Notre Dame de Paris, un patrimoine à confier aux spécialistes.

Suite à l'incendie de la cathédrale de Notre Dame de Paris, beaucoup d'informations circulent. De très belles images, des débats houleux. Faisons un point sur la législation et les acteurs du patrimoine.

Toiture de Notre Dame de Paris, 2015 © Elisa Querub Toiture de Notre Dame de Paris, 2015 © Elisa Querub
Pour beaucoup l'architecture est un acquis.

A l'origine, un architecte est un maçon sachant transmettre son savoir. Transmettre son savoir par l'écrit, par l'oral mais aussi et surtout par le dessin. Un dessin d'architecte n'est pas une image figée. C'est d'abord un croquis explicatif dont les lignes sont pleines de sens.

Le rôle d'un architecte est de hiérarchiser. Maîtriser la construction pour modéliser les espaces. Les architectures que vous regardez, admirez ou critiquez ont été pensées. La réflexion d'un architecte s'effectue depuis la grande échelle d'un site jusqu'au détail d'une menuiserie.

 

Le drame de l'incendie de Notre Dame a touché l'opinion mondiale.
Cette émotion est une conséquence du travail de nombreux architectes. Ils ont su créer des espaces appropriables où chacun a su trouver des repères.

Lorsque l'architecture devient un repère qu'il soit politique ou religieux, elle se transforme en patrimoine.
Une matière que l'on souhaite transmettre aux générations futures pour leur offrir une base. Une base culturelle sur laquelle d'autres architectes pourront s'appuyer, pour à leurs tours, adapter un lieu à son époque.

Ne vous méprenez pas, le temps est un repère lui aussi. Il est lui aussi culturel et lui aussi politisé. Ne nous trompons pas d'échelle de temps.

À nous architectes de faire entendre nos voix de maîtres d'œuvre.
À nous architectes d'écouter notre époque sans oublier les bases qui nous ont été transmises par nos pères.
À nous architectes de prioriser les actions à proposer face à une émotion.
À nous architectes d'expliquer que le patrimoine n'est pas une contrainte à améliorer, mais un héritage à partager.

Faites confiance à ceux qui hiérarchisent depuis que la construction se transmet.
Faites confiance à ceux qui communiquent leurs connaissances pour que nous puissions admirer, critiquer ou simplement vivre dans nos acquis.

Arrêtons les messages anxiogènes sous prétexte d’objectifs de temps politique.
Arrêtons les débats inutiles sur des projets de reconstruction.
Arrêtons la publication d’images certes très esthétiques mais complètement illégitimes.

En cas d'accident, vous allez à l’hôpital.
Aux urgences, vous passez devant un radiologue afin qu’il établisse un diagnostic.
Suite à ce diagnostic, vous irez voir un orthopédiste qui vous prescrira un traitement et surveillera l’évolution de votre blessure grâce à des radiographies mensuelles.
Suite à ce traitement, vous serez suivi en rééducation par un kinésithérapeute.
Demanderiez-vous conseille à un coach sportif pour connaître votre temps de convalescence?
Probablement pas, vous faites confiance aux experts de santé.
Dans notre cas, l’expert est l’Architecte en Chef des Monuments Historiques.

Actuellement, les mesures d’urgence sont en cours, un périmètre de sécurité a été établi, des bâches ont été posées pour protéger l’intérieur de la cathédrale et les structures vont être épaulées afin d’éviter un effondrement.
Remercions les pompiers, Architectes en Chef et entreprises qui ont réagit de manière adéquate.

Suite aux mesures d’urgence qui devraient prendre quelques mois, la structure sera évaluée à différentes échelles de temps pour connaître son évolution et l’expert pourra commencer son diagnostic.
Ce n’est qu’à la suite du diagnostic, que les études de projet seront lancées.

Le projet sera alors examiné par une commission et soumis à un appel d’offre entre les Architectes en Chef et les Architectes du Patrimoine.

Charpente et extrados des voutes de Notre Dame de Paris, 2015 © Elisa Querub Charpente et extrados des voutes de Notre Dame de Paris, 2015 © Elisa Querub
Il existe plusieurs acteurs dans le patrimoine.
L’architecte des Bâtiments de France est un architecte fonctionnaire de l’état sur concours, garant de l’architecture civile. Il protégera le contexte du monument.
L’Architecte du Patrimoine est un architecte libéral ayant passé un concours pour suivre la formation de l’École de Chaillot. Il est habilité à maitrise d’œuvre sur des monuments inscrits lorsqu’il justifie de cinq années d’expérience et peut concourir sur des monuments classés à partir de dix années d’expérience.
Enfin, l’Architecte en Chef des Monuments Historiques est un architecte du patrimoine ayant passé un concours prestigieux sur presque une année pour obtenir la charge de monuments dont il assure l’entretien et la pérennité.

Ne pensez pas que la législation du patrimoine soit élitiste, elle est avant tout un mécanisme de défense culturelle.

Sous prétexte de Révolution politique, l’Homme a saccagé des édifices religieux et assimilés à la royauté. En réponse, la première Commission des monuments est créée en 1790 et sera appuyée en 1794, par la punition de vandalisme grâce à l’Abbé Grégoire.
Sous prétexte de révolution industrielle, l’Homme a imposé un nouveau rythme de construction grâce à la préfabrication. En réponse, la loi de 1913 cadre le statut des Monuments Historiques afin de les préserver de cette agitation.
Sous prétexte de guerres idéologiques, l’Homme a ravagé de nombreux monuments. En réponse, la loi de 1943, puis la loi de 1962 et enfin la loi de 1983 ont assis la protection d’un monument dans son ensemble, avec son contexte.

La France est un pays réglementé.

Sûrement trop au goût de certains, cependant ces règles patrimoniales encadrent nos lieux de vie et permettent de nous extasier sur la beauté de nos villes. Suite à l’incendie de Notre Dame de Paris, c’est formellement à l’Architecte en Chef en charge de ce monument classé d’établir un diagnostic et de proposer un projet de restauration.

Un projet de reconstruction pourrait être proposé si l’Architecte en Chef en charge estime ne pas avoir, en sa possession, assez d’éléments pour reconstruire à l’identique. Ce n’est pas le cas de Notre Dame, nous avons des relevés, des images et les matériaux pour.

Les réflexions sur un concours d’architecte aboutissant à de très belles images sont intéressantes puisqu’elles offrent à l’opinion publique une vision contemporaine du patrimoine.

Les architectes sous la période gothique auraient certainement rêvé d’une toiture en verre, après tout, la recherche de la lumière faisait partie de leurs fondements. Un hommage pourrait leur être rendu grâce à la construction d’une nouvelle cathédrale dont les matériaux alliés aux technologies actuelles en ferait un monument historique du XXIe siècle.

Néanmoins, selon la déontologie en place, ces gestes architecturaux ne peuvent pas se substituer à l'ancienne toiture.
La pyramide du Louvre n'a pas remplacé la grande verrière du musée. Cette intervention qui encore aujourd'hui fait débat, s'est placée au sein de la cour. De plus, ce concours répondait à un besoin d'accessibilité et non à un incident.

Arcs boutants de Notre Dame de Paris, 2015 © Elisa Querub Arcs boutants de Notre Dame de Paris, 2015 © Elisa Querub
Ces débats riches en créativité sont hors contexte et par conséquent non applicables à Notre Dame de Paris. Restaurer la charpente d’une cathédrale implique une connaissance et une pratique propres aux acteurs du patrimoine. Ne serait ce que pour le calcul des charges que la structure reportera sur l'ensemble du monument.

Adapter la législation afin d'améliorer les conditions de travail au sein du patrimoine est en cohérence avec l'Histoire. Assouplir la loi pour ouvrir la maitrise d'œuvre aux architectes non spécialisés dans les monuments historiques serait dangereux pour la conservation du patrimoine.

Nous sommes dans une société de sur consommation, où l’éphémère est roi.
La charpente de Notre Dame a été consumée, huit siècles d’Histoire ont été perdus.
Ne vous laissez pas entraîner par une volonté collective d’accélération.
Un monument ne devrait pas être consommé mais approprié pour être transmis.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.