A propos de "La Fabrique du Monstre"

Sa photo est affichée sur un des murs vitrés de la salle des profs.

Sa photo est affichée sur un des murs vitrés de la salle des profs. Avec celle d’un autre gamin. Ca fait quelques jours que ça intrigue. C’est qui ? On se croirait dans un commissariat ! Ce sont deux élèves qui viennent du collège C.. et qui vont intégrer la classe relais…Non, mais t’as vu leurs têtes ? Ah, je ne sais pas ce qui me retient de lui mettre une petite moustache, là, à l’Adolphe en  miniature, avec sa mèche. N…, la collègue en charge de la fameuse classe relais, sourit aux blagues limite, qui font office de soupape sur la cocotte-minute de notre bahut, un des nombreux collèges des QN de Marseille. Ces deux-là, à la rentrée, font faire partie de la petite cohorte, à qui elle va patiemment (ré)apprendre quelques gestes scolaires.

Comme les autres, j’avais été un peu effarée des bobines de ces mômes. Pas photogéniques, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est le A4, plaide N…, ça aide pas ! la web cam non plus…pas plus que la mauvaise impression du tirage noir et blanc. Bref, nos deux loustics ont l’air de ce qu’ils sont pour l’institution scolaire. Des délinquants .  

A la fois amusée et irritée par la blague du collègue sur l’ « Adolphe en miniature », je me suis approchée pour lire les noms inscrits en rouge. L’un des deux me titille : M.B…

J’interpelle ma collègue : « dis moi, ce B…, c’est la même famille que le jeune qui s’est fait descendre, il y a quelques années ? celui qui a inauguré la série ? » « Mais oui ! Comment tu sais ça, toi ? C’est le petit dernier. J’ai vu la maman, elle ne parle que de ça ». J’explique alors à N… que je suis en train de lire La Fabrique du Monstre, de ce journaliste de la Marseillaise, prix Albert Londres en 2014 pour ses chroniques sur les « quartiers shit ». J’en ai commencé la lecture quelques jours plus tôt, et je n’arrive pas à le lâcher. Je le lis comme un roman. J’en ai les tripes retournées. Pendant le week-end, scotchée sur mon canapé avec le bouquin dans les mains, je suis allée lire tous les articles du net que j’ai pu trouver sur ces « règlements de compte » dont notre bon maire se lave les mains : « tant qu’ils se tuent entre eux »…

Le meurtre sanglant de Kader B… est au cœur de ce « roman vrai » de Marseille. Petit voyou qui voulait devenir grand caïd, il a fini troué de part en part, recroquevillé au pied du siège passager avant d’une bagnole, devant l’hôtel Campanile, au bord de l’autoroute du soleil…

Et voilà que je retrouve la tête de son petit frère, punaisée façon wanted  dans la salle des profs. Je pense à Mme B… , qui n’a jamais obtenu de relogement pour essayer de s’éloigner un peu, un tout petit peu, de la misère et de la mort. Oui, parce qu’il faut dire qu’après la mort violente du fils, un an après, c’est le père, lancé dans une impossible vengeance, dans ce théâtre d’ombres armées, qui a défrayé la chronique macabre qui donne des frissons aux beaux quartiers, mais tant qu’ils se tuent entre eux … Troué lui aussi à la kalach, sur l’autoroute, à quelques mètres du domicile familial.

Je me lance face à N… dans une apologie enthousiaste du bouquin de Pujol, je m’enflamme « Tout le monde devrait le lire, ici, ce bouquin, pour comprendre le quotidien de certains de nos élèves ! ». Arrive notre chef. Il vient prévenir N… que ça va être compliqué de prendre le petit B… . Son collège d’origine vient de l’exclure à la suite d’un conseil de discipline. L’histoire bégaie tragiquement.

Oui, il faut lire La Fabrique du Monstre. Une histoire pleine de bruit et de fureur, celle de Marseille. Une étude en rouge sombre qui donne à lire le passé proche, le présent-prison dans lequel est enfermée toute une jeunesse des quartiers populaires, et le futur si incertain de cette ville-monde. Ce qui manquait à « Gouverner Marseille », l’ouvrage de Comolli et Samson, incontournable pour qui s’intéresse à la politique phocéenne, Pujol le fait surgir sous sa plume vivante et humaine. Il y a un supplément d'âme et de chair qui emporte.Tout se tient et s’imbrique. Le puzzle se met en place. Le tableau est implacable. Marseille, au miroir de la Ve république pourrissante.

La Fabrique du Monstre, Philippe Pujol, éditions Les Arènes, 2016.

http://www.arenes.fr/spip.php?article4702

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