La peur, le danger

Et la colère aussi. Témoignage d'une infirmière.

Je m'appelle Elise en 2020 . J'ai 47 ans, un fils, deux chats .

J'aime lire, j'aime écouter de la musique, j'aime bien bouffer et boire un coup de temps en temps . Petite vie plutôt tranquille, je me plains pas je sais très bien qu'il y a pire. 

Je suis subjective, au fait,  parce que je suis un sujet. 

Je suis déjà E. en 2000 j'ai 27 ans, je débute ma carrière d'infirmière, principalement en psychiatrie.  Pas par vocation, mais j'ai trouvé un boulot où il y a du sens, pour moi en tout cas. Je suis conscienceuse, intéressée, travailleuse, rien que de très ordinaire.

Les premiers salaires tombent, c'est pas glorieux ( 3 ans 1/2 d'études + responsabilité professionnelle conséquente) mais je fais avec. 

Un collègue meurt dans l'exercice de sa profession, une autre est blessée grièvement. J'ai peur mais je fais avec ( on nous le suggère d'ailleurs instamment) .

En bonne fonctionnaire que je suis je me syndicalise ( syndique?l), je tiens à défendre le qualitatif public accolé au mot service que j'essaie de rendre. Même pas  je demande une hausse de salaire hein . Je manifeste, petitionne, sollicite le Public justement pour monter au créneau avec moi, Public qui s'en contrefout (oui, me taper sur le dos et pencher la tête en me disant : "c'est un beau métier je vous admire"est l'exact synonyme de "s'en contrefout") je me fais lacrymogazer en manif, je perds de l'argent à cause de mes jours de grève mais je fais avec.

Nos directions successives, nos cadres, certains avec zèle, d'autres en reculant, répercutent sur notre pratique soignante, nos moyens, notre énergie  les mesures d'économie, de rationnalisations, de rentrage de rond dans un carré et  je vis de façon progressive et indiscutable le violent detricotage de ma fonction sociale, mon métier : soigner.

Je fais avec, mais je peine et j'ai de la peine, parce que "le Celui" que je soigne de moins en moins bien, c'est  Vous , c'est moi, c'est pas un rapport économique, c'est pas un chiffre, c'est pas un jour glorieux d'ouverture de la  bourse , c'est  de la souffrance, de la folie, de la maladie, de la misère sociale aussi, et ça en revanche je l'ai pas vu diminuer.

Je me dis que je suis bête aussi parce que je n'arrive pas à saisir comment diable il s'agirait donc de mieux travailler en: rentrant des actes dans un ordinateur, en ayant moins de draps pour le lit des patients, en ayant moins de collègues et plus de réunions de fonctionnement, en envisageant les patients comme des DMS ( Durée Moyenne de Séjour) und so weiter ( coucou l'Europe, coucou le monde).

En étant finalement en arrêt maladie du coup. C'est le commun de plein de gens, me plaignez pas.

Parce que je ne peux  plus faire avec et parce que je ne sais pas faire sans.

Je suis E. en 2018, je deviens infirmière libérale, j'aime finalement encore mon boulot, ça a encore du sens . J'aime à penser que je suis dans le curatif certes, mais aussi dans le préventif, que ma foi ce que je ne trouvais plus à l'hôpital, ça existe encore à domicile.

Sans gloriole inutile, peut être que certains de mes patients, Vous, vos parents, seraient tous en Ehpad-qui-vous-coute-un-bras-pour-3-protections-par-semaine, ou  en train de mourir sur un brancard aux urgences ( qui font pourtant extraordinairement et humainement un boulot de dingues) ou seuls comme des chiens qui "produisent plus rien pour la société", sans les soignants et aidants de ville, aussi?

Bref, belote et rebelote, je re-fais avec dis donc, nom d'un établissement privé à but lucratif ! Je suis pas contente contente de certains trucs , mais comme je disais il y a pire ailleurs .

 

Je suis E. en mars 2020 .

Je suis toujours libérale, je continue de m'occuper de mes patients, je vais peut-être devoir prendre en charge des patients atteints du covid 19 ? Je viens de travailler les 15 derniers jours sans masque, j'ai enfin pu en retirer en pharmacie mercredi, je vais les mettre un jour à l'endroit un jour à l'envers je pense étant donné la quantité distribuée... j'ai peur de tomber malade, j'ai peur de contaminer mon fils, j'ai peur de mourir, j'ai peur qu'il meure.

J'ai peur de contaminer mes patients, j'ai peur qu'ils meurent. J'ai peur que mes patients ce soit moi, vous, votre amoureux, votre tata Janine, votre frère Antoine, votre mère Yasmine. J'en rage.

J'ai 2 flacons de solution hydro alcoolique .

Je fais avec parce que là maintenant je n'ai pas le choix, qu'il y a vraiment pire ailleurs: nos hôpitaux PUBLICS, qui, dans la hiérarchie du merdier actuel en sont de façon inhumaine le sommet, alors même qu'ils ne sont bientôt plus que ça : une somme d'humains qui ont tenu et tiennent encore miraculeusement, je ne sais pas comment, vraiment, tellement on les a méthodiquement désinvesti  de moyens dignes...

Parce que mes collègues para médicaux n'ont pas mieux, parce que les auxiliaires de vie n'ont pas mieux, parceque les caissiers/ caissières n'ont pas mieux, parce que les  livreuses/livreurs n'ont pas mieux, parce que tous ceux qui n'ont pas le choix d'aller travailler n'ont pas le choix tout court, tant ils le font pour le bien commun. Parce que certains n'ont pas mieux ils ont pire: rien .

Je garde mon énergie et donc ne listerai pas pourquoi à mon avis on en est là, ça se lit à travers les lignes je pense et d'autres le font pour moi. Je garde mon énergie et ne listerai pas ce et ceux que je tiens pour responsables et coupables, je les con-chies c'est déjà assez fatigant et  il y a  plus de PQ à Inter .

Aujourd'hui je n'ai pas le choix, j'ai peur, je suis en colère, je travaille.

Demain je travaillerai, j'aurai à nouveau le choix, je n'aurai plus peur mais mais mais ... je serai toujours en  colère . Très en colère .

Serez vous aussi en colère avec nous, enfin, nom de Dieu? Applaudissez si vous voulez à 20h, vraiment, moi ça m'en touche une sans bouger l'autre, mais c'est pas grave, ce n'est que moi et ma fucking subjectivité.

S'il vous plait, et vraiment je ne vois pas comment ça pourrait vous déplaire, soyez en colère avec nous, demain, ne me tapez pas juste sur l'épaule, n'arrêtez pas d'applaudir si vous le voulez mais ne vous arrêtez pas à juste applaudir .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.