Solidarité welcome

A la frontière franco-italienne, des initiatives solidaires indépendantes permettent à des centaines de personnes, souvent mineures, l’accès à des principes de base : manger, dormir à l'abri, être soignées. Loin d'être soutenues par les instances publiques, elles inscrivent leurs modes d'action sur le fil. Un entêtement collectif, humaniste et courageux.

Il faut aussi être très poli avec la terre /Et avec le soleil /Il faut les remercier le matin en se réveillant /Il faut les remercier pour la chaleur /Pour les arbres /Pour les fruits /Pour tout ce qui est bon à manger /Pour tout ce qui est beau à regarder ... C'est Adam qui déclame ce texte de Prévert au milieu de la pièce où les gens sont réunis. Adam est un adolescent à l'âge incertain, il a un talent de conteur, un charisme, des gestes. Il happe son public. Au fond de la pièce Solène le regarde avec fierté et mime les mots quand il hésite sur le texte. Solène pourrait être sa mère ou son éducatrice, mais ça n'est pas le cas. Solène est juste une bénévole. C'est une jeune femme menue d'une vingtaine d'années avec de grands yeux clairs, qui fait 30 minutes de voiture pour venir ici, au C.H.U.M. de Veynes, une maison de deux étages, aux volets jaunes, derrière un portail au bord de la route. Sur la façade, une banderole explique qu'on est au Centre d'Hébergement d'Urgence pour Mineurs. Veynes est une petite ville de 3 000 habitants, à une centaine de kilomètres au Sud de Grenoble qui étale tranquillement ses maisons dans la vallée du Petit Büech, entre les massifs calcaires verdoyants des Hautes-Alpes.

"Parce que t'as quel âge ?"

Le bâtiment, ancienne maison des chefs de gare, inoccupé depuis une dizaine d'années, a été ouvert spontanément par des particuliers bénévoles pour ne pas laisser des adolescents dans la rue. La mairie est hostile mais laisse faire. Par précaution, une grosse barre de bois est vissée à l'intérieur, en travers de la porte d'entrée. Solène, debout, les bras croisés explique très doucement, pendant que les jeunes échangent bruyamment autour de la table :"ça a ouvert l'année dernière par rapport à des mineurs qui étaient dans la rue, qui étaient déminorisés, ou on leur faisait des refus de guichet, ça veut dire au moment où ils se présentaient au Conseil Départemental, on les accueillait même pas pour leur faire une évaluation de minorité. Non, non, on calcule pas... enfin bref, du coup y'a quelques jeunes qui se sont retrouvés à la rue". Le site n'est pas géré par une association, il est tenu et animé par des bénévoles qui ne se connaissent pas tous. Chacun intervient selon ses compétences, et le temps dont il dispose. Des avocats pour le soutien administratif et juridique, d'autres pour des cours de guitare, d'autres encore pour le transport. Une personne du Centre Social vient bénévolement donner des cours de mathématiques et de français tous les mardi matin à ces ados que la loi ne permet pas de scolariser. Solène organise des ateliers de théâtre, mais aussi le suivi des soins médicaux, l'obtention des cartes d'Aide médicale d'état et diverses choses du quotidien très banales : apprendre à faire le ménage par exemple. Des petits mots d'organisation sont punaisés un peu partout, des cartes géographiques de l'Afrique sub-saharienne et de la France dessinées et coloriées, et aussi des listes de besoins de produits médicaux. On y lit : huile essentielle de tea tree, vaseline, liquide lacrymal, pansements, smecta +++ et magnésium+++. A côté des besoins en transports, il y a la liste "Joie de vivre" dans laquelle figurent instruments de musique et vélos. En ce moment 17 jeunes sont hébergés au C.H.U.M. La plupart d'entre eux sont dans une "zone grise" administrative. A leur arrivée en France, 2 ou 3 semaines après leur enregistrement au Commissariat, ils sont reçus par les services du Conseil Départemental pour un entretien mené par un éducateur spécialisé, qui en très peu de temps, doit déterminer s'ils sont ou non réellement mineurs. Cette évaluation de minorité s'appuie sur les réponses des jeunes aux questions de l'éducateur. Dans le département des Hautes-Alpes, le taux de refus de minorité est passé de 40 % il y a un an à 85% aujourd'hui. Ils sont alors dit "déminorisés" et n'ont plus accès aux foyers pour mineurs, pas plus qu'aux soins ou à la scolarisation. Ils se retrouvent alors soudainement à la rue, isolés. La suite : entamer une démarche de recours auprès du Juge pour Enfants. Moussa, un long ado avec une casquette américaine vissée sur la tête, est assis dans le couloir. Trop de monde dans la salle commune. Sa procédure de recours a débuté il y a 5 mois, il lui tarde de pouvoir retourner à l'école pour passer un CAP de menuisier. Il sait qu'il faudra sans doute encore attendre, son cousin a obtenu son statut de mineur au bout de 8 mois de démarches, ponctuées d'aller-retours à l'ambassade du Mali à Paris. Solène maitrise son agacement sur le sujet : "c'est très dur parce qu'on leur demande d'avoir plein de papiers qui prouvent qu'ils sont mineurs. Les papiers, quand ils en ont, on leur prend pour, soit disant, regarder si ils sont bien authentiques ou pas. En fait, souvent la P.A.F., la Police aux frontières, juste elle raquette leur papiers pendant des mois. Ça fait que ça bloque toutes les autres démarches qu'ils peuvent faire. Puis pendant ce temps là, ils sont pas scolarisés. L'horloge tourne parce que ils arrivent, ils ont 14-15 ans, c'est les plus jeunes. Donc après, si tu mets 2 ans à faire tes démarches, hop, t'es bientôt près de tes 18 ans, t'es bientôt près de dégager. C'est jouer un peu avec la montre : "Repoussé", "Ah bon, RDV dans 3 mois", "Vous avez un papier ? Ok, on va voir s'il est bon, allez RDV dans 1 mois". D'autres ont été déclarés mineurs dans des départements voisins, mais les foyers d'accueil étant pleins, ils se retrouvaient hors de toute prise en charge par l'Aide Sociale à l'Enfance et quand même à la rue. On leur indiquait alors le C.H.U.M. de Veynes, cet endroit où on apprend à grandir, où on peut faire un peu ses racines. "Apparemment, le numéro d'ici ça se vend en Italie." dit mi-fière mi-blasée Solène. Mais ça reste un lieu illégal, toléré certes, mais un lieu aussi en "zone grise". "Là par exemple, c'était le 12 octobre, y'a une dame qui a été jugée, c'est une responsable R.E.S.F., Réseau Éducation Sans Frontière du Vaucluse, qui a été auditionnée dans un commissariat parce que un jeune qui était déclaré mineur n'était pas pris en charge par l'Aide Sociale à l'Enfance, et du coup elle, elle a pris la responsabilité de le scolariser. Et pour ça, elle est poursuivie pour "Usurpation de fonction". C'est de la connerie...". Dans sa voix douce, une colère électrique gronde en fond : "Nous, on essaye de leur trouver des familles d'accueil qui, si ils passent en recours, peuvent se déclarer comme des tuteurs, c'est à dire "Tiers digne de confiance", et être leurs responsables légaux". Dans les alentours, environ 75 ados sont logés par des familles bénévoles, mais face à l'augmentation des refus de minorités, les possibilités d'accueil bénévoles sont saturées. Alors les bénévoles continuent à chercher des solutions. "Parce qu'en fait, c'est des chiffres, hein, si un jeune il leur coûte rien à héberger, rien à manger, à habiller, à scolariser, il a plus de chance de se faire déclarer mineur que si il est vraiment à la charge du Département." Donc ça vaut le coup de prendre le risque, et s'il n'y a plus de place, il n'y aura qu'à construire des mezzanines. "Après y'a un squat qui a ouvert à Gap là, c'est très grand et ça va désengorger". Les discussions s'animent dans la pièce, des jeunes sont venus en visite. Devant un plat de pâtes à la tomate, un stand-up s'improvise. On y dit l'Afrique, les quêtes, les galères, l'amitié et les souhaits de bonne santé, dans des modulations parfois douces parfois rageuses où français, bambara et malinké se chantent ensembles entre deux big up. Parmi eux, une jeune fille au cheveux crépus coupés courts, en jeans et sweat polaire, ne doit qu'à sa voix plus aigüe de sortir du lot de ces jeunes. Flore n'est pas sans papier ou alors seulement depuis quelques jours. Elle a laissé tomber ses études de journalisme et ses ateliers à la Sorbonne pour venir ici, pour aller voir de l'intérieur, au point qu'elle connait tout le monde. Cinq jours plus tôt, à Gap, elle a été placée en garde à vue pour rébellion, délit d'attroupement et refus de signalétique, parce qu'elle a refusé de donner ses empreintes ADN. Elle échange avec un autre jeune venu en visite : - Mais pourquoi ils veulent prendre les empreintes ADN... c'est bizarre. Mais pourquoi ? - Mais pour rien ! - Pour rien.. mais peut-être qu'un jour ils vont faire des trucs avec.. moi je veux pas ça - Qu'est-ce qu'ils vont...ils vont te faire quoi ? Ils vont te rapatrier en Afrique, toi ? - Non, mais c'est pas.. - Tu penses qu'on est au 18ème siècle, là ? - Non, mais dans 20 ans... - Mais dans 20 ans, tu seras vieille, une daronne de... - Mais j'serai pas vieille, j'aurai juste 45 ans ! - Et ben, et ben 45 ans, t'auras fait ta vie - J'aurai encore plein de choses à vivre jusqu'à au moins...150 ans ! - A 45 ans tu seras vieille ! - Mais pour toi ! Parce que t'as quel âge ? T'as 18 ans ? T'as 15 ans ? T'as 40 ans ? T'as quel âge en fait ?

"Se dédouaner de ses responsabilités"

Le lendemain, à Gap, Flore va au commissariat pour essayer de récupérer ses papiers d'identité qu'on ne lui a pas rendu. Ici, sur la place du Monument aux morts qui s'entoilette à l'approche de l'automne, une banderole suspendue dans les arbres annonce en vert et noir "2 800 maisons vides sur Gap". Flore est déjà passée il y a quelques jours à la gendarmerie, on lui a dit qu'ils étaient au Commissariat. Elle pense qu'elle se fait balader. Un copain interpellé avec elle avait donné sa carte vitale lors du contrôle d'identité, elle se dit qu'elle fera ça la prochaine fois. Son interpellation, c'était pendant l'évacuation du campement qui s'était installé devant la préfecture de Gap pour protester contre l'avis d'expulsion de la Maison Cézanne, un squat solidaire qui hébergeait depuis 2 ans une vingtaine de personnes en cours de demande d'asile. D'autres, par manque de place, venaient simplement utiliser les espaces communs : cuisine, douche, sanitaires. Le jour même où l'avis d'expulsion est tombé, sympathisants, bénévoles, demandeurs d'asile ont installé tentes et matelas devant la préfecture et y ont passé la nuit. D'autres sont restés à la Maison Cézanne. "Ils se sont fait réveiller à 4h30 du matin, et en pétant les portes, quoi, c'est violent de faire comme ça, d'expulser les gens, de les mettre à la rue et de pas les reloger" C'est Michelle qui explique, une quinqua un peu épuisée, engagée depuis belle lurette dans le soutien aux demandeurs d'asiles et qui circule dans les couloirs de Césaï, le fameux nouveau lieu.

"Pendant l'expulsion, y'avait déjà des camions, y'avait... combien y'en avait des cars de flics?...y'en avait 4 ou 5 ? - Y'en avait 8, corrige un bénévole qui vient de s'approcher - Y'avait 8 cars de robocops là, y'avait une benne. Ils ont jetté tout par la fenêtre. Ils avaient mis les masques et tout. Ils ont tout pété quoi.Y'avait un conteneur-poubelle, une partie de leurs affaires est partie à la poubelle et puis là, l'autre partie est aux ateliers de la ville de Gap, elles sont dehors sous une bâche. Du coup moi j'y vais régulièrement, accompagnée par les gars qui viennent chercher leurs affaires."

Dehors, Alice, la trentaine, les yeux pétillants, les cheveux courts, est en train de peindre une frise sur la façade de Césaï. Elle est plasticienne et était par hasard en visite chez des amis dans la région quand s'est installé ce campement devant la préfecture. Elle y est allée, en soutien. "Y'avaient deux enfants de moins de 3 ans qui dormaient dehors sur le matelas devant la préfecture. La préfecture a accepté de les recevoir le matin à condition qu'on enlève toutes les tentes et tous les matelas qui avaient été installés. Donc on a été conciliants, on a tout enlevé pour qu'ils soient reçus, pour que ce soit l'alibi administratif qui prenne le pas sur.. parce que c'est vraiment ça quoi."

Le sur-lendemain Césaï était ouvert. Le bâtiment, situé juste à côté du cinéma de Gap, était inhabité depuis 7 ans. Jadis occupé par l'Église, des abbés y étaient logés et il s'y pratiquait le catéchisme. Il est de fait pourvu de grandes salles au R.D.C. et de chambres, avec un coin toilette individuel, réparties sur 4 étages. Sur le palier du 1er étage, une rangée de 8 sonnettes en bakélite noire indique encore le nom des abbés qui logeaient dans les étages. Certes, les défauts d'étanchéité du toit, la fuite du compteur d'eau, le réseau électrique,.. seront à réparer, mais l'espace est suffisamment grand pour accueillir dignement ceux qui en ont besoin. Gilou, électricien bénévole, arrive d'ailleurs à l'instant pour jeter un œil à l'installation électrique. Tout s'est organisé assez vite. Un collectif s'est formé spontanément, composé d'anciens de la Maison Cézanne mais aussi de gens venus aider ponctuellement selon leurs moyens. Au troisième jour d'ouverture, une cuisine a déjà été installée avec marmites, ustensiles, vaisselle, une petite pièce pour stocker la nourriture, un bureau pour les taches administratives liées au lieu et l'accueil, une grande pièce où sont rangées les couvertures et les vêtements. Des familles et des jeunes ont pu se loger dans les étages. L'idée, à cette étape, est de mettre en place une très bonne logistique, de façon à ce que ceux qui resteront vivre ici aient les outils pour pérenniser le lieu et le faire vivre. Comme au C.H.U.M. de Veynes, l'endroit n'est pas géré par une association et fonctionne uniquement avec des dons de particuliers.

Le lendemain de l'ouverture du lieu, "la police nationale est passée le matin à 8 h" explique un jeune gapençais timide à la voix très basse, "après y'a eu l'huissier qui était sous l'ordre de la mairie. Et après y'a eu l'O.P.H. P.ACA, c'est un organisme de gestion de bien publics..., c'est à la mairie mais ils ont donné la gestion à un organisme public régional. Il a dit qu'il allait porter plainte pour se dédouaner de ses responsabilités, si y'a un problème, un incendie... Il était là, il était tout seul, il allait pas non plus rentrer dans un rapport de force, il a dit que c'était son travail, qu'il représentait le propriétaire et qu'il venait juste constater, que plutôt ça l'embêtait de venir un samedi, de faire 200 km". Ici aussi, une solide barre en bois bloque de l'intérieur les portes "on barricade les portes la nuit, explique-t-il, histoire de pas se faire surprendre, que les gens puissent être prévenus et rassembler leurs affaires avant de ... - Et y'a un copain qui dort devant, complète Michelle.

"Aucune différence entre le travailleur de Good Year et le mec qui traverse la frontière"

Césaï, comme le C.H.U.M., est une possibilité de loger en urgence pendant le temps d'une procédure juridique en cours : un habitat temporaire, ni légal, ni encore expulsable, donc possible. Perrine, infirmière libérale bénévole, centralise les dons de médicaments, elle ne fait que passer à Césaï, avant d'aller bosser. Sans doute à peine trentenaire, elle a l'esprit terre-à-terre et explique que depuis plusieurs jours, ils essayent d'obtenir un R.D.V. avec la préfète, et n'ont finalement pu qu'être reçus par son Chef de Cabinet, auprès de qui des bénévoles ont dressé un état des lieux de la situation : des familles, des jeunes pour qui aucune possibilité de logement et de prise en charge ne sont proposées. Ils n'ont obtenu ni promesse, ni engagement. Aujourd'hui, la préfète a convoqué des interlocuteurs associatifs plus institutionnels, qu'elle a jugé plus légitimes pour aborder cette question, comme l'association La Cimade, qui accompagne les personnes étrangères dans la défense de leurs droits depuis la seconde guerre mondiale. Aucune personne de Césaï n'a été invitée. "Le maire est complètement réfractaire. Dans le dernier article du Dauphiné, il disait qu'il allait contacter le Ministre de l'intérieur. Lui qui parle de lui-même à la troisième personne, qui vraiment se décharge de tout" commente Alice en continuant à peindre la façade. On y voit des motifs berbères et des écailles végétales, "une fresque qui mélange tous ces motifs ethniques dans une joyeuse farandole harmonieuse" dit-elle, gaie et décidée. Son combat est un combat esthétique et elle essaye de "faire ça finement", explique-t-elle. Elle reconnait que "croire que c'est possible que 50, 100, 150, 200 personnes qui ne se connaissent pas, qui n'ont pas les mêmes références culturelles arrivent à co-habiter, à vivre ensemble, à créer des choses,... dans le formatage des habitudes sociales des gens, c'est de l'ordre de l'impossible". Alors avec les motifs qu'elle a été collecter auprès des habitants du lieu, elle décore la façade, pour que "ce soit juste joli, et aussi révélateur d'un mélange. Et toutes ces petites pistes, les gens, même s'ils l'entendent pas comme ça, derrière, l'image elle travaille, et y'a beaucoup de symboles. Le travail il est aussi là : faire un peu évoluer les mentalités de tout le monde".

Arslan va et vient, du dehors au dedans, avec ses rangers aux pieds et son anorak sans manche, il boit son kawa. De formation universitaire, professeur d'histoire, il s'intéresse à la question migratoire qu'il aborde sous les fenêtres de Césaï dans un flux de paroles empressées. Il parle de la crise économique agraire sans précédent que connait aujourd'hui l'Afrique de l'Ouest et des différents acteurs impérialistes internationaux qui y ont remplacé l'impérialisme français : "Aujourd'hui, en Côte d'Ivoire, tu peux pas défendre ton steack quand tu te fais exploiter au travail. Tu peux plus. Alors que la Côte d'Ivoire, elle a un passif sur la lutte syndicale qui est très très important. Aujourd'hui, tu as : des entreprises marocaines, des entreprises asiatiques, des entreprises issues aussi de l'impérialisme local, algériennes ou autres, qui dévaluent, transforment et rachètent la force de travail. Et font en sorte que celle-ci ne puisse pas se défendre. Y'a aucune différence notoire réelle entre le travailleur de Good Year et le mec qui traverse la frontière, en fait..." Il est assez en colère et sous tension, les yeux noirs et la bouche pleine de mailles dialectiques. Ce qu'il pense de ce qui se passe ici ? "Quand t'as des situations d'urgence, de temporalité très réduite, les seuls qui font du véritable travail social, c'est des keupons, c'est des punks à chiens, faut dire la vérité !". Pour lui et pour certains de ses camarades qui vont de lieu en lieu, il ne s'agit pas d'être "là juste pour faire la Croix Rouge ou de la gestion de misère sociale", il explique qu'il s'agit aussi de penser comment s'articule la mise en concurrence du prolétariat encadrée par les trusts internationaux. Dans la cuisine où on se sert dans plusieurs plats de légumes, de salades, de céréales, debout, l'assiette à la main, il tient encore à conclure : "T'as un endroit à Briançon, Chez Marcel, où justement on peut se poser ces questions-là : comment on peut penser l'unité du prolétariat, c'est ça qui est intéressant".

"Des réseaux de particuliers qui s'organisent"

Briançon, c'est à une heure et demie de là, un peu au Nord, en direction de la frontière italienne. L'ancienne ville fortifiée attire skieurs et travailleurs saisonniers en hiver, amateurs de randonnées alpestres et de patrimoine à la belle saison. A côté de la MJC, une maison au crépis beige porte des grilles à ses fenêtres du R.D.C. Devant, quelques chaises ont été sorties, des gens vont, viennent, discutent, une tasse de thé à la main. Parmi elles, Veronika Meier, une jeune femme blonde à la tenue impeccable, attend, assise. Elle est journaliste pour la radio suisse Schweizer Radio und Fernsehen, et souhaite faire un reportage sur la situation ici. Mais les interlocuteurs auprès desquels elle pensait obtenir des informations ont tous fait faux bond. Elle dit qu'il ne lui sera pas possible de ramener grand chose : le RDV qu'elle avait tout à l'heure à la préfecture vient d'être annulé à la dernière minute et à la mairie, on lui a dit que personne n'avait le temps de la recevoir. Un monsieur aux cheveux gris salue chaleureusement tout le monde. Il est en vacances à Chambery "mais je me dis, au lieu de me faire chier, de tourner en rond, je viens là, j'aide" explique-t-il avant de rentrer dans le bâtiment. Passée la porte, on pénètre dans une salle d'accueil avec une grande table, un petit évier, des bouilloires, des dessins colorés punaisés un peu partout à côté des affiches donnant les tarifs de billets de train et des précautions à prendre vis-à-vis des tarifs exorbitants pratiqués par certains passeurs. Deux petites salles y sont accolées : une cellule médicale qui affiche "Permanence d'Accès aux Soins de Santé" sur sa porte et un petit bureau d'accueil. Pauline en sort, souriante, la main tendue. La jeune femme a seulement 23 ans et une énergie qui semble inépuisable. Bénévole et en Service civique, elle est en charge de la coordination des équipes de bénévoles, de la gestion des partenariats avec les différentes structures qui donnent un coup de main : Emmaüs qui met à disposition matériel et bénévoles, la Paroisse qui prête une salle supplémentaire, Médecins du monde qui assure des permanences le week-end, l'hôpital qui met à disposition des urgentistes, permet l'accès aux médicaments, dépanne avec son service de laverie,...etc. Pas envie de s'étaler sur tout ce qu'elle fait ici, elle conclut avec ce sourire toujours installé dans la voix : " je fais juste du passage d'infos" et s'avance dans un long couloir étroit qui débouche dans une grande salle au toit de tôle et au sol goudronné. Nous sommes ici au Refuge. "Cet endroit, c'est une ancienne caserne de C.R.S. En général, ça fait rire les gens..., rigole Pauline. Nous en fait on est pas un squat. On a une convention avec la communauté de communes, qui nous permet d'occuper ces lieux" .Ouvert il y a 1 an, le Refuge est géré par une association qui compte 200 adhérents et de nombreux bénévoles supplémentaires : gens de passage, vacanciers solidaires, exilés en cours de demande d'asile qui souhaitent rester ici pour aider,... L'endroit n'est qu'une étape dans le parcours des jeunes qui arrivent ici. Comme un vrai refuge de montagne, c'est un lieu où il est possible de reprendre des forces avant de poursuivre la route avec le contact d'associations en poche. Depuis son ouverture, le Refuge a accueilli plus de 6 500 personnes, fraichement descendues de la frontière, épuisées, souvent blessées. Quelques familles, mais surtout des jeunes de 15 à 25 ans. "Cet hiver, y'a eu pas mal de gelures, et puis pas mal, là, d'entorses, explique Pauline, ce genre de choses parce qu'ils sont poursuivis par la police et donc ils courent et ils se tordent les chevilles. On a eu des morts. On espère cette année qu'on réitèrera pas l'expérience, mais vu comme c'est, et vu comme la police elle s'est durcie, on a un petit peu peur". D'ici, le col de Montgenèvre, qui permet de rallier l'Italie, est à 10km. Pour des randonneurs équipés, de bon niveau et pourvu d'une carte I.G.N., atteindre la frontière au départ de Briançon prend entre une journée et une demie-journée, en fonction du sentier choisi. Mais pour les jeunes qui ont entamé leur périple des mois plus tôt au départ de l'Afrique de l'Ouest, qui ne connaissent pas le chemin, n'ont jamais vu de neige, ne sont pas équipés et sont poursuivis par la police ou par des milices fascistes, atteindre Briançon une fois passée la frontière peut prendre plusieurs jours, au péril de leur vie. Ce printemps, trois d'entre eux sont morts dans les parages, tombés, noyés, piégés par le froid. Du coup, des citoyens pour qui laisser faire serait indigne, montent là-haut régulièrement faire des maraudes, pour porter secours, pour observer aussi le respect des droits. La semaine passée, Amnesty international a envoyé des observateurs sur les hauteurs au dessus de Briançon, pendant 2 jours, de multiples violations de droits ont été constatées.

Un Kangoo 4x4 se gare sur la placette devant le Refuge. Le conducteur, un briançonnais d'une soixantaine d'années aide un jeune africain à descendre du véhicule et l'accompagne jusque dans la salle commune. Le jeune s'engouffre dans le couloir où on lui a proposé un repas. Sur son passage, exilés et bénévoles souhaitent la bienvenue. Il a le regard sombre, rentré vers l'intérieur, il ne regarde pas, répond à peine, épuisé. "Nous on est vraiment dans l'accueil inconditionnel, donc on pose pas de question... Enfin, on pose la base : qui ils sont, de quel pays ils viennent mais leur histoire...on demande jamais rien de leur histoire, donc, après s'il veulent se livrer, on peut en parler. Parce que c'est hyper traumatique de passer cette frontière-là, parce que c'est de la haute montagne, c'est en pleine forêt, là en plus y'a quand même une pression policière. Sans la pression policière, c'est dangereux en soi avec les falaises et tout ça ...Ce matin, on parlait de la Lybie.." Pauline est interrompue par Ftaline, une petite fille de 4 ans, fraichement tressée, qui s'avance vers elle.

- Ça va chouchou ? Qu'est-ce que tu cherches ? Elle prend une petite voix d'enfant, joueuse, pour lui parler. Ftaline montre ses mains qui font le tour de la pièce "Ben...mo maman..." - Ta maman elle est dans le vestiaire là-bas. - Maman ? - Dans le garage, tu sais, là où tu manges. La première porte. - La première porte ? - Ouais, attends, je vais venir avec toi...

Le garage est l'espace à tout faire : de hautes étagères permettent de stocker les dons de nourriture, les réserves sèches mais aussi des cageots de légumes. Pauline s'enthousiasme en passant devant : "Y'a des réseaux de particuliers qui s'organisent, quand on fait des appels c'est impressionnant, on fait un appel à dons disant "On a besoin de riz, de ça, de ça..", le lendemain, le sur-lendemain, c'est plein !" A l'arrière un espace vaisselle et gazinière permet de préparer la centaine de repas quotidienne. Des bénévoles sont en train de déplier les tables pour le repas. Tout sera replié au soir venu pour pouvoir disposer des matelas au sol. Hors de question de refuser le gîte même si les chambres sont pleines.

"Seras-tu le dernier ?"

La mère de Ftaline est assise là, un petit bout de femme avec un foulard blanc serré autour de la tête. Elle porte sur son bras gauche la petite sœur de Ftaline qui a tout juste 14 mois. Son bras droit est pris dans une attelle. Leur voyage a commencé au Congo, il y a 10 mois. Et a déjà coûté 6 500 €. D'abord de l'Angola à la Turquie par avion : 800€ par tête. "J'ai pensé rester là-bas, explique-t-elle, mais c'est difficile, les turcs n'aiment pas les immigrés. Les peaux noires, ils aiment pas, ils sont vraiment racistes." Puis traversée de la Turquie par mini-bus, marche en forêt et puis la mer sur un petit Dinguy jusqu'à la Grèce : 35h de voyage, 1 000€. "On appelle ça en Turquie des "connections". Y'a des "connections" de gens. On était 53 personnes, on était beaucoup, c'est comme une agence. L'agence elle fait ça, même si là c'est en cachette". Avant la marche en forêt, "ils nous ont dit dans leur langue "Tchabou tchabou". C'est à dire, moi je savais pas mais y'avait des gens... ça veut dire "rapide rapide" "Tchabou tchabou", faut faire rapide, sortir de la voiture parce que y'a un hélicoptère qui vient. Si ils vous voient, ils descendent et vont vous suivre, il faut que vous descendez rapide et vous vous cachez là-bas et après on va vous montrer la mer. Et encore "tchabou tchabou", y'a des gens qui sautaient par les fenêtres des mini-bus, ils couraient déjà. Moi avec les enfants, je pleurais, je savais pas comment sortir. Et j'ai oublié les sacs, les habits et tout. J'ai descendu comme ça, j'ai pris les enfants, les chaussures étaient restées dans le mini-bus". Quand le Dinghuy est mis à la mer, "ils nous ont dit : "Il faut regarder la lumière tout droit. Si vous dépassez les boules rouges dans l'eau, c'est la limite qui sépare la Turquie d'avec la Grèce. Si vous dépassez les boules là, c'est que vous êtes déjà en Grèce. Il faut regarder si vous voyez le bateau, il faut faire un signe avec votre torche et ils viennent." A 8h du matin, un bateau grec vient : "C'était un grand bateau, comme cette maison. Ils parlaient en grec, l'autre il traduisait en anglais : "Bougez pas, bougez pas" . Les enfants sont montés à bord avec les mères, puis les femmes enceintes, les hommes sont restés à bord du Dinghy et se sont fait tracter. Arrivée dans un camp en Grèce, elle décide de ne pas rester là avec ses enfants, c'était "souffrant", dit-elle, et trouve un autre passeur qui, pour 3 000 € lui fournit passeports congolais, visas et billets d'avion pour Orly. Il lui dit : "Quand on va arriver là-bas à l'aéroport, fais rien qui montre que tu me connais. Si on vous arrête, ne dis rien, tu laisses. Mais si on vous arrête pas, vous sortez, on va sortir nous 4 et puis tu me remets les passeports". Le passeur lui explique les hébergements possibles en appelant le 115, mais à Paris puis à Beauvais, les centres d'accueil sont pleins. Elle passe plusieurs nuits dehors avec ses filles. Elle entend parler de la province, de Briançon et est venue jusqu'ici avec le train. "Maintenant je me repose, je reste ici."

Dehors, près du petit muret qui borde la placette, des jeunes sont venus ici en visite, soutenir les frères nouvellement arrivés. On discute, entre rires et galères, on chante un peu. Un jeune de Guinée Conakry met le tam-tam dans sa voix, il chante Koumbélé, l'histoire des filles qui dansent entre elles le soir. On tape dans les mains. Puis une voix de blues s'élève à côté : Yabayékwo... le silence se fait. Lamin explique que Yabayékwo, c'est sa chanson, c'est lui qui l'a écrite. "Dans la dernière troupe de danse où j'étais en Côte d'Ivoire, ils m'ont dit que y'avait les premiers qui sont partis, qui sont allés en Europe, et nous c'est un truc qui arrive souvent, donc ça m'a un peu inspiré et j'ai crée Yabayékwo. Je me suis dit, comme ils sont partis, nous qui venons, nous sommes là, nous sommes là. Yabayékwo, c'est : nous sommes venus encore." Lamin est chorégraphe et danseur, il a commencé son voyage il y a un an. L'objectif c'était ici, c'était la France. Il aimerait donner des cours de danse à la MJC de Briançon. On est venus le lui proposer quand le prof de danse traditionnelle est parti, mais il vient tout juste d'arriver. "J'étais pas prêt... C'est des trucs, faut pas t'engager comme ça. Faut un bon plat de nouilles, ouais, sinon tu te plantes. J'étais pas prêt, j'suis pas encore prêt. L'année prochaine, je serai prêt. " Il se recroqueville pour mimer le froid et poursuit. "On s'adapte, c'est ça. Le froid, ça m'a cassé. J'étais chaud mais ça m'a refroidi. Rien n'est pareil. Seulement les hommes sont pareils. Au niveau de la culture, c'est le jour et la nuit." Sa voix est calme, posée, mais quand ce grand bonhomme chante, c'est déchirant, c'est du blues. Les voix et les doigts autours de lui remplacent les instruments à cordes et les percussions absents. Dans les chansons improvisées ce soir-là, on y parle avec finesse de l'humanité, des inégalités Nord-Sud, du sort des réfugiés. De la surenchère de papiers : "Bienvenue au pays des papiers / Des papiers par-ci, des papiers par là, des papiers partout / Des papiers pour bouger, des papiers pour manger, des papiers pour songer...". Des enfants captifs :"Enfants du Sud / Enfants du désert / Enfants de la mer et du Col de l'Echelle / Estu, seras-tu le premier ? / Es-tu, seras-tu le dernier ?".

Des lieux à échelle humaine

En grimpant un peu sur les hauteurs de Briançon, on arrive Chez Marcel. Petite maison bâtie sur un terrain pentu, en contrebas d'une route à lacets. Il y a un petit jardin avec quelques mobiliers de récup pour s'assoir et discuter, des poules, des vestiges de ruches, un potager débordé, une vieille caravane, une fosse septique vaincue et des toilettes sèches flanquées près de la réserve à bois. L'endroit accueille une vingtaine de jeunes hommes en cours de demande d'asile. L'histoire a commencé il y a un peu plus d'un an quand la préfecture de Briançon a donné l'ordre de fermer le Centre d'Accueil et d'Orientation ouvert à la MJC pour accueillir la vingtaine de Soudanais, alors évacués de Calais et accueillis par la municipalité. Il s'agissait de trouver une solution pour un accueil à moyen terme. L'idée a alors germé d'ouvrir cette maison, qui est l'objet d'une rocambolesque aventure juridique, de façon à la mettre à disposition de ceux, en attente de papiers, qui ne connaissent personne en France et n'ont nulle part où aller. Encore un lieu en "zone grise", un lieu possible, en attendant que les rebondissements juridiques portant sur la succession de Marcel Amphoux, feu le propriétaire, soit terminés. Tom, accompagnateur sportif, qui séjourne dans le coin pour la qualité de vie, vient aider ponctuellement ici, quand ses activités le lui permettent. Il est de passage et discute dans la salle commune. "C'est un lieu un peu auto-géré, on va dire, y'a pas de bénévoles qui viennent faire la bouffe, explique-t-il, c'est une colloc, quoi, dans l'idée. Ici c'est comme une grosse coloc. Alors après y'a tous les problèmes d'une grosse coloc à 20 mais..." Au R.D.C. de la maison, il y a 1 chambre et 2 pièces à vivre, chacune équipée d'une gazinière et d'un évier. Dans la plus petite, à côté, on est en train de découper un poulet sur la table basse tandis qu'une sauce à la tomate mijote sur le gaz. Dans la plus grande, les provisions de nourriture sont empilées dans des cageots, on trouve sur la table des sachets de plantes médicinales séchées et Le livre des bonnes herbes édité chez Actes Sud. Sur les murs, on lit les signes laissés par tous ceux qui furent de passage ici, la parole est plurielle et hétéroclite : des slogans politiques "Pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes", une grande carte de l'Afrique, un dessin représentant un arbre poussé au milieu d'un mur, créant des fissures avec ses racines tandis qu'une voiture de la police est suspendue dans le vide sur une de ses branches, les petits mots de remerciement :"Merci à toutes celles et tous ceux qui sont là pour nous. Et la libre circulation pour tous. Parce que avant la dislocation de la terre il n'y avait pas de frontière. Bouba", le numéro de téléphone de Jules, l'acupuncteur,...etc. Au début, des bénévoles militants habitaient aussi Chez Marcel. Les travaux y étaient faits en commun, des sorties en montagne étaient organisées, la maison se transformait même en restaurant à prix libre tous les lundis soir pour faire découvrir le lieu et favoriser l'échange.

Aujourd'hui, les forces humaines militantes de Chez Marcel sont dans un moment de transition. Les bénévoles les plus réguliers sont épuisés. "A fonctionner toujours dans l'urgence, on s’essouffle", explique Eva, une jeune femme pâle, épuisée, qui fait partie des bénévoles réguliers depuis 1 an. "Il y a tellement d'urgences, que l'organisation à moyen terme est difficile. L'été, il y a plus de monde, mais l'hiver, on n'est que 2 ou 3 à passer ici régulièrement", dit-elle encore avant de partir faire une balade sur les hauteurs pour se ressourcer. Beaucoup de bénévoles ne sont effectivement que de passage, leur présence est liée aux activités de plein air, comme Tom, qui explique : "Ma priorité c'est aller grimper, faire du parapente... et aider un petit peu quand même, venir de temps en temps, filer un coup de main, donner un peu de bouffe mais avoir une dynamique à long terme... C'est dur de tenir un lieu à long terme. Ici, c'est beaucoup de gens qui ont des rythmes de vie saisonniers. Donc, quand ils bossent ils sont là, ils bossent et en même temps ils viennent filer la main, moi j'en fais partie. En après tu te barres 2 mois et du coup c'est dur d'avoir...".

Eva, à son retour, est encore plus pâle et très nerveuse. Elle raconte que quand elle a voulu remonter en voiture après sa balade elle a découvert cette inscription tracée avec de l'eau et de la poussière sur son pare-brise arrière : "On va t'avoir sale pute". Elle monte en voiture, démarre et se rend compte qu'elle est suivie. "Cette voiture ça fait une semaine qu'elle me suit", avoue-t-elle. Alors, avec la peur et la colère mélangées, elle se gare, sort de son véhicule et se retrouve face à deux hommes blancs, des jeunes. Elle leur demande ce qu'ils veulent. Ils hurlent : "On sait qui tu es, on t'auras un jour sale pute !" avant d'accélérer. Elle n'a pas eu le temps de relever la plaque d'immatriculation. Tout le monde est assez surpris, la co-habitation avec les voisins est aujourd'hui paisible. "Au début pendant quelques mois ça a été un peu chaud avec certaines personnes qui habitent au dessus, raconte Tom, Parce que y'a à peu près 1 millier d'habitants qui habite au dessus de la maison Chez Marcel. Et là, forcément dans le millier, y'a eu quelques blaireaux qui s'amusaient à dire... - les vols de courgettes..., coupe un bénévole goguenard qui vient de s'approcher, - des insanités - des chiens qui ont eu les oreilles coupées en pointe, ça partait... -... les fantasmes des gens tu vois.. - un peu, ouais, comme dans les p'tits villages - on est dans un p'tit bled, hein, mais ça s'est tassé."

A l'étage, un peu d'intimité est obtenue avec des cloisons de tissu. Il y a un coin plus calme, avec une bibliothèque, et sous les combles exposés aux frimas, il y a encore une dizaine de matelas posés au sol, avec des couvertures mises à dispositions. Lamin est assis sur un fauteuil du premier, prostré, le moral ne va pas fort. Les soucis s'accumulent, la solitude est grande. Il a quitté la Gambie en 2016. Parler de son parcours n'est pas encore envisageable. Sortir tout ça, ce serait comme prendre le risque de s'effondrer, de faire échouer cette longue aventure. Il dit qu'il est passé par le Sénégal, par les bush du Mali, puis qu'arrivé une première fois en Italie, il s'est fait renvoyer en Afrique et a dû recommencer. L'instant d'avant, quand quelqu'un en bas évoquait la Lybie, il a seulement dit d'une voix dure "Lybie : no good, Lybie !". Il est ici depuis 2 mois. Il y a quelques semaines, une vacancière solidaire lui a payé les 40€ du blablacar pour faire l'aller-retour à Marseille, déposer sa demande d'asile à la P.A.D.A. Il vient d'avoir 30 ans et son métier de menuisier lui manque. Un peu plus tard dans la journée, il est fier de changer les carreaux cassés de la porte du bas avec du mastic ramené par Eva. Il y a 2 jours, un autre lieu a été ouvert sur les hauteurs de Briançon. "Le but, c'est des petits lieux, dit Tom, on s'est dit y'a même pas encore assez de place. L'idée c'est au lieu qu'il y ait des Campos pour migrants, des lieux qui sont gérés plus ou moins par des O.N.G. ou des grosses assos, l'idée c'est plein de petits lieux autonomes à échelle humaine, où du coup t'as moins de pression humaine"

"Vous ne serez pas forcés de chercher asile ici"

Le Campo le plus proche de là est à Vintimille. A 4h et demi de là, en descendant du massif alpin jusqu'au bord de la Méditerranée, après la frontière italienne, à 10 km des plages de Menton. Le Campo Roya est un camp dit "de transit", géré par la Croix Rouge italienne, il est soutenu par la Croix Rouge Monégasque. Cette dernière anime le Point info installé à l'intérieur de la gare de Vintimille. Là, un binôme de bénévoles à veste rouge vous remet un dépliant avec le plan d’accès au Campo. Quatre têtes de mort y sont représentées sur les tracés des voix ferrées, des autoroutes, des voix rapides. Raymond, l'un des bénévoles, vit du côté français de la frontière. Il explique qu'il a rejoint la Croix Rouge Monégasque il y un an et demi, par conviction. Il rencontrait souvent "des migrants qui faisaient la route à pieds et puis y'en a qui creuvaient de soif, qui avaient faim, alors je leur avais donné des biscuits, à boire. Puis y'en a qui étaient cachés dans des buissons, ils avaient peur, quoi, ils se cachaient. Puis je les ai ravitaillés quoi. Puis à la gare un jour j'ai vu qu'y'avait la Croix Rouge monégasque alors j'me suis renseigné, puis j'me suis inscrit. Je leur donne des flyers sur le campo, qu'ils peuvent faire les toilettes, les repas, que y'a quelqu'un qui s'occupe pour les papiers, quoi." De là, il observe le manège des passeurs, toujours les mêmes têtes qui viennent chercher à la gare quelques clients. "C'est dans les 150 € euros pour un Vintimille - Nice", explique-t-il. Quelques mois après qu'il ait commencé son bénévolat au Point info, il voit deux hommes noirs de peau qui arrivent, "je croyais que c'était 2 migrants, je voulais leur donner des flyers mais c'était pas des migrants, c'était des policiers. Après ils ont mis les brassards puis ils ont fait signe comme ça d'encercler la place, et ils étaient au moins une vingtaine de flics, de policiers. Et puis ils ont fait une rafle à une vingtaine de policiers en pleine journée, ils ont raflé tous les migrants". Pour le moment, à la gare, les carabinieri se contentent de disperser les groupes, de demander aux gens à la peau noire de dégager. "Quand y'a une raffle, on peut rien faire. A part ceux qu'on fait rentrer dans le bus (de la Croix Rouge Monégasque), ils ont pas le droit... normalement ils interviennent pas quand ils sont dans le car. Nous on les amène jusqu'au Campo Roya, c'est en quelque sorte une zone d'arbitre, quoi". En remontant la Roya sur 4 kilomètres, on arrive devant le portail de la "zone d'arbitre". Double portail : un petit portillon permet aux migrants d'accéder à un couloir de barrières métalliques où neuf carabinieri prennent chaque personne une par une, fouillent son sacs, ses chaussures, ses poches. Avant d'entrer, chacun doit présenter le ticket prouvant qu'il est bien inscrit au Campo. Chaque entrée est enregistrée, et au bout de trois jours d'absence, l'entrée du Campo est interdite. Le couloir de contrôle policier longe le petit côté du Campo et se termine par un portillon pivotant qui permet de contrôler les entrées. Les carabinieri n'ont pas le droit de passer au delà. L'autre portail, c'est pour les bénévoles de la Croix-Rouge et les véhicules. Là, un gros 4x4 de ville est garé, son conducteur, un responsable de la police, la cinquantaine, en chemise en jean, cigare à la bouche et panse volumineuse, est appuyé au portail. La sécurité et les vérifications incessantes y sont oppressantes. Au delà du portail, le Campo s'étend sur une parcelle toute en longueur d'environ 300 mètres. A l'entrée, sur la droite un algéco abrite les bureaux des responsables mais aussi une douche réservée aux femmes et aux enfants, et des toilettes. A gauche, un autre algéco est accessible aux réfugiés pour consulter internet, ou recharger leur téléphone. En suivant, sous de grands barnums, est installée la zone des repas. Ce soir, c'est escalope milanaise, gratin de pâtes et bananes. Chaque personne qui souhaite prendre son repas doit présenter son badge numérique et son identité s'affiche sur un écran. La veille, 230 repas ont été servis. Quand le Campo s'est installé ici, l'an passé, le nombre de personnes accueillies était d'en moyenne 500. Mickel, bénévole d'une trentaine d'année à la peau mate et au regard facétieux, explique en croisant les bras, les poignets comme liés, que les contrôles policiers se sont durcis. Il est originaire de Lugurie, sa mère et sa soeur vivent encore là-bas, il dit que s'il est devenu bénévole ici c'est sans doute parce qu'il est un cas psychiatrique, en agitant sa main au dessus de sa tête, puis il part dans un grand éclat de rire. En traversant la petite cour entre les algécos de l'entrée, il va et vient, mime un militaire burlesque en train d'assurer la sécurité, en levant haut ses jambes raidies, les bras comme amidonnés le long du corps. On dirait Roberto Benigni dans La vie est belle. Les enfants logés avec leur famille autour d'une petite placette au milieu de la première rangée d'algéco de logement sont contents de le voir arriver, il en porte un sur ses épaules et chamaille un autre du bout des doigts. Les familles sont minoritaires, comme dans les autres lieux d'accueil on croise surtout des hommes. Au Campo, beaucoup de Pakistanais sont hébergés.

Sur la plage grise de Vintimille, les Africains sont rassemblés, assis, par petits groupes. Ils viennent d'arriver, certains sont malades. Ceux qui sont renseignés savent qu'aller dormir, manger et se faire soigner au Campo signifie se faire enregistrer par la police Italienne. Depuis les accords de Dublin, se faire enregistrer sur le territoire italien signifie aussi ne plus pourvoir continuer le voyage sous peine de se voir renvoyer en Italie en cas de contrôle. Laconique, la documentation du Campo prévient : "A votre arrivée au camp, la police vérifiera que vous êtes bien enregistré sur le territoire italien. Quoi qu'il en soit, vous ne serez pas forcés de chercher asile ici". L'un d'eux a besoin de médicaments pour faire baisser la fièvre d'un compagnon. On lui a parlé de Mama Africa.

"A boire et à manger"

Mama Africa, c'est Délia, une femme menue aux cheveux gris coupés courts, attentive, prudente et décidée. Elle est propriétaire du Bar Le Hobbit, situé dans une petite rue perpendiculaire à la grande avenue qui relie la gare de Vintimille à la plage. Le bar n'est pas très grand, les 4 ou 5 personnes qui y sont aujourd'hui sont inquiètes. Une jeune femme tunisienne, avec son enfant, a disparu sur le trajet Ventimille-Toulouse, le coup de fil reçu ce matin d'un contact en France n'a amené aucune nouvelle positive. En serrant les manettes de son percolateur, Délia raconte comment tout cela a commencé pour elle, c'était il y a 3 ans : "Je me rappelle, c'était le 15 août, tous les magasins étaient fermés, tout le monde était parti en vacances". Il faisait très chaud, sur le trottoir devant son bar des femmes étaient assises avec leurs enfants, assommées par la chaleur. Les enfants pleuraient, ils avaient soif et faim. Alors elle est allée les voir et leur a dit "Rentrez, ce n'est pas un problème, vous ne serez pas obligées d'acheter quoi que ce soit, je vais vous donner quelque chose à boire et à manger". Ainsi Délia s'est mise petit à petit à accueillir femmes et enfants qui étaient à la rue. Elle s'est organisée petit à petit, a collecté des couches et des layettes. "Je leur ai donné des patates, du Holypop, des bonbons, des choses pour les enfants". Au bar de Délia, il y avaient des habitués : de vieux italiens venaient jouer aux cartes dans l'arrière salle. Quand ils se sont mis à faire des remarques désobligeantes, des commentaires lourds et misogynes, envers ces dames respectables, Délia les a mis dehors. Et elle a transformé l'arrière salle en vestiaire et en salle de jeux pour les enfants. Autour d'un piano, il y a des caisses de jouets, des cahiers, des crayons. "Je donne des cadeaux aux petits pour leur voyage vers la France, des peluches, des petites, pas des grosses, parce que ça tient dans le sac". De la layette est rangée dans des étagères, chacune est étiquetée en fonction de l'âge "Nouveau-né", "3 mois", "6 mois"... Les toilettes du bar ont été transformées en douche et sont pourvues d'une table à langer avec des couches à disposition. Ici, on peut venir faire sa toilette, boire quelque chose, mettre à charger son téléphone portable quand on vit à la rue. Délia n'est pas aimée des italiens, ils n'apprécient pas l'aide qu'elle apporte aux migrants et ne fréquentent plus son bar qu'ils appellent "le bar des nègres". L'année dernière, ne pouvant plus payer ses factures, elle a pensé plier boutique. Puis on lui a proposé de mettre en place un crownfowding sur son compte facebook. Il y a 2 mois, elle a été obligée de fermer pendant 3 jours. Faute d'avoir pu payer, l'électricité avait été coupée. Depuis, 20 000 € de dons sont arrivés en soutien et Délia tient bon. Une photo de la tour Eiffel est accrochée dans le couloir qui mène à l'arrière salle "Parce que le mirage des réfugiés, c'est tout Paris... le mirage, oui !"

Avec vue sur la plage

En remontant un peu la Roya, en direction de l'Eglise Sant Antonio, il y a encore une autre alternative au Campo, pour ce qui concerne la nourriture. A deux pas du Lidl, sur un grand parking vide, des associations se relayent pour assurer la distribution de repas. Là, jusqu'au printemps dernier, il y a avait un village fait de tentes et de baraques de fortune construites au fond du parking, sous le pont de l'autoroute. Il y a avait même un restaurant pakistanais. Entre 100 et 200 personnes y vivaient. Le pont permettait d'être à l’abri de la pluie. Le 18 avril dernier, le village a été détruit. La police a expulsé les gens et des bulldozers ont rasé les campements. Pendant des mois, la police est venue régulièrement sur place pour faire fuir ou pour rafler et déporter vers le Sud de l'Italie ceux qui cherchaient à se réinstaller. Un mur surmonté d'une grille bloque aujourd'hui l’accès sous le pont. La distribution de repas n'a pas cessé pour autant. Plusieurs associations se relaient. Keshaniya est présente sur place, vers 19h, 6 jours sur 7. L'histoire de l'association commence 3 ans plus tôt dans le camp de Grande-Synthe près de Calais, où en collaboration avec d'autres acteurs associatifs et avec les migrants hébergés dans le camp, les membres de Keshaniya préparent à manger chaque jour pour plus de 1 500 personnes. Après l'évacuation de Grande-Synthe, Keshaniya propose à la Roya Citoyenne de la soutenir dans la fonction cuisine. L'été 2017, 1 000 repas étaient servis sur le parking de Vintimille. Aujourd'hui, les besoins s'élèvent seulement à 150 repas quotidiens en moyenne. Guillaume est un jeune homme mince aux cheveux longs, bénévole de Keshaniya, il explique lentement : "On s'attendait à avoir une hausse pendant cet été aussi, et en fait, y'en a pas eu... Y'a plusieurs facteurs : y'a le fait que les politiques migratoires se resserrent et que c'est peut-être plus difficile de passer, et puis y'a beaucoup de migrants qui sont bloqués en Sicile, c'est comme un immense centre de rétention". Il explique que depuis la destruction du village sous le pont, les gens prennent moins le temps de se reposer de leur voyage, "ils dorment dans la rue, près de la rivière ou passent plus vite sans récupérer. Maintenant c'est la rue, la Croix Rouge, ou la plage."Assis dehors, devant un café, l'air est encore doux sur les hauteurs où est installée Keshaniya. Ici, c'est un lieu de vie pour la dizaine de bénévoles, et c'est aussi le lieu de préparation des repas. On est à une trentaine de kilomètres du parking de distribution, par des routes de montagnes en épingles. Le van qui apporte les repas met 50 minutes pour descendre à Vintimille. Le terrain, pentu, est organisé en terrasses où les bénévoles venus aider ont planté leur tente. Depuis peu, une maison en dur a été construite mais le matériel reste sommaire. Les repas sont préparés à l'extérieur avec une grosse cuisinière en fonte montée sur roues. Massive, elle a été fabriquée en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale, puis utilisée par les soviets et à finalement été rachetée par Keshaniya à un groupe de nazis allemands...Elle est nettoyée et brossée chaque jour pour en dégager la suie avant de la charger en bois pour la mise en chauffe. En ce moment, il y a pas mal de discussions et de réunions. On parle anglais. Les bénévoles sont allemands, français, britanniques. Ponctuellement, certains sont venus d'Australie, de Nouvelle-Zélande, de Croatie, d'Iran. Alors, l'anglais, c'est encore ce qu'il y a de plus pratique pour que tout le monde se comprenne. Le propriétaire qui prête le terrain depuis avril 2017, souhaite aujourd'hui réinvestir personnellement les lieux et a demandé à Keshaniya de se trouver un autre endroit. Les envies géographiques sont partagées. Certains cherchent un terrain à acheter dans les environs, d'autres envisagent de partir à Briançon, ouvrir un 3ème lieu solidaire. Malgré les réflexions en cours et les difficultés, l'ambiance ici reste chaleureuse et détendue. A aucun moment il n'est envisagé d'abandonner Vintimille pour autant, les besoins sont encore là, d'autant plus qu'un autre lieu d'intervention a été investi depuis 2 mois, à la frontière sur les hauteurs de Menton. De là on voit tout en bas la plage et ses touristes. Des blocs algécos y ont été installés par la police des frontières. Y sont détenus temporairement les gens en cours d'expulsion de la France vers l'Italie. Même indigné, Guillaume conserve une voix calme : "Ils les mettent dans des blocs, ils leur donnent ni à boire ni à manger. Normalement, la durée de détention maximale c'est 6 heures, mais y'a eu des témoignages qui disaient aller jusqu'à 14 heures de rétention sans eau ni nourriture, avec femmes et enfants". Les bénévoles de Keshaniya se mettent un peu plus loin sur la route, pour pouvoir leur proposer, à la sortie de rétention, un bon thé chaud et de la nourriture. "Bon, on a un peu des problèmes avec les voisins et la police, mais ça va...". De toutes façons, 'Keshaniya', le nom a été emprunté à la langue kurde, et veut dire "Pas de problème"...

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