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Billet de blog 17 févr. 2021

Politiques migratoires: la supplique du département le moins peuplé de France

Devant l'Hyper U du plus grand centre commercial de Lozère, quelques 450 personnes sont réunies ce samedi 13 février : parmi elles, des enseignants, des élus et des citoyens qui demandent la levée des Obligations de Quitter le Territoire Français, délivrées à 19 de leurs concitoyens par la préfecture de ce département, le moins peuplé de France.

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Mende (Lozère), samedi 13 février, 14h – Sur le parking de l'Hyper U, le soleil et la foule sont au rendez-vous, mais pas que : des clowns, des valises, des élus, des écharpes tricolores et des percussions venues de toute la Lozère. Plusieurs personnes prennent la parole pour exprimer leur soutien à ces 19 lozériens menacés : François Robin, premier adjoint au maire de Mende, Marie-Anne Colombain, représentante du Réseau Éducation sans frontière, des enseignants qui soutiennent leurs élèves et Alabaka Tounkaré, habitant de la petite ville voisine de Florac, concerné par un O.Q.T.F. Ces Obligations de Quitter le Territoire Français, sont émises par la préfecture du département où sont déposées les demandes de titre de séjour, quand on est né à l'étranger et que ce dernier n'a pas été accordé ou renouvelé. Cette mesure administrative oblige à quitter le pays au mieux dans un délai de 30 jours. Ce rassemblement est le 4ème en un mois.

Un demi million de personnes dans la rue

Se rassembler au rond-point de l'Hyper U, c'est histoire de faire passer "un message populaire qui vient de la base, explique Manuel Poux, enseignant de mathématique au collège de Florac, c'est la première fois que c'est comme ça. C'était clair que le cœur de ville, en ce moment, il est un peu déserté du fait du confinement, et du coup, ça paraissait judicieux en terme de visibilité, d'être devant le centre commercial, le plus gros centre commercial du département, le samedi après-midi pendant que les gens font les courses, et puis de remonter dans le centre ville, vers le pouvoir, c'était vraiment symbolique en terme de message politique, de dire ben voilà, c'est le peuple qui se déplace vers la préfecture".

Samedi 13 février, Mende, 450 personnes remontent vers la préfecture © Urgence Migraphone

Un rassemblement visible et sonore. Au son des batucadas lozériennes le cortège se met en marche vers le centre ville. Une compagnie de théâtre de rue essaime ses clowns, nez rouge et valise en main. Valises étiquetées aux prénoms des lozériens expulsés, qu'ils transportent, soulèvent, font valser. Comme des fantômes elles donnent corps aux invisibles assignés à résidence. Des pancartes disent sobrement "Nia 3 ans Géorgie", "Alessandro 7 ans Serbie", "Enkhtuvshin Mongolie", "Heidi 3 ans Albanie", "Zlatan Serbie", "Kladji Albanie", "Ana Géorgie", "Asllan Albanie", "Drilon Albanie", "Giorgi Géorgie", "Eriola Albanie", "Emgjellune Albanie", "Albaka Mali", "Hovsep Arménie", "Aaron 11 ans Albanie", "Kladji Albanie", "Ector 14 ans", "Ibrahim", "Kadialou", "Boubacar". Beaucoup de familles sont là, aux côtés des élus municipaux de plusieurs communes, derrière la banderole du Réseau Éducation Sans Frontière qui rappelle en toutes lettres qu ' " Ils, Elles fuient nos guerres, nos pollutions", qu' "Il n'y a pas d'étrangers sur la terre" parce ce que "La terre est un seul pays".

Samedi 13 février, Mende, les clowns de la Compagnie 1, 2, 3, soleil © La Lucarne
Samedi 13 février, Mende, devant la préfecture © Urgence Migraphone

Manuel Poux court à droite à gauche, régler un problème de son, coordonner les interventions.

"C'est compliqué parce qu'on n'est pas très nombreux dans la Lozère, explique ce prof de math, j'avais fait le rapport à Florac avec la population de Paris : à Florac y'a 2000 habitants, Paris y'a 2 millions d'habitants donc 400 personnes sur 2000, ça correspond à 500 000 sur Paris. C'est comme s'il y avait eu un demi-million de personnes dans la rue pour soutenir les copains du coin".

Y a trop urgence

Florac, sous-préfecture de la Lozère, c'est là que tout a commencé 4 semaines plus tôt. Le syndicat Sud Éducation avait organisé une manif contre la loi de sécurité globale et"les personnes de RESF sont venues et elles ont parlé d'Albaka et des Kalldani, Drilon a pris la parole. C'était devant le Centre culturel, le 16 janvier, on était 70, on était pas très très nombreux, il faisait froid, ...", explique Manuel Poux. Albaka Tounkaré et Eriola, Drilon et la petite Heidi Kalldani sont des floracois menacés d'expulsion. Albaka vit en Lozère depuis 3 ans et, faute d'avoir le droit de travailler, est bénévole dans plusieurs associations sociales et culturelles de Florac.Les parents Kalldani ont été salariés à Florac, dans les secteurs de la restauration et du bâtiment, et Heidi, née à Montpellier, est scolarisée à l'école de Florac. Flore Thérond, maire de Florac se souvient de sa rencontre avec la petite famille, qu'elle a reçu à l'hôtel de ville : "je m'étais renseignée, la petite fille de ce couple est scolarisée dans notre école maternelle, les 2 parents avaient trouvé du travail ici sur Florac, et, à partir du moment où l'autorisation de séjour n'avait plus été délivrée, ils s'étaient retrouvés dans l'impossibilité de travailler et il m'a semblé tout à fait nécessaire, et légitime, de soutenir cette famille".

Samedi 13 février, Mende, Albaka Tounkare devant l'Hyper U © Réseau 48

Le lendemain de la manif contre le loi de sécurité globale "c'était, quoi, le 17, poursuit Manuel Poux, j'ai contacté Marie-Anne [Colombain, responsable RESF48] et j'ai dit ben y'a trop urgence, on va faire une mobilisation locale spécialement pour les 4 cas de Florac pour les soutenir en urgence au cas où y'ai expulsion". Pour ce professeur de la quarantaine, marqué par l'expulsion de son professeur de math lors du durcissement des lois Pasqua de 1993, l'actualité touche à nouveau l'intime, " y'avait jamais eu de personnes aussi près de chez nous qui étaient concernées". Alors en moins d'une semaine, un nouveau rassemblement est organisé. A défaut de pouvoir organiser des réunions avec le contexte sanitaire, les messageries électroniques servent de moyen organisationnel. Six jours plus tard, 400 personnes affichent leur soutien aux 4 floracois menacés, soutien porté massivement par la municipalité. "Tout le bureau municipal était présent à la manifestation, raconte la maire, et au delà, énormément de conseillers municipaux étaient présents, il y avait une grosse mobilisation des élus des Cévennes, de Saint-Germain de Calberte, du Collet-de-Dèze, de Saint-Etienne-Vallée Française, y'avait des maires, des conseillers municipaux. Robert Aigoin, conseiller général, était aussi avec nous".

Samedi 23 janvier, Florac, devant l'Hôtel de ville © Martin Vialar & Anna Bihourd

Le retentissement est tel que France 3 Régions se rend chez les Kalldani le lendemain pour réaliser un reportage. Tout le monde est suspendu aux lèvres de la préfète, Valérie Hatsch, à qui Henri Couderc, président de la Communauté de communes Gorges, Causses, Cévennes et Flore Thérond, ont remis un courrier attirant son attention sur la situation et faisant appel à sa bienveillance. Mais rien. Rien ne vient que de nouvelles O.Q.T.F. qui inquiètent professeurs et élèves du lycée Peytavin de Mende. Enkhtuvshin Purevsuren, qui est en terminale STMG et passe son bac en juin prochain, et Kladji Dunga, qui est en seconde pro, tombent également, avec leur famille, sous le coup des nouvelles O.Q.T.F.

Spontanément, le jeudi 4 février, professeurs et élèves se réunissent devant le lycée, la presse est là, on explique la situation. François Robin, premier adjoint au maire de Mende, souhaite, à l'unisson avec l'ensemble de la municipalité, "que ces jeunes, ces familles, puissent poursuivre leur démarche d'intégration ici sur le sol lozérien".

Du cœur... et des besoins

Terre d'asile de tradition, "la Lozère a du cœur", comme le clame l'affiche de R.E.S.F.. Le mot est utilisé sur les supports de communication allant de celui de l'office du tourisme, à celui du fameux Hyper U – centre commercial. Du cœur et des valeurs, ainsi que le souligne François Robin,"les fortes mobilisations de ces derniers jours montrent que, comme nous, les lozériens prônent des valeurs de solidarité et de fraternité, de proximité et d'entraide". Mais pas que. La seconde particularité de la Lozère se mesure en chiffres : ils sont 75 700 à y vivre, d'après le recensement de 2019. Flore Thérond l'exprime très clairement : "nous sommes le département le moins peuplé de France, et il y a toute une démarche politique au niveau du département, qui est une démarche d'accueil de nouvelles populations. C'est tout ça, à la fois une réaction d'humanité, une réaction aussi économique, démographique pour que notre département se développe". Avec un solde naturel négatif qui ne cesse de baisser (en 2018, l'INSEE comptait 961 décès pour 580 naissance), la Lozère a besoin de lozériens, "un besoin de main d’œuvre, de bras, de cerveaux, qui est pas comblé" comme le reconnait Manuel Poux. Côté éducation, on craint chaque année que la carte scolaire émise par l’Académie ne condamne les classes uniques de communes de canton que l'on peine à peupler. C'est là que politique migratoire nationale et politique de repeuplement départemental font dissonance.

"En Lozère, des classes ferment dans les écoles, et pourtant on veut expulser des familles avec des enfants, explique Marie-Anne Colombain, responsable R.E.S.F. pour la Lozère, dans les 18 personnes qui peuvent être expulsées, il y a 4 enfants à l'école primaire, 1 collégien, 2 lycéens. D'après des enseignants, au C.F.A., il y a une quarantaine d'élèves dans l'incertitude. Là, dans les personnes qui peuvent être expulsées, il y en a 6 qui ont des promesses d'embauche ou qui en ont eu ; on leur a refusé le titre de séjour. Et toujours dans des secteurs où il est difficile de recruter".

Le Conseil départemental de Lozère qui travaille sur l'attractivité et le développement du territoire tient à garder ses lozériens d'adoption. Sophie Pantel, présidente du Conseil Département, constate les limites de sa collectivité tout autant que l'absurdité de la situation, "le Conseil Départemental de Lozère a plusieurs fois écrit pour solliciter un examen bienveillant de ces situations pour ces familles intégrées ou certains de nos jeunes de la Protection de l'enfance, qui après un apprentissage réussi se voient retoquer leurs papiers, validés pourtant par les autorités 3 ans plus tôt."

Une baisse préoccupante

Pour la commission des finances réunie au Sénat le 19 novembre dernier, "le taux d'exécution des obligations de quitter le territoire français (O.Q.T.F.), poursuit sa baisse préoccupante (...) et connaît un plus bas historique en 2020 à la suite de l'épidémie de Covid-19". Les chiffres publiés par le gouvernement, d'après une source MI-DCPAF, annoncent une baisse d'exécution des O.Q.T.F. de – 51,8% en 2020.

L'année 2021 commence. En Lozère, 19 habitants sont sur le fil, certains, assignés à résidence, se voient dans l'obligation d'aller pointer quotidiennement à la gendarmerie en famille. Samedi dernier, 450 personnes chantaient Les p'tits papiers de Gainsbourg sous les fenêtres de la préfecture de Mende. Mais les fenêtres sont muettes vis-à-vis de cette supplique générale, autant que du courrier remis par la maire de Florac et le président de la Communauté de communes Gorges, Causses, Cévennes, des déclarations publiques du premier adjoint de Mende, ou des sollicitation du Conseil départemental.

Du cœur, il en faudra encore. La Lozère en a.

13 février, 16:53 Facebook, compte personnel de Sophie Pantel, un post est mis en ligne avec des photos prises une heure plus tôt devant la préfecture de Mende : "Je salue la très forte mobilisation des lozériens en faveur des personnes menacées d'expulsion".

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