Pour une alternative écologiste, sociale et citoyenne


Publié dans l'ouvrage collectif "Gauche : Ne plus tarder" http://www.editions-arcane17.net/content/gauche-ne-plus-tarder

Tout semble se profiler comme si nous allions inexorablement vers les heures sombres, ces temps obscurs où le besoin de chef suprême, d'ordre et le délitement du lien social, humain, viennent s'opposer aux velléités d'émancipation. De renoncements en espoirs brisés, de reculs en offensives des réactionnaires, les réponses nécessaires aux crises viennent s'échouer sur une incapacité de nos dirigeants à penser la rupture constituée par la nouvelle ère où nous sommes entrés, et donc à emprunter les nouvelles voies de la transition écologique et sociale. Or, c'est pourtant bien l'image d'une réalité différente, un Wunschlandschaft ("paysage de désir") selon les termes d'Ernst Bloch, dont nous avons besoin, une nouvelle possibilité de se projeter dans l'avenir et d'emprunter un autre chemin, celui de l'émancipation. Cela ne sera possible que si les forces écologistes et sociales assument de dépasser les clivages partisans actuels et les logiques d'alliance qui en découlent pour construire ensemble, avec les citoyen- ne-s, l'alternative écologiste et sociale.

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Aveuglement gouvernemental, désenchantement politique et montée de l'extrême-droite

Alors que la crise globale que nous traversons nécessiterait une rupture claire avec notre modèle de développement, toutes les décisions prises par le gouvernement, depuis deux ans, vont à l’encontre du projet alternatif nécessaire : ratification du TSCG, CICE, ANI sur la flexisécurité, réformes fiscales et institutionnelles repoussées à plus tard, recul sur la taxation du diesel, poursuite du programme nucléaire quand seule une politique ambitieuse d’économies d’énergie conjuguée avec le développement des énergies renouvelables permettrait d’en sortir. Alors que l'urgence de la crise démocratique imposerait un changement institutionnel profond, dont la proportionnelle et le non-cumul des mandats sont des éléments fondamentaux, le gouvernement a donné à voir par exemple l'affaire Cahuzac et une réforme territoriale technocratique faite au mépris de la concertation citoyenne et des réalités vécues. Alors que la crise écologique impose une transition écologique radicale, le gouvernement s'est illustré dans les reniements et l'accompagnement du libéral-productivisme, de la répression à Notre-Dame-des-Landes au projet de loi de "programmation de la transition énergétique pour la croissance verte", en passant par le soutien aux multiples Grands Projets Inutiles et Imposés. Alors que le capitalisme creuse les inégalités sociales et que les effets de la crise ont des conséquences dévastatrices, le gouvernement s'enfonce dans une politique économique inégalitaire et dangereuse, méprisant particulièrement les quartiers populaires. Au plan international, le soutien du Président de la République à l'inacceptable politique issue de l'alliance entre la droite et l'extrême-droite en Israël a fini d'enterrer toute illusion pour celles et ceux qui en avaient encore.

Alors que les résultats des élections municipales et européennes ont marqué un net rejet de la politique menée par le gouvernement, celui-ci a choisi de ne pas infléchir ses orientations et au contraire de les amplifier. Trop engagé dans le sillon libéral, il ne peut plus reculer au risque de paraître versatile ou incohérent. Ce sera donc toujours plus de croissance et d’austérité budgétaire, une politique industrielle marquée par la recherche de « gros » contrats à l’exportation, baisse du coût du travail au détriment des politiques sociales... « Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire.» (Arendt, 1958). Cet aveuglement est suicidaire, non seulement pour la gauche et les écologistes, mais pour le « vivre ensemble » et la stabilité de nos démocraties. Le non respect des promesses de campagne et la politique menée accentuent le désenchantement politique et l'écœurement à

l'égard d'élites coupées de la société. L'extrême-droite utilise ce levier pour se renforcer. Le relatif succès actuel, dans les classes populaires en France, de certaines personnalités politiques portant des discours sécuritaires et/ou xénophobes n’est pas sans évoquer les doutes exprimés par Horkheimer et Adorno dans les années quarante face à ces prolétaires réifiés qui avaient voté Hitler ; fait qui avait conduit les auteurs à perdre espoir tant dans la force révolutionnaire du prolétariat que dans la puissance d’émancipation de la raison elle-même. Face aux nouveaux défis écologiques posés à nos sociétés en ce début du XXIème siècle, qui ne pourront être pensés et relevés sans prendre en compte les vaincus (Benjamin, 1947), il nous semble pourtant essentiel de rapprocher écologie et quartiers populaires, dans lesquels le chômage structurel, consubstantiel du productivisme, a créé un certain nombre d’individus déracinés, humiliés, désaffiliés, des « obscurs » (Bloch, 1935). Notre société est marquée par un chômage endémique. Pendant que les hyper-centres comme Paris, Lyon, Lille voient leur production de richesse continuer à s’accroître, la gentrification, elle, se poursuit, chassant de ces villes les classes moyennes et populaires, reléguées dans des périphéries urbaines et rurales, de plus en plus lointaines. Dans ces zones périurbaines et rurales, l’Etat et les services publics ne cessent de se désengager. Les milieux ruraux et semi-ruraux sont quant à eux laissés à l’abandon depuis des décennies : plus d’industrie, ni de médecins ni de trains, peu d’Internet. C’est dans cette France des périphéries que se poursuit un triple phénomène : l’explosion de l’abstention, l’effondrement du vote marqué à gauche et le maintien, voire l’augmentation dans certaines communes, du vote Front national. La politique actuelle du gouvernement doit être combattue, clairement. L'aveuglement de certains ne peut pas être éternel, car les enjeux sont cruciaux. Il s'agit d'assumer la nécessité de la construction d'une alternative. Sans quoi nous nous enliserons de manière inéluctable vers les heures sombres.

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Ne plus tarder. Construire l'alternative sur le long terme et sur des bases claires

Face à cette situation, il revient aux forces écologistes et sociales de bousculer les clivages partisans actuels et les logiques d'alliance qui en découlent pour construire de nouvelles perspectives politiques. Au niveau local ces dynamiques sont déjà à l'œuvre, tant sur le plan des projets et actions portées que de celui du dépassement de ces clivages partisans. Beaucoup ont d'ores et déjà compris que face aux nouveaux mouvements réactionnaires, l'alternative passera par ces nouvelles alliances, entre toutes les forces de gauche, écologistes, sociales et citoyennes, loin du tête à tête avec un gouvernement qui assume une ligne productiviste et libérale.

Mais, s'il ne faut plus tarder devant la gravité des crises, il est cependant essentiel que cette alternative se construise sur le long terme et sur des bases claires, afin d'éviter de tomber dans des travers qui empêcheraient son essor. Les éléments sur lesquels cette alternative ne peut à notre sens pas faire l'impasse sont les suivants.

Tout d'abord, il est essentiel de prendre la mesure de la transformation du rapport au pouvoir politique engendré par le processus d’individuation : nouvelles demandes et formes de participations ou d’engagement caractéristiques des sociétés postindustrielles, déplacement des lieux de la politique, déclin des anciennes formes d’engagement partisanes et syndicales, essor de l’engagement associatif et circonstanciel ou encore poids croissant des médias. Le modèle sociétaire de l’associé remplace le modèle communautaire du citoyen engagé (Ion, 1997). Il est clair qu’émerge une demande de « politique autrement » à laquelle l'alternative à construire doit répondre. Au niveau local, des listes citoyennes se développent et insistent

toutes sur une nécessaire rupture avec les pratiques politiques classiques et sur la promotion de la démocratie locale et participative, de la proximité. Il s’agit de redonner leur place à la société civile et au travail de terrain. Les citoyens et les associations doivent être valorisés et appelés à jouer un rôle plus important. L’idée est, d’une part, de passer d’une politique qui œuvre pour les habitants à une politique qui agit avec les habitants, et d’autre part, de rompre avec l’idée que la prise de pouvoir correspond à la fin des luttes revendicatives. La défiance à l'égard des partis traditionnels et de la « classe politique» impose de construire une alternative avec la société civile, loin des petites combinaisons entre appareils politiques. La construction d'une alternative viable ne pourra pas non plus faire l'impasse sur le respect des minorités et la tolérance à l'égard des différences culturelles et religieuses. L’injustice face aux discriminations liées à l’origine ethnique, la dénonciation du mépris de la diversité est exprimée de manière récurrente, y compris vis-à-vis d’une partie de la gauche traditionnelle, qui doit regarder en face la constitution de « petits noyaux à forte cohésion et grande connotation affective » (Ion, 1997), des « niches communautaires » qui dans les quartiers populaires - ces quartiers d’exil (Dubet & Lapeyronnie, 1999) dont les habitants subissent une violence venue « d’en haut » : chômage massif, relégation et stigmatisation (Wacquant, 2005) - peuvent être soit celle du « quartier », en particulier chez les jeunes, soit celle de la communauté d’origine (nationale, religieuse,...).

Ensuite, l'alternative commune doit se construire en intégrant pleinement le paradigme écologiste. L'écologie, incompatible avec le capitalisme et le dogme de la croissance, ne pouvant être un supplément d'âme. Les risques « naturels» le sont de moins en moins, en ce sens où la part anthropique de ces derniers s’accroît. Nous sommes entrés dans l'Anthropocène - nouvelle ère géologique où l'influence de l'Homme sur le système Terre est prédominante. L’Homme doit assumer sa responsabilité dans le risque nucléaire, les pollutions d’origine industrielle, la réduction de la biodiversité, l’effet de serre, ou encore l’épuisement des ressources naturelles non renouvelables. Les menaces les plus grandes pour l’avenir de l’humanité dans ce « monde sans limites » (Lebrun, 2001) se trouvent dans les domaines de l’ « human engineering » et de la production d’énergie d’origine nucléaire. Nous sommes ainsi entrés dans des sociétés sur-modernes (Balandier), dans des « sociétés à haut risque technologique et social » (Bitoun, Alphandéry, Dupont, 1991). S'il existe, certes, des risques qui concernent tout le monde, les classes populaires sont les plus exposées, comme l’ont très bien mis en valeur, les premiers, les mouvements de la « justice environnementale » (Klinenberg, 1998), nés aux Etats-Unis dans les années quatre-vingt. Il suffit d’observer les conditions de vie des plus défavorisés pour comprendre qu’ils sont souvent ceux qui souffrent le plus en matière d’environnement dégradé et pollué. A cet égard, un certain nombre de travaux ont par exemple explicité les liens qui existent entre position sociale et proximité avec des sites à risque (Brulle, Pllow, 2006). De fait, les classes populaires sont moins protégées que les autres face à la globalisation, soit l’extension à la planète du libéral-productivisme, et face à la double crise sociale et écologique qui caractérise ce nouveau capitalisme. De ses caractéristiques, la flexibilité, la déréglementation et la compétition, il résulte une précarisation généralisée, en ce sens où le capitalisme actuel a besoin d’une force de travail complètement réifiée (Virno, 1991). Ce nouveau capitalisme engendre en même temps une crise écologique sans précédent, constituant une véritable menace pour la planète et l’humanité. Ainsi, aux « contre-finalités » du progrès technique mises en valeur par Ivan Illich depuis la fin des années soixante s’ajoutent des effets exclusivement négatifs : la destruction de la biodiversité, la raréfaction des ressources en eau, le changement climatique, l’accumulation irréversible des pollutions et des déchets au-delà de tout seuil critique de régénération et de toute capacité de charge de la planète. L’homme est devenu cette « force géologique planétaire » (Vernadsky, 1926). La double crise sociale et écologique est telle, et

ses conséquences souvent d’autant plus fortes sur les plus pauvres, qu’il n’est, à notre sens, « pas seulement immoral », mais « faux » d’en faire abstraction : « Désormais, toute pensée qui ne témoigne pas d’une conscience de la fausseté radicale des conditions de vie régnantes est une pensée en défaut, car faire abstraction de ces conditions omniprésentes n’est pas seulement immoral, c’est faux » (Marcuse, 1973).

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Il est donc essentiel que l'alternative écologiste et sociale assume de porter un projet radical et ambitieux, impliquant notamment une réelle transition énergétique, le refus des Grands Projets Inutiles et Imposés, un changement institutionnel profond (proportionnelle, non-cumul des mandats, droit de vote des étrangers), le partage et la réduction du temps de travail, une rupture avec le mythe de la croissance... Les divergences entre mouvement ouvrier et mouvement écologiste peuvent être dépassées grâce au poids croissant du nouveau mouvement ouvrier (NMO) et du mouvement associatif et par l’hybridation des pratiques et la nature des revendications, qui rapprochent des thèmes longtemps pensés en opposition, comme par exemple l’emploi et la protection de l’environnement. En effet un élément clé apparaît en mesure de resserrer ces liens dans une société qui « engendre plus de besoins insatisfaits qu'elle n'en comble, (où) le taux de croissance de la frustration excède largement celui de la production. » (Gorz, 1974) : une transition écologique de l’économie. Celle-ci, remettant en cause tant l’argument de l’emploi venant justifier une négligence de l’environnement que celui, a contrario, de la protection de l’environnement venant légitimer la mise au second plan des inégalités sociales, passe notamment par une relocalisation de l’économie et par la création d’emplois dans de nouveaux secteurs. De multiples initiatives existent déjà sur le terrain, concrètes, locales, novatrices ; amenées à converger. Il s’agit, pour cela, de changer d’anthropologie, de changer la hiérarchie des valeurs de notre société, comme le proposait Hannah Arendt et d’adopter une définition polydimensionnelle,
« plurielle » de la richesse. Refuser que la démocratie n’abdique, tant devant l’autorégulation des systèmes techniques que devant celle du marché, c’est donner toute sa place à une délibération collective soumise aux règles de l'éthique de la discussion, pour reprendre les termes de Habermas. Tant il est vrai que la citoyenneté est un « processus institué » (Polanyi), les populations doivent reprendre en main leur propre sort. Par ailleurs, et nous osons ainsi une hypothèse stratégique (Lefebvre, 1974), une nouvelle alliance entre mouvement écologiste et mouvement ouvrier, laquelle est déjà en marche avec l’émergence d’un nouveau mouvement ouvrier (NMO), peut également participer à l’instauration de cette alternative. Il s'agit « d’associer des composantes hétérogènes, sans doute pour dégager un programme minimum d’actions communes, mais aussi pour mettre en relief les différences entre ces composantes, pour exploiter en quelque sorte leurs richesses potentielles en tant que dissensus. » (Guattari, 1993).

Elise Lowy

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