Passages en zodiac, démantèlements, Brexit... Un an entre Calais et Grande Synthe

En 2018, les migrants ont continué à se rendre dans le nord de la France, dans l'espoir de rejoindre l'Angleterre. Les populations varient sur le littoral, au gré des conflits, des visas octroyés ouvrant de nouvelles routes migratoires, des décisions politiques européennes, à l'instar du Brexit. Récit de cette année, en textes et dessins.

 

 © Elisa Perrigueur © Elisa Perrigueur

Derrière les barbelés qui longent la rocade, l'ancienne "jungle" de Calais n'est plus qu'une dune de sable et d'herbes folles. Ce camp hébergeait en 2016 près de 9000 exilés, avant d’être démantelé au cours d'une opération médiatisée. Les migrations ne se sont pas pour autant arrêtées dans nord de la France. Deux ans plus tard, les camps se forment et disparaissent aussi vite toujours dans ce même secteur, surveillé de près par des CRS. Chaque semaine, des migrants arrivent sur le littoral, entre Calais, Grande Synthe. D'après un recensement effectué en novembre par l'Auberge des migrants et d'autres Ong, quelque 600 personnes se trouvent aujourd'hui à Calais, elles sont majoritairement Iraniennes (38,8%), Erythréennes (14,6%), Afghanes (14,1%), Soudanaises (10,1%), Ethiopiennes (4,5%)... A Grande Synthe, les exilés sont des Kurdes d’Irak et seraient environ 400. Depuis des années, les exilés de passage ont le même espoir : passer au Royaume Uni. Retour sur une année entre Calais et Grande Synthe. 

Janvier, la frontière tue

Les rafales sont fraîches, le 9 janvier. Au petit matin, Biniam, un Erythréen de 22 ans, meurt sur l'A16 après s’être immiscé puis être redescendu d’un camion. Il est la 37 ème personne à perdre la vie sur les routes du nord en ayant tenté de rejoindre ainsi le Royaume-Uni. Son décès illustre la quête et le désespoir de ces exilés, aimantés par une Angleterre visible depuis les côtes calaisiennes. Depuis 1999, selon un décompte de Maël Galisson, coordinateur de la Plate-forme de services aux migrants, "on estime qu’au moins 170 personnes sont décédées en tentant de franchir cet espace frontalier ».

A Calais, plusieurs personnes sont mortes sur l'A16, en tentant le passage au Royaume-Uni © Elisa Perrigueur A Calais, plusieurs personnes sont mortes sur l'A16, en tentant le passage au Royaume-Uni © Elisa Perrigueur
Février, coups de feu au coeur de Calais

Le 1er février, en plein jour un homme ouvre le feu sur des migrants aux abords de l'hôpital de Calais. Vingt-et-un blessés, dont cinq par balle, majoritairement érythréens. Le tireur serait Afghan. Les victimes s'en sortent, l'une d'elles reste paralysée. Ce drame met en lumière les tensions. Des associations pointent l'action des CRS, très présents, qu’ils accusent de violences, ce que la préfecture dément. Et les annonces du président Macron ont engrangé rumeurs, désillusions et colère. Il évoquait en janvier un traitement amélioré des mineurs non accompagnés demandeurs d'asile. « Près de 200 personnes sont venues juste après, pensant qu’il serait plus facile d’aller en Grande-Bretagne», précise une bénévole. La rixe illustre aussi les "guerres de parkings", qui ne sont pas nouvelles. Les migrants s’installent généralement à proximité des aires ou stations-services, convoitées, où se garent les poids-lourds. Ces lieux deviennent souvent des "territoires" revendiqués par des groupes, parfois armés, qui empêchent d'autres de s'y introduire.

Le camp de Vietnam City à Angres, quelques semaines avant sa démolition © Elisa Perrigueur Le camp de Vietnam City à Angres, quelques semaines avant sa démolition © Elisa Perrigueur

Mai, disparition de "Vietnam city"

Un bosquet le sépare de la station BP, qui longe l'A26. C'est un camp discret situé à cent kilomètres de Calais où transitent chaque mois des dizaines de ressortissants vietnamiens avant de gagner l'Angleterre. Depuis 2010, ils logent quelques semaines dans cette maison de brique collée à un hangar de la commune de Angres. Ce camp est baptisé « Vietnam City ». Très organisés, les passeurs ont exploité les galeries minières en sous sol, pour se dissimuler. En huit ans, des milliers de Vietnamiens ont payé jusqu'à 30000 euros pour passer au Royaume-Uni. Outre-Manche, une grande partie d’entre eux deviennent esclaves des fermes de cannabis, loin des promesses d’emploi de leurs passeurs. Début mai, l'Etat a achevé la démolition de la maison à Angres. D'après des bénévoles, cités par France 3, les ressortissants vietnamiens sont en Allemagne ou Belgique. La station BP, l'une des dernières le long de l'autoroute avant le port de Calais, est désormais convoitée par les groupes de passeurs. 


Une route belge, où Mawda a trouvé la mort en mai 2018 © Elisa Perrigueur Une route belge, où Mawda a trouvé la mort en mai 2018 © Elisa Perrigueur
Mai, Mawda, 2 ans, tuée par un policier belge

Elle avait deux ans. Elle est morte d’une balle dans la tête, tirée par un policier. Mawda, une fillette kurde venue avec ses parents à Grande Synthe a perdu la vie une nuit de mai sur une route de Belgique. La famille était montée dans une camionnette qui se rendait dans le pays voisin, conduite par un passeur ayant pour mission de déposer les exilés sur les parkings où se garent les poids lourds qui rejoignent l'Angleterre. Quand la police belge a tenté de le contrôler le véhicule (aux fausses plaques), le convoi de migrants  est parti - à allure modérée - sur la route E42 reliant Namur et Maisières. Plusieurs véhicules de police les ont pris en chasse dans une course-poursuite mortelle pour la fillette. Les parents de Mawda, aujourd’hui en Belgique, sont toujours dans l'attente d'une régularisation. L'enquête est toujours en cours. Un rassemblement de soutien à la famille est prévu ce vendredi 21 décembre, à Bruxelles.

Incendie dans la "jungle" de Calais, en octobre 2016 © Elisa Perrigueur Incendie dans la "jungle" de Calais, en octobre 2016 © Elisa Perrigueur
Octobre, des milliers de ressortissants kurdes

Les démantèlements de camps se font à la chaîne sur le littoral. Selon le rapport du Défenseur Des Droits, paru le 18 décembre, à Calais, depuis la fin de la “jungle”, “240 opérations de démantèlement des lieux de vie (ont) eu lieu en 2017". Concernant Grande Synthe, plusieurs dizaines ont été répertoriés. Celui du 23 octobre est particulier, par son ampleur. Ce jour-là, les forces de l'ordre estiment à 1800 le nombre de migrants kurdes présent dans le bois du Puytouck et alentours. "Environ huit familles arrivaient chaque jour en septembre, raconte Carolina, de l'organisation Women Center, parmi elles, beaucoup de déboutées de l'asile dans les pays européens. Cet afflux à la rentrée était peut-être due au fait que les personnes avaient reçu cette décision administrative (de refus d’asile, ndlr) après les vacances, les administrations étant fermées l'été".

Traversée de la Manche en bateau © Elisa Perrigueur Traversée de la Manche en bateau © Elisa Perrigueur

 Novembre, Iraniens en bateau et rumeurs liées au Brexit

"La frontière va fermer". Déjà difficile à franchir, la lisière franco-britannique fait l'objet de rumeurs liées au Brexit. Les passeurs sont à plein régime. Les traversées se font en camion, mais fait nouveau, celles par la mer s'accélèrent. Officiellement, la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord compte 40 tentatives en 2018, contre 13 en 2017. Sur des bateaux de pêche ou de type zodiac, les exilés s'essayent au dangereux franchissement du détroit du Pas-de-Calais, où soufflent fort les vents marins. La majorité sont Iraniens. Contre toute attente, la plupart des exilés répertoriés en novembre 2018 par les Ong à Calais sont Iraniens (38,8%). "Ils viennent du nord du pays", précise une bénévole de l'Auberge des migrants. Plusieurs hypothèses pourraient expliquer d'après elle cet afflux : le retour des sanctions américaines en 2018, qui poussent à l'exil. "Cela peut aussi être lié à la politique de la Serbie concernant les visas", ajoute t-elle. En août 2017, Téhéran et Belgrade ont choisi de dispenser de visas leurs ressortissants (une mesure qui a pris fin en octobre). Des Iraniens espérant gagner l'Angleterre ont donc pu arriver par ce pays européen, puis rejoindre ensuite l'Europe de l'ouest via la route des Balkans.

Pour aller plus loin : 

A Calais, les routes de la mort pour les migrants

Calais : depuis la visite de Macron, la situation n’a fait qu’empirer

Des migrants iraniens prennent la mer par «désespoir» dans le nord de la France

A Angres, des migrants vietnamiens en partance vers les fermes de cannabis anglaises

Grande-Synthe : Mawda, 2 ans, migrante, tuée par balle

Elisa Perrigueur 

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