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Billet de blog 16 sept. 2015

Monsieur EREZ - par Huda Abdelrahman

Elisabeth Chaudanson
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Monsieur EREZ 

<< Aujourd’hui c’est le 22 août 2015, c’est le dernier jour de mon voyage en France, je dois en profiter au maximum, je ne vous cache pas que j’ai passé mes meilleurs moments à Besançon, cette belle ville située au nord-est de la France et pas très loin de Paris, de la Tour Eiffel « mon monument préféré ». 

Être en France est une chance rare surtout pour un Gazaéen complètement bloqué entre l’Egypte et les territoires Palestiniens volés par les Israéliens.

C’est une opportunité qu'un Gazaéen-emprisonné entre le passage de Rafah et celui de Erez doit profiter.

C’est un rêve piétiné entre la pitié des Egyptiens et celle des Israéliens.

Donc pour une Gazaéenne comme moi, et j’étais un peu avide et je ne voulais rien laisser passer pendant cette journée-là.

Mais comme on n’avait pas beaucoup de temps, mes trois amis Gazaéens et moi, et ceux de Cisjordanie dont j’ai fait la connaissance pour la première fois grâce à la France, on a décidé de goûter la France par ses plats magiques, de respirer la France en marchant dans ses rues, d’entendre la France en croisant des gens de différentes nationalités et finalement de graver la France dans nos mémoires en prenant des photos à chaque coin de la ville

Du coup, on a décidé d’abord de faire un tour dans les rues de la ville comme pour dire « au revoir » et pendant ce tour on a eu la chance de rencontrer des gens de plusieurs nationalités avec qui on a pris des photos pourqu’elles restent un beau souvenir. 

Puis je les ai convaincus – à grand peine bien sûr -d’essayer les huîtres au restaurant « Le Phare », ce plat jamais goûté dans notre pays représentait mon rêve qui venait directement après la Tour Eiffel.

Son goût était comme une aventure inoubliable - cette scène, ces regards qui s'échangent entre deux amoureux -, à ce moment-là j'ai oublié mes amis et je me suis concentrée seulement sur les huîtres, entre mes mains, près de ma bouche et yummy directement à l'estomac ! 

À vrai dire les huîtres me faisaient vivre le meilleur rendez-vous amoureux que je n'ai jamais eu.

Il me fallait vraiment d'un cheveu que je tombe amoureuse avec ce plat là, il avait un effet magique sur mon coeur avant qu'il lance son charme sur mon estomac.

Faute de temps, ce moment agréable a été interrompu par mes amis car on était obligé d'aller à l'aéroport pour prendre le vol de retour en Cisjordanie, mon visa m'a permis de rester trois jours là bas. >>

La France était pour moi le paradis sur lequel je rêvais de mettre les pieds mais la Cisjordanie est la mère dont je suis privée depuis 22 ans, j’étais privée de pleurer dans ses bras, j’étais privée de sa tendresse, de sa beauté, de ses montagnes, de ses forêts de ses villes et ses villages et même de mes frères là bas...

22 ans passés de ma vie en étant bannie de tes bras et aujourd'hui finalement je peux faire revivre mon enfance à côté de toi pour la première fois.

Je le sais, dans toutes les lois justes trois jours ne suffisent pas pour voir toute la Cisjordanie mais dans les lois israéliennes tout est à l'inverse.

Ils te disent tout simplement "c'est ton pays", mais c'est à nous de décider quand tu le visites, un an, deux ans, une dizaine d'années.

Tu es un Gazaoui, tu rêves et on te brise le rêve. 

Ce qu'on veut c'est de vous transformer en mort-vivant sans plus cette étincelle d'espoir que vous gardez au fond de vous.

Alors ils m'ont adressé un message indirect disant " vivez 3 jours là-bas et puis on t'envoie très loin d'elle pour que tu aies la détresse après la joie, la mort après la vie, le désespoir après l'espoir. 

Et moi j'ai accepté, malheureusement je n'avais pas le choix.

Soit trois jours, soit rien !!

L'histoire de ces trois jours, je vous la raconte après vous faire revenir 24 jours dans le passé, mercredi 29 juillet "le jour de la préparation de ma valise".

C'était un soir, la chambre était pêle-mêle, mes affaires étalées partout : les vêtements d'été, chemisiers, pantalons, jupes longues, robe fleurie destinée à ma visite à Paris, sans oublier bien sûr les vêtements d'hiver, à vrai dire je n'ai pas imaginé que je pouvais porter quelque chose d'épais en France, pourquoi ??

Parce que le mois d'août chez nous est un mois brûlant vraiment, et 

j'avais l'impression parfois de vivre dans le désert de Sahara.

J'ai apporté aussi de bonnets en plus du foulard, je vous cache pas qu'à chaque fois que j'arrange ma valise je fais une répétition comme si j'étais à l'aéroport traînant ma valise brune derrière moi. 

En général mon aéroport imaginaire, c'est le balcon !! 

L'autre coin de la chambre accueille les cadeaux que j'ai acheté pour mes amis Français et Cisjordaniens : un très joli sac, des colliers en forme de bûche et un autre collier fabriqué en broderie palestinienne traditionnelle - je vous dis un secret les français adorent cette broderie -, un parfum et des lettres que j'ai écrites à la main.

Cela vous étonne peut-être le fait de revenir aux lettres écrites à la main pendant ce siècle de technologie mais vous êtes devant une accro aux anciens films égyptiens, à ce temps classique, le temps de " Abdel Haleem Hafeth"- mon chanteur égyptien préféré et c'est pour cela que j'apprécie cette façon de communication. On la sent avant de la lire !!

Après avoir tout mis, j'ai imaginé les bouilles de mes amis Français et Cisjordaniens et leurs regards surpris lorsqu'ils me verront pour la première fois. En l'imaginant je n'ai pas pu retenir ma joie. Je me rappelle aussi lorsque je leur ai annoncé la nouvelle : dans deux jours je serai en France mais avant en Cisjordanie. 

Certains m'invitent à passer une journée chez eux, d'autres m'invitent à déjeuner au restaurant à Nablus, d'autres m'invitent à Paris pour voir la Tour Eiffel.

Et j'ai bien sûr accepté toutes les invitations

Cette nuit là, je me suis dirigée vers le balcon : j'ai tout fait, j'ai tout préparé, demain sera mon dernier jour à Gaza et vendredi hop je serai en Cisjordanie pour la première fois depuis 22 ans. Je vais voir Fatma , Zahraa ,Walaà, Fanan ... 

Je vais voir Jerusalem, la Mosquée Al.Aqsa, Ramallah, Jericho. Puis je serai en Jordanie pour un jour et finalement je mettrai les pieds pour la première fois en France. 

Demain sera mon dernier jour dans ce petit coin du monde dans lequel j'ai passé toute ma vie, demain l'oiseau laisse son nid et sera responsable de lui même... Soudain une très jolie étoile filante a interrompu le cours de ma pensée...

Je crois au mythe disant que lorsque vous lancez un souhait pendant qu'une étoile filante passe, votre souhait devient réalité.

Donc j'ai bien profité de cette chance en lançant un seul souhait, du fond de mon coeur et pour que ce souhait se réalise je ne l'ai dit à personne et du coup je me suis endormie profondément, j'étais tout simplement au septième ciel.

Le lendemain, jeudi 30 juillet , je me suis réveillée tôt pour aller au bureau de voyage effectuer les dernières démarches.

J'étais si heureuse en me disant ça y est, au revoir Gaza.

Lorsque je suis revenue chez moi, la première chose à faire était de faire un tour en tirant ma valise comme une folle, puis l'odeur des plats cuisinés par maman m'attirent involontairement vers la cuisine et vous n'imaginez pas la scène que j'ai vue : tous mes plats préférés se trouvent devant moi : gâteaux ; pâtes ; feuilles de raisin farcies ; pizza ...

L'ambiance de notre maison était magnifique, la cadette va voyager, c'est son dernier jour à Gaza, toute la famille était autour de moi, ma valise, Erez m'attend, je ne voulais rien de plus, mon souhait va finalement se réaliser. 

Erez m'attend, cette phrase tournait dans ma tête sans cesse.

Mais est-ce que vous connaissez ce monsieur qui m'attend ??

Je vais vous le présenter : 

Monsieur Erez est le passage qui nous permet de voyager en passant par la Cisjordanie puis par la Jordanie, contrairement au passage de Rafah qui vous permet de voyager par l'Egypte

Le voyage par Egypte est beaucoup plus facile pour nous les Gazaouis mais actuellement ce n'est plus le cas. 

Par Erez la situation devient de plus en plus difficile

Ce monsieur représente un cauchemar, et ce sont les Israéliens qui côntrolent le fait de vivre ce cauchemar ou pas. 

Presque tous les Palestiniens l’ont vécu surtout les Gazaouis - qui doivent obtenir l'autorisation israélienne - et pour obtenir cette autorisation, il y a des conditions bizarres comme par exemple : tu dois être gravement malade, 

avoir un cancer ou une maladie fatale.  

Mais pour les études ou le travail cela ne marche pas.

Et dans ces conditions tu as plusieurs choix : soit tu auras l'autorisation et tu meurs en Cisjordanie, soit tu l'auras et tu meurs avant d’arriver, parfois tu l'auras mais tu dois attendre une dizaine de mois pour passer. 

Des étudiants ont raté de milliers de chances d’études, de bourses, de stages à cause de Mr Erez, des familles ont été privées de se regrouper et sont restées déchirées entre Gaza et Cisjordanie, des amis n'ont pas pu se voir à cause de Monsieur Erez. 

Des amoureux, des fiancés et des mariés sont séparés, là et là bas, à cause de toi Monsieur Erez !

Donc, en arrivant à ce point-là, à ce nom « EREZ » mon rêve s'arrête, comment ??

Depuis jeudi 30 juillet mon rêve a été piétiné par le refus du côté israélien, et mon petit souhait a été emprisonné et n'a pas pu dépasser les frontières de Gaza. 

Ce jour là, et après avoir imaginé mon départ par Erez, j'ai reçu le message suivant :

" A ce jour, nous n’avons reçu aucune réponse des autorités israéliennes pour votre coordination. Alors qu’arrive le week-end, il ne sera pas possible d’obtenir une réponse éventuelle dans les délais. Nous sommes donc malheureusement obligés d’annuler votre participation au stage. Nous le regrettons sincèrement mais hélas, il n’y a pas d’autre alternative »

Je ne suis pas arrivée en Cisjordanie, ni en France, je n'ai pas vu mes amis français ni Cisjordaniens, je ne sais pas comment est Besançon, et comment est le goût des huîtres. 

Non pas du tout, je suis toujours à Gaza, mon souhait s'est arrêté devant le refus israélien et n'a pas dépassé les frontières de Gaza et ce que je vous ai raconté ne représentait que mon imagination et tout ce que je voulais faire.

Moi, Huda et ma valise brune attendons toujours devant Erez, peut-être on le dépassera un jour... 

Huda Abdelrahman 

Gaza Août 2015.

http://blogs.mediapart.fr/blog/elisabeth-chaudanson/040815/ete-2014-ete-2015-gaza-par-huda-abdelrahman

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