La tragédie du thon

Près de 7,5 millions de tonnes de thon sont arrachées aux océans chaque année. À quel prix ? Et pour combien de temps encore ?

 © Youenn Kerdavid / Sea Shepherd Global © Youenn Kerdavid / Sea Shepherd Global

Quoi de plus commun et de plus familier que la traditionnelle conserve de thon ? Elle se retrouve dans tous les placards, est un incontournable pour nos salades et sandwichs. Elle est même régulièrement offerte en récompense à nos animaux de compagnie. On ne parle d’ailleurs plus de poissons à son sujet, mais bien de thon. Comme s’il s’agissait là de quelque chose de radicalement différent. Dans le langage commun, celui de nous autres consommateurs, le thon est une denrée brute comme le café ou le sucre. Son aspect, et surtout son conditionnement, nous encouragent à oublier que cette petite portion de matière rose fut autrefois la chair, le muscle, d’un majestueux prédateur de nos océans.

Le thon est une créature formidable ; certaines espèces peuvent atteindre les 4 mètres de long, et vivre au-delà de 40 ans. Mais combien d’entre eux peuvent bien atteindre aujourd’hui cet âge canonique ? A quel prix parvenons-nous encore à remplir nos monstrueux quotas ?

Jeu de massacre

Le thon n’a pas à attendre d’être mis en boîte pour être privé de ses attributs de sujet. On le dépouille de sa nature sensible, vivante, dès la capture. Comme pour tous les autres poissons, il n’est d’ailleurs jamais question d’un nombre d’individus abattus mais de tonnes capturées. On ne parle pas de populations, mais de stocks. Là encore, l’animal est réduit à une matière brute, inerte, jamais vivante.

Ainsi, on sait que 7,9 millions de tonnes de thons furent arrachées aux océans du monde en 2018 (FAO, 2020) . De ce colossal hold-up, la bonite rayée Katsuwonus pelamis (espèce la plus capturée) représente 3,2 millions de tonnes. Combien de vies cela représente-t-il ? Sortons la calculatrice. Sachant qu’une bonite adulte pèse près de 35 kg, et que 3,2 millions de tonnes équivalent à 3,2 milliards de kilogrammes, une rapide division nous donne un nombre approximatif de 91 millions d’animaux.

La seconde espèce la plus pêchée est le thon jaune Thunnus albacares, aussi appelé Albacore. En 2018, la capture mondiale représentait 1,5 millions de tonnes ; majoritairement en provenance des océans Pacifique et Indien.

Ces deux espèces représentent ainsi 58% des thons pêchés. Parmi les autres espèces consommées, on retrouve notamment le patudo Thunnus obesus, ou encore les trois espèces de thon rouge: du Pacifique Thunnus orientalis, du Sud Thunnus Maccoyii et du Nord Thunnus Thynnus.

(Photo : Youenn Kerdavid / Sea Shepherd) © Youenn Kerdavid / Sea Shepherd Global (Photo : Youenn Kerdavid / Sea Shepherd) © Youenn Kerdavid / Sea Shepherd Global

Des méthodes de pêche destructrices

Les senneurs thoniers

Mais comment diable parvenons-nous à attraper autant de ces immenses poissons, jusqu’à afficher 7,9 millions de tonnes sur la balance ? La réponse est simple : avec d’immenses filets.

D’après la FAO (Food and Agriculture Organization), les senneurs thoniers sont responsables de plus de 60% de la capture mondiale. Ces navires opèrent généralement dans les eaux tropicales, aussi bien des océans Atlantique, Pacifique ou Indien. Bien que leur taille varie, un senneur thonier mesure généralement entre 60 et 110m et peut déployer un filet de plusieurs kilomètres de diamètre. Grâce à cet équipement démesuré, un senneur peut isoler et capturer un banc de thons fort de 100 tonnes en un seul “coup de filet”, notamment grâce à l’usage massif de DCP* (voir plus bas). Et l’opération est répétée plusieurs fois par sortie : les plus grands thoniers peuvent transporter dans leurs cales jusqu’à 4 000 tonnes (!) de poissons congelés. Ces gigantesques capacités de stockage s’expliquent en partie par la brièveté de la saison de pêche, qui poussent ces navires à capturer un maximum de volume en un minimum de temps.

Un filet de cette taille peut-il être parfaitement sélectif ? Bien sûr que non. Même si les prises accidentelles sont généralement moins nombreuses en comparaison à d’autres techniques de pêche, elles existent néanmoins, et sont problématiques à plusieurs niveaux.

Dans l’océan Atlantique Est, on estime que la population de requins marteaux — notamment le requin marteau halicorne Sphyrna lewini, aujourd’hui menacée d’extinction — s’est effondrée à hauteur de 89% ces 20 dernières années, en grande partie à cause de l’effort de pêche dans ces régions (WWF, 2019). Hors, ces requins sont régulièrement capturés par les senneurs thoniers, notamment ceux traquant la bonite rayée.

(Ci-dessous : une femelle gestante de requin marteau halicorne capturée par un senneur thonier Espagnol au large du Gabon au cours de l’été 2020. Elle n’a pas survécu, et aucun des 14 petits qu’elle portait ne rencontrera l’océan)

 © Youenn Kerdavid / Sea Shepherd Global © Youenn Kerdavid / Sea Shepherd Global

Longues lignes

En matière de volume, la seconde méthode de capture la plus importante est celle dite de la longue ligne, ou palangre. Largement utilisée en Asie et sur la côte Pacifique des USA, elle représente près de 15% de la capture mondiale.

Cette technique de pêche consiste en un bateau — généralement avoisinant les 35 mètres — déployant une ligne principale (ou “ligne mère”) sur laquelle sont fixées en potence un grand nombre de petites lignes avec hameçons et appâts. Selon la pêcherie concernée, et ses réglementations en vigueur, la taille de la ligne mère peut varier de 10 à 30, 45 km… jusqu’à parfois dépasser les 100 km. Les hameçons immergés se comptent alors par milliers.

Les palangres utilisées pour la pêche au thon sont dites “flottantes”, contrairement à celles dites “de fond”, qui sont lestées et ciblent différentes espèces comme le congre, la dorade ou encore le merlan.

Parmi les thonidés, l’espèce majoritairement ciblée par cette méthode de pêche est le thon obèse Thunnus obesus, ou patudo. La palangre est également utilisée pour la pêche au Thon rouge du Pacifique, notamment par le Japon qui dispose actuellement de la première flotte mondiale pour la longue ligne.

La palangre est souvent présentée comme une méthode de pêche saine, durable et, d’après l’institut IFREMER, “sans effet négatif pour l’habitat marin”. La palangre flottante est cependant l’une des méthodes de pêche les moins sélectives. Lorsque le thon est recherché, tous les autres prédateurs des environs viennent également mordre à l’appât : requins, espadons, marlins, mais également tortues marines. D’après la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration, USA), les tortues luth Dermochelys coriacea et Caouannes Caretta caretta sont les plus touchées par les longues lignes pélagiques. Le même institut met également en garde contre les captures accidentelles fréquentes de petits cétacés, notamment des globicéphales, dauphins de Risso et faux-orques.

De plus, contrairement aux captures accidentelles des senneurs, les chances de survie des créatures prises au piège des hameçons sont quasi-nulles. Les lignes restent en effet immergées de longues heures avant d’être remonter par les pêcheurs. Si les animaux capturés ne meurent pas noyés (comme c’est souvent le cas pour les tortues et dauphins), ils succombent à l’épuisement.

Il y a enfin la quantité de matériel de pêche abandonné en haute mer, suite à une avarie ou une destruction involontaire…

Autres méthodes de pêche

Juste derrière la palangre, la pêche à la canne est à présent la 3ème méthode de pêche au thon en termes de volume. N’allez pas imaginer un pêcheur du dimanche lançant sa ligne depuis une digue ; la pêche commerciale du thon à la canne s’effectue de nos jours depuis un bateau transportant des appâts vivants, et ayant la capacité de transporter plus de 600 tonnes de poissons réfrigérés. Cette technique, qui demeura une méthode traditionnelle pendant des siècles dans le Pacifique Sud, s’est depuis répandue en Californie et dans l’océan Indien. Responsable à l’heure actuelle de 14% des captures, elle a néanmoins le mérite d’être extrêmement peu concernée par les captures accidentelles d’autres espèces.

Un faible pourcentage des thons pêchés chaque année le sont également par des chalutiers spécialistes. Ces navires ont généralement une taille inférieure à 20m, et tirent des chaluts sur lesquels sont placés des appâts. L’espèce cible est généralement le thon blanc Thunnus alalaunga.

Des populations affaiblies

Avec de tels moyens mis en œuvre, et une telle pression sur les populations, le thon a-t-il réellement une chance de s’en tirer ? Comment pourrait-il survivre à notre avidité ? Les chiffres avancés par les scientifiques dessinent un état des lieux mitigé, nuancé.

Contre toute attente, les populations de bonites rayées Katsuwonus pelamis font preuve d’une extraordinaire résilience face aux assauts de l’humanité. La FAO estime, dans son dernier rapport, que les populations sont stables dans tous les océans du monde, et exploitées à un rythme biologiquement durable dans 69% des cas.

Hélas, d’autres espèces sont nettement plus vulnérables. Parmi elles, le thon Albacore Thunnus albacares. Très apprécié par les consommateurs (seconde espèce la plus consommée en France), il est tristement victime de son succès : seules 48% des populations d’Albacores sont aujourd’hui pêchées de façon durable, malgré les alertes à répétition de la communauté scientifique.

La situation est encore plus inquiétante pour les thons rouges, toutes espèces confondues. Ses populations actuelles ne représentent que 15% de ce qu’elles furent autrefois, avant l’ère de la pêche industrielle. Pour le thon rouge du Sud Thunnus maccoyii, aujourd’hui en danger critique d’extinction d’après l’IUCN Red List, le point de non retour semblerait déjà avoir été franchi…

Les thons blancs et obèses sont également en danger du fait d’une pression trop importante, notamment dans les zones tropicales. Ces grandes espèces sont également victimes collatérales de la traque des bonites rayées. Les bancs de bonites accueillent en effet les juvéniles des grandes espèces telles que l’albacore ou le thon rouge, et se prennent également dans le piège des DCP.

Senneur thonier espagnol en Afrique Equatoriale © Youenn Kerdavid Senneur thonier espagnol en Afrique Equatoriale © Youenn Kerdavid

La dynamique du néocolonialisme

Les pays de l’UE — avec en tête de file la France — sont très friands de thon. Mais d’où viennent les animaux qui sont consommés sur notre sol ? De Méditerranée ? De l’Atlantique Nord ? Pas seulement.

L’Europe compte plusieurs grands armateurs de navires thoniers opérant dans les eaux tropicales des Océans Atlantique & Indien. Parmi eux, l’espagnol Albacora et le Français Saupiquet, dont les boîtes sont bien connues du grand public. Ces grands groupes disposent d’impressionnantes flottes de senneurs qui, chaque année, font route depuis l’Europe vers leur zone de pêche, notamment l’Afrique de l’Ouest. Si les postes de commandement à bord (en passerelle comme en salle des machines) sont tenus par des Européens, l’équipe de pont est recrutée sur place, notamment au Ghana et en Côte d’Ivoire. Et c’est là que les choses prennent une tournure effrayante.

Mediapart publiait l'été dernier une enquête sur les conditions de travail des équipiers Ouest-Africains à bord des bateaux Français et Espagnols. Les témoignages rapportés font froid dans le dos : « À bord du bateau, les Blancs sont aux postes de commandement tandis que nous, les Noirs, sommes assignés aux tâches manuelles et physiques » explique un matelot, « On fait tous les travaux difficiles, même ceux que le mécanicien devrait faire. Pendant ce temps, l’équipage blanc se repose et nous crie dessus. » raconte un autre. L’article expose dans le détail des conditions de travail déplorables, des journées à rallonge pendant lesquelles les marins pêcheurs Africains triment sous les insultes des Européens. Et si seulement c’était surprenant…

Faire un choix

Protéger les océans, cela passe tout d’abord par protéger ses habitants les plus abondants : les poissons. Qu’ils soient proies ou prédateurs, en bas ou en haut de leur chaîne trophique, ils sont essentiels à la santé des écosystèmes marins.

L’heure est venue d’accepter que nos habitudes individuelles ont un impact significatif sur le sort du commun. Nous ne pouvons simplement croire en un avenir meilleur sans être prêt au moindre sacrifice pour lui donner vie.

Si certaines communautés ne peuvent se passer des protéines de la mer (notamment dans le Pacifique ou en Afrique de l’Ouest), nous autres Européen-e-s avons bien souvent d’autres options à notre portée. Pouvoir choisir son alimentation est un privilège qu’il faut utiliser à bon escient ; des alternatives économiques, éthiques & végétales existent pour nos apports en protéines et omega-3.

Il est plus que jamais urgent de prendre la mesure de la situation. La crise sanitaire que nous traversons actuellement a déjà rappelé à nombre d’entre nous l’extrême précarité de notre situation : nous vivons dans un monde déréglé, dont les équilibres écologique, social et climatique ont été bouleversés. Notre dépendance au monde vivant, celui que nous avons jusqu’ici piétiné sans plus d’égard, nous apparaît de plus en plus clairement.

Pour espérer sauver les océans, nous devons sauver ces grands prédateurs que sont les thons. Et pour sauver les thons, commençons par arrêter de les manger.

*DCP (Dispositif de concentration des poissons) : Une zone d’ombre au milieu de l’océan attire les poissons. Cette ruse bien connue est utilisée depuis bien longtemps par les pêcheurs du monde entier. Hélas, les thoniers d’aujourd’hui en font un usage abusif. Terminés les petits radeaux de fortunes ; les DCP utilisés pour la pêche au thon sont des appareils flottant sophistiqués, équipés de sondeurs & de balises GPS permettant d’alerter le navire en cas de présence d’un banc de thons. Les DCP sont mis à l’eau par des navires dit “de soutien” qui accompagnent les senneurs thoniers pendant en haute mer.

Disclaimer : cet article reflète uniquement mes pensées et positions personnelles, celles-ci n’engagent que moi. Je ne représente aucune des organisations citées plus bas.

Sources :

FAO — the tuna fishing vessels of the world

FAO — the state of world fisheries & aquaculture 2020

NOAA — National Oceanic & Atmospheric Organization

Greenpeace — greenpeace.org

Mediapart

Sea Shepherd — IUU campaigns — seashepherdglobal.org

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