Migrants et Anthropocène

Si l’Anthropocène est un Capitalocène et polarise encore plus chaque jour les asymétries sociales et les modes de vie, alors les migrations actuelles en sont un des marqueurs les plus fort, injuste et terriblement destructeur de vies et de communautés de vie. Élise Löwy nous en livre dans ce texte une analyse sans concession qui interroge notre conception même de commune humanité.

Article publié dans la Revue EcoRev’ n°44

Migrants et Anthropocène

Si l’Anthropocène est un Capitalocène et polarise encore plus chaque jour les asymétries sociales et les modes de vie, alors les migrations actuelles en sont un des marqueurs les plus fort, injuste et terriblement destructeur de vies et de communautés de vie. Élise Löwy nous en livre dans ce texte une analyse sans concession qui interroge notre conception même de commune humanité.

« Le respect pour la dignité humaine ne se mérite pas, il est une donnée préalable. »
Tzvetan Todorov, La peur des barbares (1)

Nous sommes tou-te-s des migrants. Une nouvelle ère

Depuis la découverte des premiers Hominidés – Abel et Lucy – au Pliocène, jusqu’à l’Anthropocène d’aujourd’hui, en passant par le Pléistocène – fait de cycles glaciaires dans l’hémisphère Nord et de l’évolution de l’Homme moderne – et l’Holocène, s’étendant sur les 10 000 dernières années, humanité et migrations ont toujours été indissociables.
Quelle que soit l’hypothèse retenue des premières migrations humaines, la recent single-origin hypothesis – « l’hypothèse d’une origine unique récente » dite aussi Out of Africa, qui pose que l’Homme moderne aurait quitté l’Afrique pour remplacer progressivement des populations humaines antérieures comme l’Homme de Néandertal et l’Homo erectus – ou l’hypothèse concurrente, qui pose l’origine multirégionale de l’Homme moderne – dite aussi Out of Nowhere et défendue par Wu Xinzhi et Milford Wolpoff -, l’Homme moderne a toujours migré, au gré des aléas, pour assurer sa survie. Les migrations font partie intrinsèque de l’Histoire de l’Humanité. Nous sommes tou-te-s des migrants.

Nous pouvons alors nous interroger sur ce qui change avec l’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique où l’influence de l’Homme sur le système Terre est prédominante. Les risques « naturels » le sont de moins en moins, en ce sens où la part anthropique de ces derniers s’accroît. L’être humain doit assumer sa responsabilité dans le risque nucléaire, les pollutions d’origine industrielle, la réduction de la biodiversité, l’effet de serre, ou encore l’épuisement des ressources naturelles non renouvelables. Aux « contre-finalités » du progrès technique mises en exergue par Ivan Illich depuis la fin des années soixante s’ajoutent des effets exclusivement négatifs : la destruction de la biodiversité, la raréfaction des ressources en eau, le changement climatique, l’accumulation irréversible des pollutions et des déchets au-delà de tout seuil critique de régénération et de toute capacité de charge de la planète. L’homme est devenu cette « force géologique planétaire » (Vernadsky, 1926). Avec la multiplication des catastrophes, c’est la question de la capacité des hommes à agir et à peser sur leur destin qui est posée. Avec le concept d’obsolescence de l’homme, Günther Anders (2) est sans doute le premier à prendre la mesure de la capacité humaine à s’auto-exterminer. La crise écologique globale serait, selon lui, une forme d’auto-extermination tout autant que l’est la bombe atomique. Dans L’obsolescence de l’homme, il écrit : « Il ne suffit pas de transformer le monde. Cela nous le faisons de toute manière ; et de toute manière cela se fait largement sans que nous y participions. Il s’agit aussi d’interpréter cette transformation ; précisément pour tenter de la transformer elle-même, afin que le monde ne continue pas à se transformer sans nous. » Hans Jonas montre que l’homme moderne dispose d’un « excès de puissance » qui peut avoir des conséquences dramatiques, en ce sens où il engendre notre impuissance. Il écrit, dans son ouvrage Pour une éthique du futur, que « cette formidable réussite (…) menace de s’inverser en catastrophe par destruction de sa propre base naturelle ». (3)

Migrants environnementaux, réfugiés climatiques, justice climatique

Dans ce contexte, la catégorie des migrants environnementaux apparaît sous un nouveau jour, de celui qui fuit une zone contaminée suite à l’explosion d’une centrale nucléaire au réfugié climatique qui fuit les sécheresses, les destructions cycloniques ou l’élévation du niveau de la mer. Plusieurs dimensions sont consubstantielles de l’émergence de cette catégorie des migrants environnementaux.

La première est celle des réfugiés du nucléaire, réfugiés liés à cette radicale nouveauté engendrée par les risques techno-scientifiques dans ce « monde sans limites » (Lebrun, 2001), où les menaces les plus importantes se trouvent dans les domaines de l’human engineering et de la production d’énergie d’origine nucléaire. Les catastrophes de Tchernobyl en 1986 en Ukraine ou de Fukushima en 2011 illustrent parfaitement cette nouvelle ère des zones contaminées, où des zones entières deviennent « interdites », in-habitables, et leurs habitants, contraints soit de devenir des réfugiés du nucléaire, soit d’y vivre en encourrant des risques incommensurables. Comme l’écrivent Guillaume Grandazzi et Frédérick Lemarchand, « avec Tchernobyl, c’est la nature même de la catastrophe qui a changé : pas de villes détruites ni de champs de bataille. Les millions d’habitants des zones contaminées se trouvent encore aujourd’hui privés de référence à l’accident comme étant « ce qui arrive », la face visible de l’événement. L’événement, c’est d’abord la vie quotidienne et le fait d’être brutalement plongé dans un monde doté de nouvelles règles, de nouveaux interdits. La vie quotidienne devient un événement par la nouveauté qu’elle recèle. L’événement inaugural, à un second niveau, a pu être constitué par la politique de relogement des populations, d’abord près de la centrale, puis dans des zones de plus en plus éloignées, ce qui a unanimement été vécu comme un traumatisme de déracinement. » (4) Suite à la catastrophe nucléaire de Fukushima, en mars 2011, près de 100 000 habitants ont dû être évacués. Les autorités, en fixant les seuils dits « acceptables » de radiation, déterminent et influent également sur les déplacements de populations : suite à Tchernobyl, le seuil de 1 mSv de radiation par an avait été retenu pendant qu’à Fukushima, le gouvernement japonais a décrété les zones « sûres » sous le seuil de 20 mSv, soit 20 fois plus que les critères habituellement retenus jusqu’à présent par les institutions internationales.

La seconde dimension est celle du lien entre justice environnementale et migrants. En effet, s’il existe des risques qui concernent tout le monde, les classes populaires, les plus vulnérables, sont les plus exposées, comme l’ont très bien mis en valeur, les premiers, les mouvements de la « justice environnementale » (Klinenberg, 1998), nés aux États-Unis dans les années quatre-vingt. Il suffit d’observer les conditions de vie des plus défavorisés pour comprendre qu’ils sont souvent ceux qui souffrent le plus en matière d’environnement dégradé et pollué. À cet égard, un certain nombre de travaux ont par exemple explicité les liens qui existent entre position sociale et proximité avec des sites à risque (Brulle, Pllow, 2006). De fait, les classes populaires sont moins protégées que les autres face à la globalisation, soit l’extension à la planète du libéral-productivisme, et face à la double crise sociale et écologique qui caractérise ce nouveau capitalisme. Un exemple particulièrement significatif est celui des conséquences différenciées sur les populations suite à l’ouragan Katrina en 2005 aux États-Unis. « Dans un discours dominé par des institutions occidentales, le terme « réfugié » semble réservé aux habitants du tiers-monde », écrivent Christel Cournil et Benoît Mayer. (5) Or, lors de l’ouragan Katrina, un de ceux les plus puissants de l’histoire des États-Unis, qui a fait 1836 morts et qui a particulièrement affecté la Louisiane et la Nouvelle-Orléans, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont été déplacées par la catastrophe. De fait, à la Nouvelle-Orléans, une ville marquée par des décennies de ségrégation et d’inégalités, ce sont les Noirs qui ont été les premières victimes de cette catastrophe, illustrant de manière dramatique l’injustice environnementale et sociale criante. À ce sujet, le révérend Al Sharpton déclarait : « Si les choses s’étaient déroulées dans un autre endroit, dans une autre strate économique et dans un autre environnement racial, le président Bush aurait déboulé de son ranch de Crawford bien plus vite et la FEMA (NDLR : l’Agence fédérale des situations d’urgence, organisme gouvernemental américain destiné à assurer l’arrivée des secours en situation d’urgence) aurait rappliqué bien plus tôt.» Un exemple plus récent avec le cyclone Matthew à Haïti en 2016 a lui aussi illustré combien justice sociale et environnementale sont indissociables, tant les inégalités ont été exacerbées face à la menace : 1,3 million d’Haïtiens, soit 10% de la population du pays, a été touchée, dont un demi-million d’enfants dans les régions les plus affectées ; plusieurs milliers de personnes ont été obligées de trouver abri dans des refuges temporaires, 80% des logements ayant été détruits dans certaines zones. La double crise sociale et écologique est telle, et ses conséquences souvent d’autant plus fortes sur les plus pauvres, qu’il n’est, à notre sens, « pas seulement immoral », mais « faux » d’en faire abstraction : « Désormais, toute pensée qui ne témoigne pas d’une conscience de la fausseté radicale des conditions de vie régnantes est une pensée en défaut, car faire abstraction de ces conditions omniprésentes n’est pas seulement immoral, c’est faux » (6).

Cette injustice climatique s’exprime également entre les pays du monde : parmi les victimes se trouvent le plus souvent les moins responsables du système productiviste et capitaliste et du réchauffement climatique. Ainsi, les petits États insulaires, qui ne sont pas responsables du changement climatique puisqu’ils ne sont responsables que de 0,03 % des émissions mondiales de carbone, font partie des premières victimes des conséquences du réchauffement global, en raison de leur exposition directe à la montée du niveau de la mer. Afin d’éviter à leurs enfants et petits-enfants un inéluctable exil climatique, ils se mobilisent pour exiger des engagements forts et contraignants en matière de climat. Ainsi, réunis lors du 3ème Sommet Oceania 21 en Calédonie le 30 avril 2015, ils écrivaient dans la Déclaration de Lifou en vue de la COP21 se déroulant à Paris : « Nous, dirigeants, Ministres et représentants des 15 États et territoires membres de l’initiative Oceania 21, réunis à Lifou, en Nouvelle-Calédonie, (…) avons décidé de nous engager fermement et résolument à contribuer à l’adoption, à Paris, au mois décembre 2015, d’un accord sur les changements climatiques qui soit ambitieux et juridiquement contraignant. ». Ces 15 États insulaires particulièrement exposés au risque de la montée du niveau de la mer sont les Îles Cook, les États fédérés de Micronésie, la Polynésie française, Kiribati, les Îles Marshall, Nauru, Niue, la Nouvelle-Calédonie, les Palaos, Samoa, les Îles Salomon, le Timor Leste, Tokelau, Vanuatu, Wallis et Futuna. Mais les États insulaires ne sont bien sûr pas les seuls exposés aux conséquences de l’élévation du niveau de la mer. Ainsi, les estimations prévoient qu’entre 2015 et 2050, le changement climatique va par exemple entraîner une immersion des terres au Bangladesh d’au moins 1/5 du territoire, 14 % des Bangladais devenant alors des réfugiés climatiques. Dans Réfugiés climatiques : le défi africain du XXIe siècle ? [perspective.usherbrooke.ca], Jordan Lavigne-Pelletier rappelle que si l’Asie est pour l’instant le continent le plus touché par la problématique des réfugiés climatiques, l’Afrique l’est aussi durement : le rapport annuel Global Estimates affirme qu’au cours des six dernières années, 8 des 20 catastrophes les plus graves se sont déroulées en Afrique subsaharienne. De fait, la région du Sahel, s’étendant de l’Atlantique à la mer Rouge, est l’une des plus touchées. En Afrique, les paysans sont particulièrement menacés par des sécheresses de plus en plus récurrentes qui mettent à mal l’agriculture et donc toute la société locale. Ainsi, au Tchad, certaines zones du grand Kanem, une région de l’ouest du pays, sont aujourd’hui très impactées par la désertification. Cette situation accélère l’exode d’un pan toujours plus important de la population. Aux confins du Niger, du Tchad, du Cameroun et du Nigéria, le lac Tchad, réserve d’eau douce qui fait vivre plus de 30 millions d’Africains, est menacé de disparition après des décennies de sécheresse. En outre, en Afrique comme à d’autres endroits sur la planète, de nombreux paysans sont chassés de leurs terres et obligés de migrer, en raison de l’accaparement des terres et de l’assujettissement à la monoculture.

Les émissions actuelles de CO2 à l’origine du réchauffement climatique sont indissociables d’un système productiviste et capitaliste dépendant de l’utilisation des combustibles fossiles et de l’industrie extractive. Les populations déplacées en raison des guerres pour le pétrole, notamment au Moyen-Orient, sont innombrables. Forages et déversements de pétrole obligent également souvent les populations à partir. Parmi de nombreux exemples, nous pouvons citer les déversements de pétrole russe dans la République des Komis, en zone subarctique, dans laquelle il y a aujourd’hui plus de 3 000 puits de forage et des milliers de kilomètres d’oléoducs. Des fuites de pétrole provenant de ces oléoducs engendrent une boue épaisse qui asphyxie les plantes et les animaux et a forcé la population à quitter la zone. Dans l’océan arctique, tous les 18 mois, l’équivalent de quatre millions de barils se répand. De fait, le réchauffement climatique a créé des voies maritimes en Russie et au Canada. Au Nunavut, les Inuits sont confrontés aux plus grandes multinationales des secteurs des mines et des hydrocarbures, lesquelles mettent à mal leur mode de vie. Autre exemple, la lutte du peuple quechua en Amazonie qui, afin de reprendre la main sur ses terres abîmées par des années de forage pétrolier, a lancé une guerre juridique : l’absence de titres fonciers menace en effet l’avenir des peuples autochtones de la région de Loreto, au nord du Pérou et de Nuevo Andoas. « Ces terres nous ont été transmises par nos ancêtres. Elles nous appartiennent, et elles appartiendront bientôt à la prochaine génération. Mais nous vivons avec la crainte de voir à tout moment le gouvernement accorder à des sociétés pétrolières une autorisation d’exploitation de nos terres. Nous devons impérativement obtenir des titres fonciers formels, non pas pour nous sentir propriétaires, mais pour protéger notre territoire », a déclaré Teddy Guerra Magin, paysan et leader autochtone.

Si les causes des migrations environnementales à l’échelle planétaire sont multiples, comme le montre notamment l’ouvrage L’Etat des migrations environnementales publié par l’Organisation internationale pour les migrations (par exemple, un assèchement des points d’eau en Angola, des cyclones à répétition en Asie du Sud-Est ou encore des inondations en Bolivie), leur ampleur va constituer un ébranlement sans précédent : « Comme on est à l’aube d’un bouleversement majeur dans l’environnement mondial, il va forcément y avoir une large redistribution géographique de la population d’ici 2100, environ », écrit François Gemenne, chercheur et directeur du projet « Politiques de la terre à l’épreuve de l’anthropocène » au Médialab de Sciences Po.

L’ère des murs et des camps ? Dérive sécuritaire et in-humanité

Face à ce bouleversement, comment réagissent les sociétés ? L’on observe dans nombre d’entre elles une appréhension de la question des migrants sous l’angle de la privation de liberté, du repli xénophobe et/ou raciste, de l’érection de murs et de camps : « camps de rétention », « camps de réfugiés »… La peur des migrants est alimentée par le système. « Le capitalisme a réussi, par les moyens de communication de masse, à ajuster les facultés rationnelles et émotionnelles des individus à son marché et à sa politique, et à les utiliser pour défendre sa domination », (7) comme le soulignait Herbert Marcuse. En 2016, on compte 70 murs construits ou planifiés, soit cinq fois plus de murs qu’en 1989, selon les données d’Elisabeth Vallet dans son ouvrage Borders, Fences and wall. Ces derniers s’étendent sur 26 000 km, ce qui correspond à 10 % des frontières terrestres. Le plus ancien mur actuel sépare les deux Corées depuis 1953, le plus moderne sépare l’Arabie Saoudite de l’Irak. En Cisjordanie, le mur colonial israélien est un moyen d’accentuer la spoliation des terres et des ressources, notamment en eau. Le mur le plus long du monde est celui érigé entre le Bangladesh et l’Inde, qui engendre plus de 200 morts par an, pendant que le mur entre le Mexique et les États-Unis est à l’origine de 300 à 500 morts par an. Mais c’est la Méditerranée qui reste incontestablement le cimetière le plus important. En 2015, on compte 240 millions de migrants, soit 3 % de la population mondiale, sur l’ensemble de la planète. 75 % des migrants ayant trouvé la mort ont péri en se noyant dans la mer Méditerranée. On voit les murs pousser dans l’Union Européenne : entre la Grèce et la Turquie – face à la ville turque d’Edirne -, entre la Bulgarie et la Turquie, entre la Macédoine et la Grèce – Idomeni -, entre la Hongrie de Orban et la Croatie, la Serbie, la Bulgarie, entre la Slovénie et la Croatie, entre l’Autriche et la Slovénie – au poste frontière de Spielfeld -, entre l’Autriche et l’Italie – au col du Brenner -, last but not least autour de Calais. Ainsi, les frontières, les murs, les barbelés, les camps, tiennent lieu le plus souvent de réponse in-humaine à la question des migrants, à ces « bateaux précaires surchargés d’hommes, de femmes et d’enfants, qui font naufrage en Méditerranée. Des milliers de jeunes hommes affrontant des frontières hérissées de barbelés et de détecteurs électroniques.» (revue ContreTemps, n° 29, avril 2016 : Le Défi « migrants »). Réponse in-humaine car répressive, xénophobe, violente, et s’accompagnant souvent d’une surveillance généralisée, donc d’un techno-scientisme sécuritaire dangereux et cynique. In-humaine, surtout, car elle témoigne de l’incapacité de la plupart de nos sociétés à appréhender la question des migrants sous la dimension d’une seule et même Humanité confrontée à un même phénomène qui l’affecte dans sa globalité. Les frontières n’existent pas lorsqu’il est question de changement climatique ou d’un nuage radioactif.
Tout l’enjeu, comme l’écrivait Michel Foucault est « d’échapper à l’alternative du dehors et du dedans : il faut être aux frontières. La critique, c’est l’analyse des limites et la réflexion sur elles. » (8)

Oser l’exode pour un nouvel imaginaire

Face aux réponses sécuritaires et répressives des États concernant les migrants, des citoyens s’engagent, sous des formes qui passent de la « résistance ordinaire » (9) à différents mouvements sociaux et associatifs qui constituent des contre-pouvoirs à l’idéologie dominante, en ce sens où ils cherchent à inventer des alternatives et que, loin d’être archaïques ou nostalgiques, ils constituent souvent des lieux d’expérimentations socio-politiques post-productivistes, tel qu’en décrit André Gorz dans son ouvrage Misères du présent, Richesse du possible. (10) Ces différents mouvements sociaux et associatifs, liés à l’émergence d’une « heuristique de la peur » selon les termes de Hans Jonas, participent à l’élaboration d’un nouvel imaginaire social-historique, d’un autre rapport au monde : ils « osent l’exode », sans attendre la catastrophe. Ainsi, d’autres logiques existent, à l’image de la politique mise en place depuis 2013 dans la ville de Sao Paulo (Brésil), à Grande-Synthe (France), à l’image surtout des citoyen-ne-s du monde qui choisissent la solidarité plutôt que la peur, l’accueil plutôt que le rejet. Dans une logique où l’intégration croissante du « nous » à dimension planétaire produit des citoyen-ne-s du monde et le sentiment d’appartenir tou-te-s à une même et unique planète suscitent à la fois le souci de préserver cette planète et la conscience d’une commune humanité.

Elise Lowy

———————————————————–
Références

(1) Todorov T., La peur des barbares, Robert Laffont, 2008, p.112.
(2) Anders G., L’obsolescence de l’homme, L’Encyclopédie des nuisances, 2002 [tome I].
(3) Jonas H., Pour une éthique du futur, Rivage poche, 1998, p. 58.
(4) Grandazzi G. et Lemarchand F., in Galia Ackerman et al., Les silences de Tchernobyl. L’avenir contaminé, Autrement, 2006.
(5) Cournil C., Mayer B., Les Migrations environnementales, enjeux et gouvernance, Presses de Sciences Po, 2014.
(6) Marcuse H., Contre-révolution et révolte, Seuil, 1973.
(7) Marcuse H., L’homme unidimensionnel, Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée, Minuit, 1968.
(8) Foucault M. Dits et Écrits, Gallimard, 2001.
(9) Dobre M., L’écologie au quotidien. Éléments pour une théorie sociologique de la résistance ordinaire, Paris, L’Harmattan, 2002.
(10) Gorz A., Misères du présent, Richesse du possible,Galilée, 1997.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.