La réforme du lycée professionnel: viser l’«excellence», vraiment ?

Les premiers textes de la réforme du lycée professionnel ont été présentés le 10 octobre 2018 par le Ministre Jean-Michel Blanquer. Cette réforme, qui passe par une diminution drastique des heures de l’enseignement général, témoigne de l’ignorance des réalités du lycée professionnel. Retour sur une institution peu visible de la République, le lycée pro, à l’aune d’un témoignage de prof.

En novembre 2017, le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer confie à Céline Calvez et à Régis Marcon une mission dont la finalité est la transformation de l’enseignement professionnel. Céline Calvez, entrepreneure et députée du groupe La République en marche, a une longue expérience de la communication et du consulting en entreprise ; Régis Marcon est cuisinier restaurateur étoilé, adepte de l’apprentissage, et par ailleurs propriétaire de plusieurs établissements dans le domaine de l’hôtellerie et de la restauration. La tâche est lourde : l’enseignement professionnel accueille en effet 665 000 élèves (soit 1/3 des lycéens) et représente 70 000 emplois.

Pour élaborer un projet dont l’un des objectifs est de « conduire la voie professionnelle vers l’excellence », les chargé.e.s de mission ont rencontré une centaine de personnes, effectué « des visites de terrain » en France et à l’étranger, et organisé un « hackathon de la voie professionnelle », à savoir une journée de réflexion sur l’enseignement qui a réuni divers acteurs. Une mission visiblement réalisée au pas de course puisque trois mois plus tard seulement, un rapport est remis à Jean-Michel Blanquer. Ce compte rendu est à l’origine du projet de réforme intitulé « Transformer le lycée professionnel ». C’est contre ce projet qu’une première mobilisation a eu lieu le jeudi 27 septembre 2018 et que les enseignant.e.s ont à nouveau battu le pavé le mardi 9 octobre, veille de la date de présentation des premiers textes de la réforme au Conseil supérieur de l’éducation. 

Une diminution drastique des horaires de l’enseignement général

Deux axes fondent l’esprit de la réforme à venir, d’une part, une offre de formation « adaptée à la réalité économique » qui passe par la survalorisation de l’apprentissage (contrat sous lequel les jeunes ont un statut de salarié) au détriment du lycée professionnel (où les jeunes ont un statut d’élève) ; d’autre part, l’« innovation pédagogique », reposant entre autres sur la nécessaire adaptation des enseignements généraux aux métiers préparés, afin « de donner du sens » aux apprentissages. Un lieu emblématique symbolise la transformation attendue : le campus « nouvelle génération », une sorte de technopôle de la voie professionnelle censé rassembler des structures d’hébergement, des établissements d’enseignement secondaire et supérieur, des centres techniques et de recherche, des organismes de formation, des entreprises partenaires, des FabLabs, des pépinières d’entreprises, etc. Chaque région devra être dotée de trois campus d’ici à 2022. 

Outre que cette réforme s’inspire d’une vision de l’économie qui combine néolibéralisme et culture de la performance, la prétendue innovation pédagogique passe par une saignée des matières générales (en particulier le français, les mathématiques, les sciences, l’économie, les langues, les arts appliqués, l’histoire et la géographie) et une réadaptation de celles-ci aux seuls mondes professionnels. Dans ce programme, l’insertion des matières générales est dorénavant réduite à trois objectifs : les « mobilités », la « socialisation et la citoyenneté », le « développement professionnel ». Exit donc l’ensemble des connaissances apportées par ces disciplines qui occupent encore aujourd’hui la moitié des emplois du temps des élèves de lycée professionnel.

Avant de revenir sur les conséquences d’une telle réforme, j’aimerais rappeler quelques réalités du lycée professionnel qui ne figurent dans aucune page de ce texte qui en contient quarante-deux : qui trouve-t-on dans la grande majorité de ces lycées et qu’est-ce qu’on y fabrique ?

Un déni de la fonction réparatrice du lycée professionnel

Je suis professeure d’histoire-géographie et de français dans un lycée professionnel d’Électrotechnique, à Paris. Ce lycée accueille un peu moins de 300 élèves, exclusivement des jeunes garçons âgés de 14 à 20 ans qui, à l’origine de leur orientation, ont d’abord tous eu à faire avec un verdict douloureux alors qu’ils étaient en classe de troisième : « Vos résultats ne vous permettent pas de poursuivre en lycée général, vous devez choisir une filière professionnelle ». La décision intervenant au deuxième trimestre, l’élève et ses parents ont en général trois mois pour choisir le diplôme (CAP ou baccalauréat professionnel), la filière, le lycée et faire des choix qui ne seront pas forcément respectés. Le lycée dans lequel je travaille, représentatif des lycées professionnels, n’accueille pas, à de très rares exceptions, d’élèves supposés « avoir fait le choix » de quitter le collège à l’âge de 14-15 ans pour entamer une trajectoire professionnelle. Les lycées professionnels accueillent d’abord et avant tout des adolescents qui subissent les conséquences de pratiques scolaires qui creusent les inégalités entre les élèves et que les réformes successives ne parviennent pas à corriger. Quelles que soient les transformations de la voie professionnelle, les modalités d’orientation selon les critères culturels et socio-économiques des familles ne sont pas près de changer. Mon lycée est aussi représentatif par son recrutement sociologique : des enfants pour beaucoup « issus » de l’immigration (réalité importante dans les espaces urbains), jonglant avec la langue de l’école, celle de la rue et celle(s) de la maison, et pour la presque totalité issus des classes populaires. Dans une classe, cette année, la moitié des parents qui travaillent sont hommes ou femmes de ménage, au mieux en horaires de journée, fréquemment en 2 x 4 sur une même journée (6 h-10 h ; 18 h-22 h). Enfin, mon lycée est sans doute représentatif par un autre aspect, méconnu celui-là : il répare et il répare bien ! En première année, nous accueillons des élèves qui pour beaucoup sont déçus et en colère à l’égard d’un système scolaire qui les a malmenés et dévalorisés au point qu’ils relaient des verdicts selon lesquels ils ne sauraient pas bien lire ni bien écrire. En réalité, ces jugements occultent la question des exigences des programmes scolaires à l’école primaire et au collège et le fait que les élèves qui les digèrent le mieux sont ceux qui bénéficient de relais à domicile, notamment parentaux. Pourtant, lorsque nous retrouvons les mêmes élèves deux ou trois ans plus tard, nombreux sont ceux qui s'engagent dans une poursuite d'études, le plus souvent en BTS. Le travail des enseignant.e.s (matières professionnelles et matières générales confondues) a permis cela : les réinstaller dans un parcours scolaire.

Je ne dirai rien ici d’une autre réalité avec laquelle l’ensemble des personnels travaille constamment : la difficulté des situations sociales dans lesquelles se trouvent un certain nombre d’élèves qui réussissent, malgré tout, à construire leur avenir à distance des pièges de la rue. Le lycée professionnel parvient à contenir cette violence et cette détresse, et ce n’est pas le moindre de ses mérites. Pour former de bons professionnels, diffuser des apprentissages et du savoir, les enseignant.e.s intègrent ces dimensions personnelles et sociales, et ça fonctionne : à titre de comparaison, si environ 10% d’élèves abandonnent leur formation en lycée professionnel après un BEP ou un CAP, ce sont près de 40% des apprentis de moins de 18 ans qui rompent leur contrat dès la première année. Les taux d’abandon les plus importants chez les apprentis se situant dans les métiers de l’hôtellerie et de la restauration, on est en droit de questionner le rôle vraisemblablement surdimensionné du chef étoilé Régis Marcon dans l’élaboration du rapport remis au ministre. Défenseur inconditionnel de l’apprentissage, son expérience et ses représentations professionnelles (sa devise pour la formation de jeunes est « donner envie, donner confiance, donner l’exemple ») tout comme son parcours exceptionnel semblent avoir fortement inspiré le texte.

Le retour de l’antagonisme penseurs versus exécutants

Or, c’est au lycée professionnel – institution invisible dont les réussites sont peu relayées, par les médias notamment – que s’en prennent ceux qui ont « pensé » cette réforme. Le mépris et la vision passéiste contenus dans ce rapport témoignent de l’ignorance (ou du déni) des réalités du lycée professionnel et de ce qui s’y pratique chaque jour. A quoi tient le fait que l’enseignement professionnel en France fonctionne relativement bien et permet à des jeunes qui se vivaient comme exclus du savoir et de la réussite scolaire de se remettre sur les rails ? Vraisemblablement à cet équilibre entre des disciplines professionnelles destinées à l’apprentissage d’un métier et des matières générales qui ne sont pas systématiquement connectées à la profession, mais permettent la poursuite d’apprentissages pour lesquels nos élèves ont eu jusqu’alors peu de reconnaissance de la part de l’institution. Les mathématiques, les langues et le français en font partie. Nous sommes exigeants avec les élèves, mais nous acceptons aussi les erreurs de calculs, les fautes d’orthographe, les phrases un peu bancales, la lecture lente et imparfaite. Et c’est parce que nous faisons bon accueil à toutes ces difficultés avec lesquelles nous travaillons, qu’elles s’estompent progressivement, révélant ainsi la marge de progression importante des lycéens et la reprise de confiance qui l’accompagne. Pour ces raisons, et contre toutes les représentations véhiculées sur le lycée professionnel, les élèves apprécient et sont attachés aux disciplines dont la réforme entend les priver.

Le projet actuel, par la compression honteuse des heures de l’enseignement général, dénie cette spécificité des parcours et la possibilité de réparation que permet le passage en lycée professionnel. Il renvoie par ailleurs les élèves à une représentation que l’on aurait pu croire complètement dépassée, mais qui semble se réinstaller : il y a ceux qui seraient nés pour fabriquer, et ceux qui seraient nés pour penser. Comme si la fabrication et le faire n’induisaient pas de la pensée, comme si l’apprentissage d’un métier ne passait pas aussi par l’acquisition d’un outillage mental qu’offre l’ensemble de nos disciplines : apprendre à lire le schéma d’une armoire électrique et saisir les évolutions qui impactent les sociétés à la Renaissance, voilà l’union a priori contre-nature que propose encore le lycée professionnel. C’est cette connaissance globale que nous défendons et c’est la richesse des programmes que nous souhaitons maintenir parce qu’elle aide les individus à penser et à se penser, au-delà des différences d’orientation scolaire et de milieux sociaux. Or, la réforme prive les élèves de lycées professionnels de la diversité des outils réflexifs auxquels d’autres lycéens ont accès.

Des matières générales au service du « savoir-être » des élèves et du métier

Quelques chiffres, édifiants, à l’appui : les enseignements de français et d’histoire-géographie des élèves de CAP passent de 210 heures pour les deux années actuellement à 82,5 heures dans la grille des nouveaux programmes. En baccalauréat professionnel, pour ces deux disciplines, les élèves auront droit à deux heures hebdomadaires, réduite à une heure et demie l’année du bac, contre cinq heures aujourd’hui. Sur les trois années du baccalauréat, le sort réservé aux mathématiques et aux sciences est similaire : une division par deux du volume horaire actuel. Que dire de la diminution des heures de langues quand un des axes de la réforme concerne les mobilités géographiques attendues des futur.e.s diplômé.e.s ?... En revanche, parmi les disciplines, la seule dont le nombre d’heures est maintenu est l’enseignement moral et civique (30 heures pour les deux années en CAP, par exemple). C’est qu’une notion centrale irrigue ce projet, le « savoir-être », érigé en critère de « l’excellence professionnelle ». Les élèves, visiblement, n’auraient pas les codes, et ni les parents, ni les enseignant.e.s, ni les employeurs ne s’en préoccuperaient. Cette culture du savoir-être nie le fait que la capacité des jeunes à s’approprier les codes du comportement et de la communication dépend moins de l’enseignement moral et civique que de leur âge et de leur prise de maturité, impressionnante sur les trois ou quatre ans qu’ils passent au lycée. Elle nie surtout l’importance des espaces de socialisation et de professionnalisation que sont les entreprises qui, chaque année, accueillent les lycéens (12 semaines sur les deux années de CAP, 22 semaines sur les trois années de bac pro). Enfin, ces grilles horaires sont d’autant plus étonnantes qu’elles sont contraires à l’esprit même du projet de réforme, le « décloisonnement ». Décloisonnement des territoires (incitations à multiplier les expériences professionnelles dans les pays européens), des niveaux d’études (CAP, baccalauréat et études supérieures), des types d’établissements, et décloisonnement entre les acteurs présents sur le « campus » (élèves, enseignants et représentants des entreprises).

Pour compenser la quasi-disparition de certains contenus, un volume d’heures tout à fait impressionnant (trois heures par semaine) sera consacré à un nouveau pôle intitulé « Consolidation, accompagnement personnalisé et préparation à l’orientation ». On imagine que les enseignantes et les enseignants du pôle général en mal de disciplines pour lesquelles ils ont été formés, seront « invités » à prendre ce nouvel enseignement de conseil à l’emploi. Mais trois heures par semaine pour enseigner les rudiments du CV et de la lettre de motivation, et assurer l’accompagnement professionnel des élèves, ça risque d’être très long, pas seulement pour les professeur.e.s. Enfin, pour corriger la diminution d’heures des disciplines existantes, les professeur.e.s de mathématiques et de français devront assurer un quart de leurs heures en « co-intervention » avec les enseignant.e.s du pôle professionnel, en réalité adapter leurs enseignements aux métiers préparés dans le lycée pour donner « du sens » aux apprentissages techniques. Comment faut-il entendre cette injonction et à quoi réfère-t-elle ? Doit-on revenir à l’étude de la syntaxe en prenant appui sur les notices des appareils avec lesquels travaillent les élèves ? Ou élaborer un lexique du métier, ce que ne ferait pas l’enseignant.e qui intervient dans la spécialité ? Comme si le savoir et l’écriture étaient les seuls domaines des matières générales : les enseignant.e.s du pôle professionnel dispensent aussi un enseignement théorique et les professeur.e.s de français ne leur tiennent pas le stylo pour ce faire.

Le mécontentement des enseignant.e.s ne signifie nullement le refus de toute réforme de l’enseignement professionnel en France, mais celle-ci ne peut passer par un réaménagement qui mettrait les matières générales au service du métier et des seules compétences techniques. Le lycée professionnel accueille des personnes au sortir de l’enfance dont la construction identitaire passe par une multiplicité d’apprentissages et par la découverte de contenus éducatifs variés, indispensables à leur devenir. Nous le savons, les bons professionnels sont ceux qui ont engrangé des savoirs et des expériences de toutes natures et en ont fait de la pensée.

Eliane le Port, professeure de lettres et d'histoire-géographie dans l’académie de Paris et historienne de l’écriture ouvrière

 

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