Latif Pedram: portrait d'un candidat afghan progressiste

Mardi 14 juillet.C’est aujourd’hui que Latif Pedram officialise sa campagne par la présentation de son programme présidentiel. Je vais peut-être enfin découvrir le candidat et l’homme pour lequel j’ai entrepris ce long et périlleux voyage mais avec qui j’ai échangé deux mots depuis mon arrivée à Kaboul.
Mardi 14 juillet.

C’est aujourd’hui que Latif Pedram officialise sa campagne par la présentation de son programme présidentiel. Je vais peut-être enfin découvrir le candidat et l’homme pour lequel j’ai entrepris ce long et périlleux voyage mais avec qui j’ai échangé deux mots depuis mon arrivée à Kaboul.

Alors qu’en France seuls quelques journalistes et intellectuels spécialistes de l’Afghanistan le connaissent, Latif Pedram est ici connu et apprécié par la jeune génération étudiante qui l’appuie fortement en raison de ses idées progressistes. Latif Pedram sait qu’il ne remportera pas les élections présidentielles cette fois ci, mais il dit travailler pour le futur et pense à long terme.

Né dans une petite ville de la province de Badarshan, à l’extrême nord de l’Afghanistan, Latif Pedram a fait des études de littérature persane à l’université de Kaboul puis est parti en Iran, en 1978, pour suivre des études de philosophie. Il s’engagera plus tard au côté du héros national de la résistance antisoviétique, Ahmad Shah Massoud, en tant que conseiller intellectuel. Au début des années 1990, sous le régime du président Burhanuddin Rabbani, fondateur du parti Jamiat-e-Islami, il crée la revue "Le Matin de l’Espoir", interdite après une quinzaine de numéros. Il y dénonce en effet la corruption et l’influence grandissante du fondamentalisme. Réfugié en France pendant la période des Talibans de 1993 à 2004 et fervent opposant à leur politique, il tente de mobiliser l’opinion publique internationale en faveur de la démocratie et des droits humains dans son pays. Il rentre en Afghanistan en 2004 après avoir fondé le parti du «Congrès National d’Afghanistan » Un parti démocratique et multiethnique pour le changement démocratique qui compte aujourd’hui plus de 50.000 membres Partisan d’un Afghanistan fédéral et désireux de mettre fin à la "prédominance" des Pachtounes sur le pays, s’est présenté une première fois au début de l’année 2004 à l’élection présidentielle.

En février 2008, il est soumis à une mesure d’assignation à résidence lancée par le ministère de l'Intérieur preuve, s’il en est, de la difficulté d'instaurer un vrai débat politique permettant à toutes les opinions et les voix d’être entendues par le pouvoir en place. Cette condamnation a néanmoins l’avantage inattendu de susciter un mouvement populaire sans précédent autour de sa personne, et plusieurs milliers de personnes s’empresseront de lui manifester leur soutien.

 

Aujourd’hui, 14 juillet 2009, dans la chaleur suffocante et l’agitation de salle de réception de l’hôtel Ariana Kaboul quelques 3000 personnes attendent que le candidat monte enfin à la tribune et dévoile son programme. Les cameras de diverses chaînes de télévision aussi bien nationales que privées sont braquées sur la tribune. Après un salut et un remerciement général exprimé à toute l’assemblée venue l’écouter, il introduit son discours par un message à la presse et aux médias nationaux. Il regrette et s’étonne que la presse nationale n’est pas couvert le début de sa campagne et s’applique seulement à faire entendre la voix de deux ou trois candidats. Il espère que malgré les difficultés qu’il s’attend inévitablement à surmonter lors de ses déplacements en province, les medias assumeront pleinement leur rôle en relayant l’information afin que l’ensemble de la population ait accès à son message. Au préalable, Latif Pedram assure qu’il restera indépendant jusqu’à l’issue sa campagne électorale, quelque soit la tournure qu’elle prendra et jusqu’à la proclamation officielle des résultats. L’échec des dirigeants qui ont été mis en place pour la reconstruction du pays après la chute des Talibans est à l’origine de son engagement au sein de cette compétition...

 

Ces sept dernières années ont démontré avec force que le gouvernement Karzai, pas plus que les puissances étrangères, se sont montrés en capacité de répondre aux attentes de la population. Le gouvernement Karzai n’a porté aucun commencement de solution aux graves questions liées à la pauvreté et au chômage. Quant à la communauté internationale, soucieuse de s’immiscer toujours plus dans les affaires politiques intérieures du pays, elle a remarquablement échoué dans la lutte contre la corruption qui affecte gravement la plupart des ministères servis par des fonctionnaires incompétents. Lutter contre la corruption et l’incompétence, sont les deux arguments de choc, dénoncés par la plupart des candidats eux même membres et hauts fonctionnaires au sein de ces ministères. Latif Pedram ne se prive pas de souligner que cette double appartenance n’offre que peu de garantie sur la sincérité et la crédibilité des compétiteurs. Pour lui, seule une réforme profonde des structures institutionnelles peut favoriser une avancée dans la création d’un véritable état démocratique en Afghanistan. Il estime qu’aucun candidat à ce jour n’a jamais vraiment réfléchi sur la manière dont le parlement doit être réformé en vue de garantir l’élection des gouverneurs de chaque province au suffrage universel. Actuellement tous les hauts fonctionnaires sont directement désignés par le Président, ce qui engendre de fortes inégalités entre les différentes régions du pays et contribue évidemment à renforcer un système reposant sur des logiques tribales ou clientélistes.

Pour Latif Pedram, seule la création d’un gouvernement fédéral, plus adapté aux disparités qui existent en Afghanistan, serait en mesure de sortir le pays des crises profondes et des conflits internes qui le traversent depuis des décennies. Le système fédéral peut garantir une meilleure présence des troupes militaires sur tout le territoire et assurer ainsi la sécurité des afghans mais c’est seulement dans un climat de sécurité générale que des négociations pourraient voir le jour avec les Talibans dans les régions du sud et ceci, sans l’intervention de l’armée américaine. Certains, lui objectent que la création d’un état Fédéral en Afghanistan provoquerait l’éclatement des provinces et que le pays deviendrait encore plus incontrôlable qu’il ne l’est aujourd’hui. Mais pour Latif Pedram le problème est ailleurs, le destin de son pays repose avant tout sur les problèmes de tensions qui existeront encore à l’avenir entre les différentes ethnies. Il considère que sous-estimer ce problème est une grave erreur. Le destin de l’Afghanistan repose en premier lieu sur la participation de tous les groupes ethniques aux élections. Dans ces conditions, Il conviendrait de privilégier l’éducation et de lutter ainsi contre les discriminations qui existent entre les différentes ethnies qui peuplent l’Afghanistan. Selon lui, le concept de démocratie ne peut être assimilé du jour au lendemain par un peuple qui ne l’a jamais expérimenté. Dans un discours clair et réaliste, il tente d’expliquer à ces futurs électeurs qu’une longue réflexion est encore à mener. Sur le plan économique, il constate qu’un système capitaliste imposé de l’extérieur ne pourra jamais fonctionner dans son pays. Il faut avant tout réfléchir sur la manière dont on doit redistribuer les ressources importantes de manière équitable.

 

Beaucoup d’économistes ont pu constater que le système capitaliste est incompatible avec le multi ethnisme propre à l’Afghanistan puisqu’il risquerait de favoriser seulement tel ou tel groupe ethnique. Par ailleurs, l’ouverture des marchés afghans à des produits bon marché et de médiocre qualité provenant de Chine ou du Pakistan a détruit l’artisanat local ainsi que l’industrie et l’agriculture du pays. Le gouvernement doit pour cela imposer un cadre restrictif au marché économique qui sera mis en place. Relancer l’économie de marché à travers la reprise d’activités qui ont toujours fonctionné en Afghanistan, comme l’artisanat ou l’agriculture, dans le but de recréer des emplois qui alimentent un système d’échange de biens et de services en contribuent au développement du pays, est la seule façon de le sortir de la dépendance actuelle dans laquelle il se trouve vis à vis de la communauté internationale. L’argument de la pauvreté est très efficace pour nourrir le débat politique, mais la pauvreté dans ce pays n’est pas nouvelle. Toutefois, les privations prolongées imposées aux populations ont atteint le seuil de tolérance. Pour Latif Pedram, la première chose contre laquelle il faut lutter en Afghanistan ce sont les privations. Depuis le début de sa campagne et de sa carrière politique Latif Pedram n’a cessé de donner la priorité à l’éducation. Dans un pays où 65 % de la population a moins de 25 ans, il devient urgent de pouvoir définir des priorités en la matière, en particulier dans les provinces et à la périphérie de Kaboul. “Une des raisons de la pauvreté qui sévit en ce moment dans notre pays est le manque d’éducation dont souffrent les hommes et, en particulier, les femmes Tant que les femmes n’auront pas accès à des postes importants au sein du système judiciaire, leur condition de vie sera toujours aussi rude”.

 

«Les femmes doivent pouvoir lutter efficacement contre les injustices dont elles sont victimes : taux de mortalité élevé, mariage forcé, viols, pédophilie, pas d’accès aux soins médicaux). C’est pourquoi il est primordial de leur donner la possibilité de créer des lois susceptibles d’améliorer la place qui leur revient au sein de la société afghane.” Le candidat souhaite aussi éveiller la conscience politique chez les jeunes étudiants de son pays condition essentielle pour assurer l’avenir d’une nation en Afghanistan. Latif Pedram et son parti ont essuyé beaucoup de critiques pour avoir mis en avant de la scène politique des députés jugés trop jeunes. A cela, le candidat rétorque qu’après avoir traversé toutes ces années de guerre, il incombe aux professeurs et aux étudiants qui détiennent certaines connaissances d’assumer leurs responsabilités, notamment en politique. Ne pas faire confiance aux jeunes gens dans la construction d’un pays ruiné par la guerre c’est sombrer de nouveau dans l’obscurantisme ou accepter que les valeurs de l’Islam soient, une fois de plus, dévoyées par la communauté internationale.

 

Depuis ces dernières années, Kaboul s’est peuplé d’universités et de collèges internationaux et privées au bénéfice exclusif des classes sociales aisées. Pour Latif Pedram, si les afghans veulent prendre en main leur destin il est indispensable de procéder à la nationalisation du système éducatif. A ce titre, c’est le modèle français qu’il faut promouvoir en Afghanistan. Les jeunes étudiants en majorité présents dans la grande salle réception de l’Hôtel acclament au nom d’Allah le candidat Latif Pedram qui termine son discours et quitte la tribune. La foule se précipite autour de lui pour lui serrer la main. Les jeunes gens se bousculent et l’enthousiasme est à son comble. Un étudiant déclare “nous aimons Latif Pedram car c’est un homme de savoir qui a beaucoup de connaissances nous apprécions son honnêteté et son discours. Karzai a démontré ces dernières années qu’il était incompétent dans tous les domaines.

 

Aujourd’hui, pour moi, seul un homme comme Latif Pedram est capable de refonder le gouvernement du pays, je vais rejoindre Latif Pedram dans sa campagne car il sait trouver les mots justes pour encourager notre jeunesse à s’organiser pour préparer l’avenir de notre pays.” La cérémonie se termine nous rejoignons Latif Pedram, au dernier étage de l’hôtel, où il offre un thé et des gâteaux à tous les visiteurs qui sont venus l’entendre et le soutenir dans sa campagne.

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