant.e.s et de lycéen.ne.s opposés à la réforme se sont constitués et en appellent précisément à un débat sur l’avenir de la voie professionnelle, qui engagerait des représentant.e.s variés de cette filière. La tentation est grande de prendre Monsieur Blanquer au mot : nous attendons désormais qu’il précise les modalités d’un « débat » dont il n’a cessé, dans son intervention, de rappeler la nécessité.

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