Le Svalbard, « of ice and men »

Le Svalbard, littéralement la « côte froide ». Découvert par accident par le Hollandais Willem Barents en 1596, alors qu’il cherchait un passage Nord-Est. Théâtre depuis lors de toutes les pires horreurs dont nous sommes capables.

Hamiltonbukta, Spitzberg © Roman Wipfli Hamiltonbukta, Spitzberg © Roman Wipfli

Jusqu’à la dernière baleine… 

Peu après sa découverte, dès le début du 17ème siècle, les baleines y furent massacrées, pour leur graisse (transformée en huile) plus que pour leur viande. Les fanons (ou “baleines”) étaient également utilisés dans la confection de différents accessoires de mode, dont parapluies, chemises et corsets.

Les premiers à s'armer de harpons furent les Anglais, qui partaient de Russie pour venir assassiner baleines et morses, d’abord sur Bjørnøya (l’île aux ours), puis au Spitzberg. Les Norvégiens, les Danois et les Français ne furent pas longs à rejoindre la curée, et chaque nation fit bâtir ses propres stations sur l’archipel. Dès 1612, la chasse à la baleine était une activité installée et lucrative. L’espèce la plus prisée était la baleine franche du Groenland, dont l’épaisse couche de graisse faisait flotter le cadavre. Une caractéristique qui donna aux Anglais l’inspiration pour son nom vernaculaire : “the right whale”, la bonne baleine à tuer. 

La compétition entre les différents pays était féroce pour qui occuperait les zones les plus “foisonnantes” ; une bataille navale eut même lieu en 1693 non loin des côtes du Spitzberg, opposant Hollandais et Français qui étaient prêts à tout pour défendre leurs intérêts. Au cours du 17ème siècle, plus de 2000 baleines mouraient chaque année sous les harpons Européens. En 1697, les Hollandais à eux seuls en tuèrent 1255, un record qui demeura inégalé. 

Ces douces géantes, qui d’après les mots de l’explorateur Anglais Henry Hudson peuplaient le Spitzberg “comme dans un vivier”, échappèrent de justesse à l’extinction. Fortes d’une population de 22 000 au début du 17ème siècle, elles étaient déjà en danger de disparition en 1660, et n’étaient plus que 300 à la fin du 19ème… Faute de pouvoir trouver suffisamment de baleines, l’industrie chuta rapidement au cours du 18ème siècle. Les Norvégiens furent les derniers à abandonner leurs stations au Svalbard. 

Ancienne station baleinière de Virgohamna © Roman Wipfli Ancienne station baleinière de Virgohamna © Roman Wipfli

Seul·e·s dans l’hiver : la chasse s'installe au Svalbard

Si le 18ème siècle sonna le glas de l’"âge d’or" de la chasse à la baleine, il marqua aussi l’avènement d’une nouvelle vague de carnage, cette fois sur la terre ferme. C’est en effet à cette époque que chasseurs et trappeurs commencèrent à affluer en masse pour prélever et vendre les précieuses peaux d’ours et de renards polaires, prisées par les riches Européens. 

Les Russes furent les premiers trappeurs sur place, suivis de près par les Norvégiens qui eux se risquèrent à un tout premier hivernage au Svalbard en 1796. Ce n’est que 20 ans plus tard que l'activité prit une réelle ampleur.

Plus d’une vingtaine d’expéditions norvégiennes furent ainsi montées depuis Hammerfest entre 1820 et 1890, la plupart volontaires et hivernantes. A partir des années 1890, le Svalbard attirant toujours plus de chasseurs, pas moins de 400 personnes en moyenne hivernaient chaque année sur l’archipel pour y traquer phoques, renards, ours et lagopèdes. Au cours des années 1920, les balles et les pièges faisaient tomber plus de 900 ours polaires par an. 

De nombreux témoignages ont été laissés par les premiers hivernant·e·s, et tous racontent une histoire similaire, et surprenante. Plus que par l’intérêt économique, une grande majorité d'expéditions fut en réalité motivée par le rêve d’une vie solitaire, faite d’aventure et de liberté. Pour preuve, les trappeur·se·s ne revenaient sur le Continent que 2 à 3 fois par an pour vendre leur butin, et reprenaient la mer illico pour retrouver leur cabane. Cette existence nourrissait (et nourrit encore) de nombreux fantasmes, bien qu'il soit aujourd'hui difficile d'imaginer la rudesse d'une existence solitaire, au cœur de l'hiver polaire, il y a plus d'un siècle.

La ruée vers le charbon 

L’ère industrielle, et la maîtrise du raffinement du pétrole, eut pour conséquence positive de donner un nouveau congé aux cétacés. Elle jeta cependant une nouvelle malédiction sur le Svalbard : la demande en charbon. 

Bien que des filons furent exploités au Svalbard dès la fin du 19ème siècle, l’industrie minière connut un réel essor pendant et après la Première Guerre Mondiale. Plusieurs nations, principalement la Norvège et le Royaume-Uni, se disputaient le droit d'extraire la houille emprisonnée dans le sol glacé du Spitzberg. Le statut international de l’archipel disparut finalement en 1926, ce qui permit aux Européens de s’octroyer des parts du gâteau noir. L’Union Soviétique, pourtant absente lors de la signature du traité, obtint officiellement le droit d’exploiter le charbon sur deux localités de l’Isfjorden : Barentsburg et Pyramiden. À partir des années 50, des moyens spectaculaires seront mis en œuvre pour peupler ces bourgades perdues dans le Haut-Arctique. 

À l’instar de la maison mère, les villes-colonies de Barentsburg et de Pyramiden se rêvaient d’être autonomes et auto-suffisantes, et l’URSS convoya des quantités astronomiques de terre afin d’y créer des jardins potagers pour nourrir les colons. On fit bâtir salle de sport, gymnase, salle de spectacle… Les Soviétiques dépensèrent sans compter pour maintenir ces précieux pieds-à-terre à l’ouest. 

Mais l’aventure ne fut que de courte durée. Le démantèlement de l’URSS mit un terme aux subventions accordées aux deux avant-postes, qui n’avaient jamais été rentables depuis les tout premiers jours. En 1998, l’éponge fut jetée, et les familles ouvrières abandonnèrent Pyramiden du jour au lendemain. Barentsburg, toujours peuplée aujourd’hui, survit grâce au tourisme, bien que du charbon sorte encore de sa mine. 

Du côté de la Norvège, les affaires furent un peu meilleures. La ville de Longyearbyen fut construite dès 1926 sur les bases de “Longyear City”, où l’américain John Longyear avait déjà débuté l’exploration. Plus de 22 millions de tonnes de charbon sortiront de ces mines, jusqu’à l’essoufflement de l’industrie dans les années 80. L’autre station d’opération - Ny-Alesund - fermera dès les années 60. 

Le pétrole eut là encore son rôle à jouer dans l’effondrement du secteur minier. Meilleur marché que le charbon et plus efficient, il fut le coup de grâce donné aux velléités de prospection et à terme à l’exploitation de la majeure partie des mines présentes sur l’archipel.

Ny-Alesund, aujourd'hui "village" scientifique © Roman Wipfli Ny-Alesund, aujourd'hui "village" scientifique © Roman Wipfli

Tourisme & réchauffement climatique : le Svalbard, plus menacé que jamais

Nous sommes à présent au XXI ème siècle, et tandis qu’une menace s'éteint, une autre attend déjà son tour. Cette menace, c’est nous. (“Nous qui ?”). Vous, moi, vos amis, les miens, et tous les gens qui rêvent de l’Arctique. 

Le tourisme est une nouvelle plaie pour le Svalbard. Les chiffres sont édifiants : en 2018, Longyearbyen vit passer 15 navires de croisière pour 45 900 passagers, s’ajoutant aux 21 000 passagers des 59 navires d’expédition alors en activité - un record. En juin de la même année, le géant MSC Meraviglia débarqua près de 6000 (!) passagers et équipages à Longyearbyen. C’est le premier de cette taille à avoir pénétré l’Isfjorden, et il y a hélas fort à parier que d’autres suivront. Pour rappel, un navire de cette taille, même à quai, pollue autant qu’un million de voitures en termes d’émissions de particules fines et de dioxyde d’azote. 

Le MSC Meraviglia à Longyearbyen © Svein Rune Kjøllesdal Le MSC Meraviglia à Longyearbyen © Svein Rune Kjøllesdal

Par ailleurs, le Svalbard (plus particulièrement le Spitzberg) ne dispose ni de la logistique ni des infrastructures nécessaires pour accueillir des milliers de touristes. Il suffit de jeter un œil à la gestion des déchets : le plus gros du volume est envoyé en Norvège pour y être incinéré, il n’y a ni tri ni revalorisation. Avant de prendre la mer, les ordures sont temporairement amassées sur un site de stockage nommé Adventdalen, lequel reçoit également les déchets en provenance de la centrale thermique locale. Or, ces derniers présentent d’inquiétantes concentrations en métaux lourds, dioxines et autres composés toxiques. Des tests réalisés en 2012 sur des échantillons de lixiviat provenant d’Adventdalen révélaient déjà des concentrations supérieures aux seuils autorisés. De plus, les anciennes décharges présentes autour de Longyearbyen sont toujours sources de pollution : des études récentes ont exposé de hauts taux de contamination aux hydrocarbures aromatiques polycycliques (composés extrêmement toxiques), ainsi qu’une porosité à l’eau de mer sur ces sites.

Mêmes inquiétudes concernant les eaux usées, qui sont toujours rejetées en mer sans traitement à seulement 2 km au large - cela inclut les déchets organiques. (L’impact de cette pollution sur la faune Arctique fera l’objet d’un prochain billet). 

Les habitants de l’Arctique - humains et non-humains - ont également les meilleurs sièges pour assister au grand désastre du réchauffement climatique. Dans cette région du globe, la température de l’air a augmenté deux fois plus vite qu’ailleurs. Entre 2016 et 2018, les températures hivernales étaient de 6°C supérieures aux moyennes des années 1981 à 2010. 

Résultats : la ville de Longyearbyen est peu à peu relocalisée car de plus en plus menacée par des avalanches. Le Svalbard Global Seed Vault - le grand coffre des grains du monde - est en constante maintenance pour tenter de contenir les effets de la fonte du pergélisol, qui menace sa structure et son précieux trésor. 

Le pergélisol (ou Permafrost), cette couche supérieure du sol arctique qui est en permanence gelée, est en danger critique de disparition. D’après le dernier rapport du GIEC sur la cryosphère paru en 2020, jusqu’à 99% du permafrost de surface (jusqu’à 4 mètres sous la surface) pourrait disparaître d’ici 2100. Pourquoi est-ce un problème ? Parce que ce sol gelé est une prison pour les gaz à effet de serre. Dans sa lente agonie, il commence déjà à libérer une grande quantité de méthane et de C02, qui ne font qu’accélérer le réchauffement de la planète. 

Si le scénario avancé par le GIEC s’avère exact, ce seront des dizaines de milliards de tonnes de gaz qui s’échapperont dans l’atmosphère. 

(Note : ce texte est extrait de "Là où les montagnes vont fondre", un récit d'expédition que je mettrai en ligne dès que possible, une fois la mise en page finalisée !)

Sources:

Svalbard.fr

Svalbardmuseum.no 

NouvelObs (https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-monde/20141212.RUE6997/dans-le-grand-nord-les-fantomes-de-pyramiden.html

CruiseIndustryNews

(https://www.cruiseindustrynews.com/cruise-news/20997-norway-introduces-new-rules-for-passenger-ships-in-svalbard.html

Norwegian Polar Institute 

(http://kho.unis.no/doc/Polar_bears_Svalbard.pdf

(Local contamination in Svalbard)

GIEC - IPCC SROCC, chapter 3: Polar regions 

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