Un Festival international du film de Berlin, des expositions, dont „Reporting... A revolution“ accompagnant le film du même nom. Le film suit six journalistes du journal quotidien égyptien Al-Masri Al-Youm durant la révolution. L’expo, qui a eu lieu au Freies Museum Berlin durant la Berlinale, présente les travaux de 16 photographes du même journal. Ceux-ci racontent la révolution égyptienne de façon chronologique, du 25 janvier 2011 – où tout a commencé, à aujourd’hui. La série „Visages de la révolution“ d’Ahmed Hayman, 25 ans, sort du lot. En noir et blanc, ses photos ne documentent pas les manifestations.

 

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Le photographe égyptien Ahmed Hayman

 

Ahmed Hayman : J’ai travaillé sur cette série de portraits parce que j’ai été absent d’un grand nombre de manifestations : j’ai quitté l’Égypte le 23 janvier 2011 pour une bourse d’études d’un an au Danemark. La révolution a débuté deux jours plus tard. J’étais au courant de la manifestation prévue en ce „Jour de la police“. Mais du temps de Moubarak, il y avait souvent des manifs, et ni moi ni personne ne pensions que celle-ci aboutirait à sa chute. Quand j’ai compris que cette manif était différente des autres, je n’arrivais plus ni à penser, ni à dormir. Alors j’ai demandé à mon école danoise la permission de rentrer en Égypte. Le 3 février, nous étions 7 dans l’avion en direction du Caire. Je suis arrivé après les altercations entre la police et les protestataires. C’est seulement à mon retour au Danemark qu’elles ont repris. Lorsque je suis rentré en Égypte une deuxième fois, le pays était calme à nouveau, mais la violence était gravée dans les visages des gens, soit par la perte d’un oeil, soit celle d’un être cher. C’est cette violence que j’ai tenté de capturer dans mes photos.

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Le thème de l’oeil perdu est très présent dans la série. Pourquoi celui-ci en particulier?

Je faisais des recherches pour un projet photographique et j’ai appris, il y a maintenant 4 ou 5 mois, qu’environ 4000 personnes avaient perdu un oeil, parfois les deux, depuis le 25 janvier 2011. Ce nombre a certainement encore augmenté. J’ai ajouté aux portraits des photos de graffiti sur le même thème – un mode d’expression politique qui a littéralement envahi les rues du Caire. L’un d’eux représente un policier dénommé le „chasseur d’yeux“, surmonté du slogan „Recherché par le peuple égyptien“. Ce pochoir s’inspire d’une vidéo Youtube que tout le monde connaît en Égypte. On y voit comment ce policier tire, touche les yeux d’un protestataire et est félicité par ses collègues. C’est absurde, inconcevable. À côté de la photo du graffiti, j’ai accroché celle d’un garçon que j’ai rencontré sur la place Tahrir. Il a accepté d’enlever son bandage pour mon appareil-photo. La blessure était fraîche de trois jours et suintait du pus. C’était assez horrible mais il a dit „Si j’ai perdu un oeil pour le bien de mon pays, je suis prêt à perdre le deuxième pour la liberté“. Et d’ajouter : „Je n’ai rien à perdre“.

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Les autres personnes que tu as photographiées, partageaient-elles cette opinion?

En gros, oui. Je crois que nous n’avons pas vraiment d’autre option que d’être optimistes. Rares sont ceux qui ont les moyens de quitter le pays. Il nous faut regarder de l’avant, penser à demain.

Il semble pourtant qu’une certaine déprime s’est installée dans le pays.

C’est vrai aussi. Le Conseil Suprême des Forces Armées continue à semer la terreur ou plutôt à induire les gens en erreur : comme quoi les problèmes auxquels la population est confrontée aujourd’hui seraient dûs aux révolutionnaires. Du coup, il y a des gens qui commencent à penser que c’était mieux du temps de Moubarak. Alors qu’en fait, il n’est pas complètement parti : le CSFA, c’est le visage interne de l’ancien régime. La corruption est toujours aussi présente. Mais personne ne m’enlèvera jamais ce bonheur que j’ai ressenti lorsque j’ai pu voter pour la première fois de ma vie. Tout comme les protestataires n'oublieront pas ce qu'ils ont réussi à faire bouger.

Dans le film „Reporting... a revolution“, les journalistes présentés parlent d’un certain dilemme entre la volonté de rapporter les faits de façon objective et l’envie de tout lâcher pour rejoindre les protestataires.

Je suis Égyptien et ce qui se passe me touche, évidemment. Parfois, j’en avais marre de garder la distance pour photographier. J’avais envie de plonger au plus près de cette masse de gens, de chanter avec eux. Lorsque le départ de Moubarak a été annoncé, les gens pleuraient, s’évanouissaient, c’était fou! C’était un événement précieux, rare, historique, unique - et mon devoir, de le documenter. En fait, je vois ma position comme un avantage : je connais le pays, la langue. Je suis plus en état de faire la connection entre les Égyptiens et le reste du monde, de les faire parler d’eux, de nous. J’ai vraiment envie de continuer de travailler sur des projets documentaires allant au plus profond des choses. Un jour, je montrerai ces photos à mes enfants.

Quel impact ces images pourront-elles avoir sur le peuple égyptien?

Dans la série, il y a le portrait d’une femme tenant une photo d’elle. On l'y voit avec son frère. Sur cette photo qu’elle tient entre ses mains, elle est pleine de vie, belle, heureuse. Lorsque je l’ai rencontrée, son regard était vide, triste, elle était comme morte intérieurement. Son frère, Mina Danial, a été tué par balle devant le bâtiment de la télévision d'État Maspero. Une amie photographe a vu ce portrait à un moment où elle-même n’en pouvait plus de la situation actuelle, où elle ne croyait plus en la révolution et réfléchissait sérieusement à quitter le pays. Le portrait lui a fait changer d’avis.

Pourquoi?

Elle m’a dit : „Tous ces gens qui sont morts, ils sont morts pour moi, pour mes droits, pour ma liberté. Je n’ai pas le droit de partir“. Nos images ne répareront pas les violences que les gens ont subies. Mais nos appareils-photo, nos caméras, ce sont de véritables armes contre la corruption et l’ignorance. Nous avons une responsabilité.

 

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Extrait du livre d’or de l’expo - organisée par Katia Hermann en collaboration avec Kismet El Sayed

 

Plus d'infos : http://freies-museum.com/

 

 

 

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