Leur écologie et la nôtre, selon André Gorz

Article paru dans la Revue EcoRev', n°45

Le texte d’André Gorz, « Leur écologie et la nôtre », initialement paru dans Le Sauvage (12, avril 1974), sous le titre «Partage ou crève! », et repris en introduction de son recueil Écologie et politique (1), s’est avéré une référence incontournable pour plusieurs générations d’écologistes, à côté des autres textes classiques d’Illich, d’Ellul ou de Castoriadis. Il nous a ainsi paru indispensable un rappel des fondamentaux que Gorz y pose, lesquels sont plus que jamais d’actualité.

 

Nous manquons de recul qui, seul, peut permettre d’être objectif.
                                                                       Gerschom Scholem,
                                                                       Fidélité et utopie (2)

 

Écologie et capitalisme, une contradiction intrinsèque

Le premier principe fondamental que développe Gorz dans «Leur écologie et la nôtre» est la contradiction intrinsèque entre écologie et capitalisme. Il explicite combien il est important de distinguer « notre écologie » du « capitalisme vert » – qui récupère l’oxymore «développement durable». En économie capitaliste, la combinaison des facteurs ressources naturelles, moyens de production et force de travail humaine a pour objectif l’augmentation des profits. En ce sens, une firme ne se demande pas a priori comment améliorer le travail ou ménager les équilibres naturels, mais comment accroître ses profits. Cependant, arrivé à un certain point, Gorz montre comment, à travers l’exemple de la vallée du Rhin, dans la situation d’un entassement humain et d’une pollution tels, une firme peut avoir intérêt, pour simplement continuer à fonctionner, à investir dans la dépollution. Pour compenser l’intégration de cette contrainte écologique, la firme va chercher à augmenter ses prix de vente pour limiter la baisse du taux de profit. Résultat : la prise en compte des exigences écologiques engendre unehausse des prix plus rapide que celle des salaires. Le coût de la dépollution est alors prélevé sur les ressources des personnes, ce qui augmente la tendance à la crise ou à la récession. Dans le système capitaliste, cela a des effets négatifs:

Les productions polluantes deviendront des
biens de luxe, inaccessibles à la masse, sans cesser
d’être à la portée des privilégiés ; les inégalités se
creuseront; les pauvres deviendront relativement plus
pauvres et les riches plus riches (p. 12).

Gorz pose ainsi deux exigences: la nécessité d’une sortie du capitalisme et l’identification d’adversaires, la technocratie et le patronat.

Que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure
un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à
leur environnement et à la nature? Réforme ou révolution ? (p. 9).

Dans ce texte, Gorz va donc placer au centre de sa réflexion la seconde contradiction du capitalisme, la contradiction écologique. L’analyse de Marx, en termes d’utilisation des ressources naturelles, est plus proche de l’idée de « destruction créatrice » de Ilya Prigogine (3) que de celle d’une « dégradation entropique » inéluctable de l’univers façon Nicholas Georgescu-Roegen (4). Plusieurs auteurs, dont James O’Connor (5) et Tim Stroshane (6), vont tenter de développer cette seconde contradiction du capitalisme et vont souligner, comme André Gorz (7), le lien entre baisse du taux de profit et crise écologique. Tous posent ainsi qu’une écologie critique ne peut exister sans une «mise en question de la logique destructrice induite par l’accumulation illimitée du capital», comme l’écrit Michael Löwy (8).
Par la suite, dans divers ouvrages, notamment L’immatériel (9), Gorz analysera les récentes évolutions du capitalisme devenu ce que certains appellent un capitalisme cognitif. Mais il a posé dans ce texte un principe fondamental, la chimère du « capitalisme vert », analysé par nombre d’auteurs depuis (10). Le capitalisme, ayant en son cœur le productivisme, est incapable de respecter les cycles écologiques et la temporalité de reconstitution des ressources naturelles.

Le capitalisme gère la crise écologique par un renforcement du pouvoir central et de la répression

Gorz, dans «Leur écologie et la nôtre», montre ensuite avec acuité comment le capitalisme gère l’intégration des coûts écologiques par un renforcement du pouvoir central et de la répression. Le pouvoir central est accru par l’établissement de normes établies par des technocrates – Gorz reprendra beaucoup des critiques d’Illich sur les expertises bureaucratisées – et par l’extension du champ d’activité des appareils de répression – police, armée, milices. La colère populaire est parallèlement détournée par des «mythes compensateurs» avec la désignation de boucs émissaires (minorités, etc.), tandis que le discrédit des partis politiques grandit.
«Il suffit de regarder autour de soi pour percevoir en France et ailleurs, les signes d’une semblable dégénérescence» (p. 13),
écrit Gorz, dans une affirmation d’une terrible actualité. De la mort de Rémi Fraisse, lors de la manifestation contre le barrage de Sivens dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, à la répression à Notre-Dame-des-Landes, en passant par l’état d’urgence qui a aussi ciblé les militants écologistes, les moyens de répression contre ces derniers ne cessent effectivement de se renforcer. Gorz va attacher une grande importance aux appareils de domination et mettra en ce sens aucœur de sa pensée la quête de la liberté et de l’autonomie de l’individu. Car, pour lui, cette situation n’est inéluctable que si aucune « attaque politique» (sic) n’est lancée.
C’est pourquoi il ne se limite pas au constat, mais appelle à une rupture avec l’idéologie de la croissance et à l’imagination d’une autre société.

Rompre avec l’idéologie de la croissance

André Gorz explicite également dans ce texte les mécanismes pervers de l’idéologie de la croissance. L’industrie lance sans cesse de nouveaux produits pour dévaloriser les modèles anciens. Aujourd’hui, le processus de l’obsolescence programmée est bien connu et identifié. La nature même de certains biens rend leur répartition inéquitable. La rareté est sans cesse recréée pour entretenir l’inégalité et la hiérarchie. Gorz se réfère ici à Illich, le seul auteur qu’il cite avec Marx :

Dès que la masse peut
espérer accéder à ce qui était
jusque-là un privilège de l’élite, ce privilège (le bac, la voiture, le téléviseur) est
dévalorisé par là même, le seuil de la pauvreté est
haussé d’un cran, de nouveaux privilèges sont créés
dont la masse est exclue. [...] La société engendre plus
de besoins insatisfaits qu’elle n’en comble, le taux de
croissance de la frustration excède largement celui de
la production (Illich) (p. 14).

Gorz montre en quel sens le ressort principal de la croissance réside dans une fuite en avant stimulée par une inégalité délibérément entretenue ; c’est ce qu’il appelle une civilisation inégalitaire. Un cercle vicieux où la croissance apparaît à la masse comme la promesse de ne plus être un jour «sous-privilégié». Il s’agit donc de rompre avec l’idéologie de la croissance en s’attaquant à la mystification qu’elle entretient, à la dynamique des besoins croissants et toujours frustrés, à la compétition entre tous. Gorz met ainsi au cœur de sa réflexion la lutte contre le productivisme, celui du paradoxe entre un monde fini et la contrainte d’une croissance sans fin. Un anti-productivisme qui reprend et prolonge la critique marxienne du capitalisme, en ce sens où derrière le productivisme se trouve la forme fétichisée, par l’intermédiaire du progrès technique, de ce qui constitue la loi de l’accumulation capitaliste: la recherche du profit pour lui-même. Dans un texte intitulé « Le travail dans la sortie du capitalisme», que Gorz a publié en 2007 dans Écorev’ n° 28, puis dans son livre posthume Écologica sous le titre «La sortie du capitalisme a déjà commencé», il prolonge et accentue sa réflexion en faisant de la décroissance un impératif de survie:


La “restructuration écologique” ne peut qu’aggraver la crise du système. Il est impossible
d’éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique qui y mènent depuis cent cinquante ans. […] La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie,
une autre civilisation, d’autres rapports sociaux (11).

Les défenseurs de la « décroissance conviviale » ou « soutenable », dont Serge Latouche est un des représentants, s’inspirent aujourd’hui d’André Gorz mais aussi d’Ivan Illich (12), de Jacques Ellul (13) et de Cornelius Castoriadis (14), à qui ils reprennent l’idée d’une nécessaire autolimitation pour rompre avec l’hybris et préserver la démocratie. Il s’agit de ne pas réduire la réalité humaine à sa seule composante économique, de changer d’anthropologie, de changer la hiérarchie des valeurs de notre société, comme le proposait Hannah Arendt (15) et d’adopter une définition polydimensionnelle de la richesse. Gorz, par l’analyse des mécanismes pervers de l’idéologie de la croissance, par la mise en valeur du caractère autopoïétique du productivisme et par la promotion de la sobriété heureuse, a ainsi également participé à poser les bases d’une réflexion sur une société désirable de l’après-croissance (16).

Imaginer une autre société

Dans ce texte fondamental, Gorz met enfin en avant l’importance de définir ce pour quoi nous luttons et non seulement contre quoi : définir les luttes en positif est une dimension essentielle en cela qu’elle permet d’imaginer une société fondée sur une devise nouvelle:

Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous.
Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni
n’abaisse personne. Nous pouvons être plus heureux
avec moins d’opulence, car dans une société sans privilège, il n’y a pas de pauvre (p. 14).

Le programme pour construire cette nouvelle société est décrit précisément par Gorz, prouvant l’importance qu’il donne aux alternatives concrètes, comme il le fera plus tard dans Misères du présent, richesse du possible (17). Il décrit une société avec notamment une réduction massive du temps de travail (semaine de 20 heures), des ateliers locaux d’auto-production ou encore une multiplication d’installations et services collectifs et partagés. «C’est une utopie? Ce peut être un programme», écrit Gorz. C’est dans cette optique propositionnelle qu’il défendra le revenu social, puis le revenu d’existence inconditionnel, s’intéressera aux logiciels libres, mettra en avant les ateliers coopératifs ou communaux, préfigurant en partie les fablabs actuels, en montrant que les moyens d’auto-production high-tech peuvent rendre obsolète la mégamachine industrielle. Nous ne pouvons que constater la justesse et l’actualité de ses analyses, et combien ces alternatives concrètes au capitalisme et au productivisme restent à réaliser pour aller vers

une société sans bureaucratie, où le marché dépérit,
où il y en a assez pour tous et où les gens sont individuellement et collectivement libres de façonner leur
vie, de choisir ce qu’ils veulent faire et avoir en plus du
nécessaire (p. 15-16).

Elise Lowy

(1) Éd. du Seuil, 1978, p. 9-16 (les pages renvoient à ce texte).
(2) Calmann Lévy, 1978.
(3) Ilya Prigogine, Isabelle Stengers, La nouvelle alliance. Métamorphose de la science, Gallimard, 1979.
(4) Nicholas Georgescu Roegen, La décroissance. Entropie, écologie, économie, Ellébore-Sang de la terre, 2006 [1979].
(5) James O’Connor, « La seconde contradiction du capitalisme: causes et conséquences », Actuel Marx, 12, 2e semestre
1992, p. 30-40.
(6) Tim Stroshane, « The second contradiction of capitalism and Karl Polanyi’s The great Transformation »,
Capitalism, Nature, Socialism, VIII, 3, septembre 1997, p. 93-116.
(7) André Gorz, Écologie et politique, op. cit.; Id., « L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation »
[1992], in Écologica, Galilée, 2008, p. 43-69.
(8) Michael Löwy, « Progrès destructif. Marx, Engels et l’écologie », in Jean-Marie Harribey & M. Löwy (eds.), Capital contre
nature, Puf, p. 20.
(9) Galilée, 2003.
(10) Voir notamment Daniel Tanuro, L’impossible capitalisme vert, La Découverte, 2012.
(11) A. Gorz, Écologica, op.cit., p. 29.
(12) Ivan Illich, La convivialité, Éd. du Seuil, 1973.
(13) Jacques Ellul, Le système technicien, Calmann-Lévy, 1977.
(14) Cornelius Castoriadis, « Le délabrement de l’Occident », Esprit, 177, décembre 1991, p. 36-54.
(15) Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, 1983 [1958].
(16) Agnès Sinaï (ed.), Économie de l’après-croissance. Politiques de l’Anthropocène II, Presses de Sciences Po, 2015.
(17) Galilée, 1997

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