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Billet de blog 6 août 2014

J'AI APPRIS SOUS LES BOMBES QU'IL NE FAUT JAMAIS CÉDER À LA PEUR Par Huda Abdelrahman

Elisabeth Chaudanson
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Durant le mois de mai, Mohamed Kacimi a dirigé un atelier théâtre à Gaza autour de " On ne badine pas avec l'amour" d'Alfred de Musset. 
Huda Abdelrahman, une étudiante du département de français, passionnée par le théâtre et par la littérature française, a joué une merveilleuse Camille. 
http://m.rue89.com/#/news/251075
Elle témoigne une nouvelle fois de son quotidien sous les bombes. 
http://blogs.mediapart.fr/blog/elisabeth-chaudanson/180714/une-nuit-gaza-sous-les-bombes


A chaque réveil, nous sommes heureux d'être encore en vie. 
Chaque nuit, toutes les mères prient pour mourir avec tous les membres de leur famille. Elles prient pour qu'il n'y ait pas de survivants. 
Les mamans n'ont pas peur de mourir mais de survivre à leurs enfants. 
Alors personne ne fait attention à la manière dont les autres sont morts : déchiquetés, enterrés sous les ruines de leur maison ou déchirés. 
On ne fait plus d'effort, comme avant, pour distinguer le missile d'un F16 de celui d'un drone. C'est de la routine. Seuls les amoureux de la mer prient pour être pulvérisés par les canonnières de la marine qui nous pilonne, ils disent que ses obus sentent la Méditerranée. 
Quand les bombardements se rapprochent la nuit de notre maison, la voix de ma mère devient plus forte que celle des bombes. Mieux, elle arrive à les couvrir. Vous ne savez pas la force d'une mère quand elle sent qu'elle risque de perdre ses enfants. Elle crie " Allez, tous au rez de chaussée". 
Pour mettre un peu d'ambiance j'ai voulu faire de l'humour :
" maman, ne panique pas, si je meurs je te promets que je ne t'oublierais jamais " . 
" Si jamais je venais à te manquer, tu pourras lire mon journal intime". 
Je sais, ce n'est pas le meilleur moment pour faire des blagues. 
Mais, j'ai appris sous les bombes qu'il ne faut jamais céder à la peur. 
Maman m'aurait volontiers foutu une baffe, elle était trop occupée à trouver un abri pour ses enfants, à s'assurer qu'ils allaient bien. 
Dans ce moment de panique, j'ai vu soudain par le balcon une étrange lumière sur la ville, comme un soleil de minuit. 
Je me suis dit " A Gaza l'impossible est possible". Nous avons du soleil à minuit, peut-être que nous aurons de la pluie en été. Attirée par cette lumière, j'ai marché vers le balcon. 
Soudain, une main m'a happée, entraînée vers l'arrière. C'était ma mère " Tu es folle, ce n'est pas le soleil, ce sont les fusées éclairantes qu'ils envoient pour éclairer notre quartier avant le bombardement ". 
Elle avait raison. Les chars ont fait mouvement vers notre maison. Les bombes se sont mis à pleuvoir sur la rue, en bas de chez nous. 
Je me suis dit qu'il fallait que je fasse le tri, que je choisisse en cinq minutes, les objets chers que je devrais emporter avant que notre maison ne soit détruite. J'ai pris mon ordi, mon portable, mon certificat du Bac, et l'album photo de mes anniversaires. 
Tous les autres membres de ma famille, ont fait de même, mes frères, mes soeurs, mon père, et même mes deux neveux, chacun a pris un petit sac où il a mis les objets les plus chers : là des photos, là un Nokia, là des Pokémons. Nous avons passé la nuit serrés les uns contre les autres, à nous chamailler, à raconter des histoires, à écouter les bombes tomber, à chercher des blagues pour rire et pleurer, à retrouver des souvenirs, à utiliser des " si " partout. 
S'il n'y avait pas la guerre, je leur disais, je devais être à cette heure-ci à Paris en train de flâner Boulevard Saint Germain. 
A chaque explosion, nous allumons la radio pour connaître le nom du malheureux qui vient de perdre sa maison et sa famille. 
Les bruits des bombes se suivent et se ressemblent, on n'arrive plus à distinguer si elles sont tombées près ou loin. 
On s'en fout, en fait, dans le noir nous nous racontons des histoires. Nous passons toutes nos nuits sans électricité depuis le bombardement de la seule centrale de Gaza. Les coupures de courant font partie de notre quotidien, comme le sommeil, la nourriture, la boisson. 
Après la première guerre de 2008, on disait « comment peut-on supporter une coupure de 16 heures par jour ? » Puis on s'y est fait et la vie a repris son cours. Après la deuxième guerre de 2012, on disait « Comment fera-t-on pour vivre avec une coupure de 18 heures pas jour ? ». Là aussi, on s'y est fait. 
Aujourd'hui on dit " Oh Dieu, rien qu'une heure d'électricité, ça nous suffira". Nous ne pouvons même plus faire fonctionner les groupes électrogènes faute d'essence. Un de nos voisins s'est procuré, après des heures d'attente, quelques litres, tout le quartier a pris d'assaut sa maison pour recharger les portables et les ordis. 
Les coupures d'électricité paralysent la vie, toutes les boucheries ont fermé car la viande est avariée. Les super marchés ne vendent plus de lait, de boissons fraîches et de tout ce qui a besoin de froid pour être conservé. On se nourrit de boîtes de conserve. 
Comme toujours, nous oublions nos problèmes, faute d'électricité, les hommes passent leur journée à compter les maisons détruites et les personnes mortes. Au fond, le manque d'électricité n'est rien à côté de celui de l'eau. L'eau du robinet à Gaza vient de la mer. Elle n'est pas potable. Nous sommes obligés d'acheter de l'eau pour nous laver, faire la vaisselle, laver notre linge et boire. Mon rêve aujourd'hui c'est de boire de l'eau fraîche.
Revenons à notre nuit, vers quatre heures du matin, les tirs ont cessé soudain. Nous étions tellement fatigués, exténués, bourrés de quantités hallucinantes de café ingurgité pour ne pas fermer l'oeil, pour ne pas mourir dans notre sommeil. Nous sommes remontés à l'étage, tout le monde voulait dormir, sauf ma mère et mon frère aîné qui montaient la garde, j'ai essayé de fermer les yeux malgré le bruit strident que font les milliers de drones qui planent au dessus de nos têtes, je me suis assoupie un peu avant d'être réveillée par les cris de mon frère qui m'avait mis un torchon imbibé d'eau sur le visage. 
Pourquoi voulait-il m'étouffer ? " Réveille-toi, ils ont jeté sur nous du gaz asphyxiant". 
Nous avons passé le reste de la nuit, à respirer à travers les draps mouillés collés à nos visages. 
Le soleil s'est de nouveau levé sur Gaza. 
Un soleil en vrai, pas largué par les F16. 
Nous sommes vivants, malgré eux, sous le soleil de Gaza. 
Nous serons toujours aussi vivants, de plus en plus vivants, malgré toute la mort qu'ils nous infligent. 


HUDA ABDELRAHMAN. GAZA 6 août 2014

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